« La voix d’Aïda » (Quo vadis, Aida ?) de Jasmila Žbanić

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“Cri de guerre”  

En 1995, la guerre règne en Yougoslavie. Aïda joue les interprètes à Srebenica, déclarée « zone de sécurité » par l’ONU. Il faut faire vite, car les Serbes sont aux portes de la cité.

Elle court, elle court, Aïda. Chargée de comprendre et traduire les mots du commandant néerlandais, la professeure d’anglais sent bien que, malgré l’ultimatum lancé par les Nations Unies, la menace gronde. Les loups sont entrés dans la ville, assoiffés de vengeance et les crocs acérés. Il faut évacuer la population bosniaque et protéger avant tout sa famille au prix de choix terrifiants et de sacrifices. Ce sont des milliers de civils qui trouvent refuge dans l’usine servant de base aux Hollandais, alors qu’ils sont le double, voire le triple derrière les grillages à supplier d’entrer.

Le film ne met guère longtemps à nous étreindre avec force. Dans la foulée de l’héroïne, la caméra instaure un rythme haletant. La situation est critique. Les images rappellent les grandes douleurs de l’histoire : rafle des Juifs, génocide rwandais, crises migratoires. Les camarades, élèves et voisins d’hier sont aujourd’hui ennemis. Peloton d’exécution pour les hommes et viols probables pour les femmes. L’incapacité criminelle des Casques bleus, gamins en shorts inexpérimentés, est révoltante. Dans cet enfer suffocant, rares sont les respirations : une naissance, un joint partagé, une soirée festive extraite d’un temps révolu. La réalisatrice bosnienne s’arrête souvent sur les visages figés comme pour souligner que la mort de plus de 8000 personnes n’est pas qu’une statistique, mais une véritable tragédie. Malgré les images finales de résilience réunissant opposants et rescapés, Srebenica sera à jamais rattachée au mot massacre.

(7.5/10)

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« Flag day » de Sean Penn

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“En berne”  

Jennifer est convoquée par la police à cause de son père John Vogel. En liberté conditionnelle, ce malfaiteur ne s’est pas présenté comme convenu. L’occasion pour cette jeune femme de se remémorer son histoire chaotique avec lui.

Les images du passé s’enchaînent, égrenant les années d’une vie qui cumulent les déceptions. Si les vieilles bobines Super8 font illusion en laissant s’échapper les rêves d’une fillette admirative d’un prince, le reste cède vite au mélo familial pesant. Un papa escroc, lâche et menteur compulsif, une mère dépressive noyée dans les vapeurs d’alcool, puis un beau-père bien trop proche, entraînant drogue, fugue et rue.

Devant et derrière la caméra, Sean Penn adapte le récit autobiographique d’une autre, endosse le mauvais rôle, tout en choisissant de diriger ses propres enfants, sa fille Dylan principalement. Un film miroir qui promettait un face à face intrigant, oscillant entre réel et fiction. L’homme avait-il quelque chose à se faire pardonner ? Pourtant, aucun ne semble à l’aise dans ce duo-duel, marqué par une gestuelle trop souvent outrée, manquant de naturel. Même constat pour la réalisation. A force de multiplier les effets de caméra, les coiffures improbables, tout en surlignant le récit au moyen de ballades folk, son cinéma tombe dans un maniérisme pompier. En point d’orgue, cet adieu sanguinolent par écran interposé plus proche du ridicule que du bouleversant. Le drapeau de l’Américain est en berne.

(5/10)

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« Dune » de Denis Villeneuve

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“Quand t’es dans le désert”  

La planète Arrakis, entièrement recouverte de dunes, recèle une substance très convoitée. L’Épice procure des facultés mentales et physiques surhumaines. Le Duc Leto Atréides est désigné par l’Empereur pour exploiter ce territoire précieux aux multiples dangers. Sa concubine Jessica et son fils Paul, garçon aux pouvoirs singuliers, l’accompagnent.  

Denis Villeneuve ne craint guère les défis. Après avoir donné suite avec brio à Blade Runner, le voilà marchant sur des sables mouvants. Le cycle romanesque de Frank Herbert porte en lui la malédiction des adaptations, engloutissant en leur temps le travail d’Alejandro Jodorowsky, puis de David Lynch.

Grâce à son talent et aux moyens actuels, le Québécois téméraire garde pied et permet aux profanes de s’initier à ce culte de science-fiction. Son récit demeure lisible au sein d’un décorum impressionnant. Inspiré par le Wadi Rum jordanien, il crée en plein désert une cité rupestre protégée du soleil et des ennemis par des murs plus que massifs. Ses vaisseaux géométriques évoquent aussi un bestiaire mécanique allant des fusées papillons aux hélicoptères libellules. Quant aux fameux lombrics voraces, leur bouche dentée et profonde rappelle l’œil menaçant de Sauron. Un univers grandiose qui écrase parfois les personnages, engoncés dans l’épique et le tragique.

L’humour n’a pas sa place ici. Les thématiques abordent les guerres de religions, les revendications féministes le plus souvent voilées, ainsi que le réchauffement climatique. Dans ce futur dystopique, il n’y a à boire que de la sueur et des larmes.

Sur cette route caillouteuse, il manque peut-être la folie furieuse d’un Mad Max pour tout emporter. Mais n’oublions pas que « ce n’est que le commencement ». Si le succès est au rendez-vous, ce qu’on lui souhaite, l’histoire ainsi posée pourra se poursuivre et passionner. 

(7/10)

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« Les amours d’Anaïs » de Charline Bourgeois-Tacquet

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“A trois on y va”  

Doctorante, Anaïs ne vit plus avec Raoul, mais se convainc qu’ils sont encore ensemble. Lors d’une soirée, elle rencontre Daniel, un éditeur plus âgé, et devient sa maîtresse. Émilie, l’épouse de celui-ci, est écrivaine. Ses essais ne laissent pas indifférente l’étudiante.

Elle court, elle court Anaïs… Elle est passée par ici, elle repassera par-là, jonglant avec ses amants, parents et locataires coréens, tout en évitant la propriétaire, son directeur de thèse et le lémurien de son frère. Sac au dos, robes d’été et bicyclette, la jeune fille aux taches de rousseur a l’allure d’une collégienne hyperactive et toujours en retard. Phobique des ascenseurs, du métro ou des lits partagés, la tornade est aussi rapide pour monter un escalier que pour déverser son flot de paroles. Et quand elle s’arrête enfin, c’est pour pleurer le silence de la mère ou ressentir celle qu’elle convoite. Il faut dire que cette drôle de frimousse a la passion pour seul moteur, sujet de sa thèse en littérature du 17e siècle, et qu’elle exècre la pusillanimité ambiante. Les battements de son cœur dictent sa raison, le reste n’ayant aucune espèce d’importance. Sur l’autoroute d’Anaïs, l’avortement n’est pas plus grave qu’un vélo cassé ou qu’un four incendié.

Il faut tout le talent et le débit de mitraillette d’Anaïs Demoustier pour sauver ce personnage d’une antipathie générale. La comédienne charme et amuse, entraînant dans sa foulée la caméra et un montage elliptique. Alors pourquoi ne pas accompagner jusqu’au bout cette femme déterminée au milieu d’hommes trop apathiques ? Parce qu’être libre, c’est aussi se montrer responsable. Dans sa poursuite du bonheur, l’héroïne égocentrée emporte celui des autres. A trente ans, elle s’étonne d’apprendre que la vie n’a rien d’une comédie romantique. « Il faudrait contraindre les enfants à lire Schopenhauer », lui rétorque Émilie, au bord d’une falaise.

(6/10)

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« Supernova » de Harry MacQueen

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“Comment te dire adieu”  

Atteint d’une démence précoce et dégénérative, Tusker part sur les routes avec Sam, son amour de toujours. L’occasion de rendre visite à la famille et aux amis une dernière fois.

Il y a peu Helen Mirren et son mari malade, fuyant en camping-car un avenir grevé, l’avaient échappé belle. Le père Hopkins affrontait avec désespoir la sénilité sous le regard humide de sa fille. Quant à Barbara Sukowa, elle faisait tout pour se sortir à deux des griffes d’un accident vasculaire. Lorsque l’autre ne va plus, la détresse étreint celui ou celle qui restera. Dans la boîte noire de Pandore, il y a la peur de se voir partir, de ne pouvoir mourir dignement, et l’impuissance du proche-aidant.

De beaux paysages anglais, mais quelques étoiles et violons de trop pour un sujet poignant. La délicatesse vient avant tout de son couple d’acteurs, Colin Firth et Stanley Tucci. Leurs chamailles amusent, quand leurs gestes affectueux rassérènent. Une complicité naturelle. Qu’elle étreigne deux personnages masculins ne change rien. La douleur est la même pour tous au moment des adieux.

(6.5/10)

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« Délicieux » de Eric Besnard

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“Le grand restaurant”  

Dans la campagne française de 1789, Manceron est renvoyé pour avoir pris l’initiative de servir truffe et pomme-de-terre aux invités influents du duc de Chamfort. « Des mets bons pour les gorets », lui assène-t-on. Relégué avec son fils dans un ancien relais de poste, ils sont bientôt rejoints par Louise, une femme mystérieuse qui demande à être son apprentie.

Pour la noblesse, manger est un art propre au plaisir et à l’entregent. Mais pour le peuple, ce n’est qu’une question de survie. La création du premier restaurant, lieu d’accueil démocratique permettant à tous de se mélanger et à chacun de payer des assiettes adaptées à ses moyens réconcilierait-elle les esprits ? Entre cuisine et dépendances, la révolution est en marche.

Les quatre éléments essentiels pour réussir une recette sont le feu, le temps, l’outil et la main. Les paluches massives du nounours Gadebois pétrissent avec aisance et délicatesse le pâton qui constituera ses délicieux. Ne pouvant contenter les papilles du spectateur, les plats mijotés par des chefs ravissent au moins les yeux. Tout comme cette approche picturale du clair-obscur faisant de certaines tablées des natures mortes d’époque. Plus romantique qu’historique, le festin s’affadit parfois dans des péripéties maladroites qui sentent le réchauffé. Sans être gastronomique, le menu d’Eric Besnard permet cependant un dîner agréable.

(6.5/10)

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« Respect » de Liesl Tommy

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“La chance aux chansons”  

Fille d’un pasteur baptiste, la jeune Aretha impressionne par ses talents vocaux qui enchantent réceptions, églises et ouailles. Elle deviendra avec le temps Aretha Franklin.

Une enfance marquée par un père autoritaire et une mère trop tôt disparue. Un cousin incestueux, des grossesses précoces, un mari jaloux et violent, l’alcool. La gloire, les échecs et les peines d’une diva américaine. Le refrain est connu, Judy et Billie nous ont conté il y a peu une même histoire. Sans idées, la mise en scène scolaire et parfois maladroite n’illumine aucunement ce biopic illustratif qui égrène les années d’une vie. L’ennui guette vite.

Mais il suffit que les notes de ces hits indémodables retentissent pour que les paupières s’élèvent et que pieds et doigts s’animent enfin comme à Broadway. Comme le succès, le plaisir s’est fait attendre. Avant d’être reine, Queen A a longtemps cherché sa voix. Mal conseillée, enracinée dans le gospel et saisie par le jazz, c’est en préférant la soul, entourée de musiciens blancs d’Alabama, que la porte-parole noire gagnera enfin le « respect ». Supreme oscarisée pour Dreamgirls, Jennifer Hudson reprend le micro, interprétant avec cœur et chansons cette artiste majeure.

(5.5/10)

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« Boîte noire » de Yann Gozlan

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“Le mur du son”  

Un avion reliant Dubaï à Paris-Charles de Gaulle vient de se crasher dans les Alpes. Mathieu Vasseur, technicien au BEA, Bureau d’Enquêtes et d’Analyses, est chargé d’expliquer ce qu’il s’est passé.

Le plan-séquence initial impressionne. Du poste de pilotage, la caméra opère un long travelling arrière laissant entrevoir une hôtesse servant du café aux passagers de la classe affaire, puis le chariot des repas dans le secteur économique. Le mouvement de recul se poursuit quand un message annonçant des turbulences retentit et qu’un homme debout est rappelé à l’ordre. On quitte alors la cabine pour se concentrer sur la boîte noire, l’enregistreur de vol orange vif. Des cris se font entendre, parasites et larsens, avant que ne règne un silence mortel.  C’est en étudiant ces sons que les experts de la BEA devront déterminer les raisons du drame. Attaque terroriste ? Problème technique ? Oiseau percuté ? Suicide par pilote ?

Personnage atypique, Mathieu n’a rien d’un détective héroïque. Mais sa quête de vérité n’a pas de limites. Son silence est d’argent, mais son oreille est d’or. Si le tumulte de la foule se transforme en acouphènes insupportables, les bruits isolés sont autant d’indices qui lui donnent l’avantage. Au risque de virer à la paranoïa, lui qui en vient à suspecter l’implication de son chef disparu, son meilleur ami ou même sa femme. Le spectateur ne peut que le suivre dans ses divagations les plus folles et sa théorie du complot, d’autant plus que Pierre Niney l’incarne avec application.

Le film permet de découvrir des lieux confidentiels et techniques inaccessibles rappelant Le chant du loup dans lequel l’ouïe d’un jeune sous-marinier empêchait une menace nucléaire dévastatrice. Haletant et de bonne tenue, il est néanmoins fortement déconseillé à tout aérodromophobe.

(7/10)

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« Un triomphe » de Emmanuel Courcol

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“L’heure de la sortie”  

Intermittent du spectacle sans contrats assurés, Étienne accepte d’animer un atelier théâtre dans une prison. Impressionné par le potentiel de ses cinq « élèves », il leur propose d’aller plus loin en jouant du Samuel Beckett.

Leur vie derrière les barreaux c’est attendre. Attendre le repas servi, l’heure de la sortie quotidienne, la visite au parloir, la fin de leur peine. Et si Étienne était enfin l’homme providentiel, le Godot capable de changer leur présent, leur avenir.  

Le scénario semble cousu de fil blanc, soutenu par son titre triomphant et divulgâcheur. Grâce à l’art de la scène, les loups s’efforceront de devenir agneaux afin de gagner la rédemption. En préférant taire leurs exactions, le réalisateur rend ces détenus sympathiques, voire héroïques. Si le film remplit en partie une grille archétypique, il prend plus de valeur grâce à ses jeunes acteurs dits débutants. « Ils jouent faux, mais sont dans le vrai » et impressionnent par leur naturel. Leurs partenaires de la Comédie-Française peuvent être fiers. Quant aux mots de l’auteur irlandais, ils font écho aux situations vécues entre ces murs : violence, humiliation, absurde, espoirs déchus. Enfin, le grand final déstabilise. Incroyable, il discrédite l’ensemble de la troupe au risque de décevoir. Une ombre passe avant que ne s’éteignent les projecteurs. Quand un carton confirme la véracité de cette histoire, c’est la preuve encore que la réalité dépassera toujours la fiction. Une issue grave et saugrenue qui aurait ravi Beckett lui-même.

(6.5/10)

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« La nuit des rois » de Philippe Lacôte

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“Shéhérazade”  

Un jeune délinquant est emmené à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan, la MACA, seul lieu de détention au monde dirigé par ses prisonniers. Le Dangôro y fait la loi, mais son trône est convoité. Sachant ses jours comptés, l’homme affaibli par la maladie contraint le nouvel arrivant d’occuper ses ennemis potentiels toute une nuit en leur contant des histoires.

Il était une fois Roman, Barbe Noire, Demi-fou, Lame de Rasoir et Silence. Des âmes sombres au passé trouble enfermées dans une jungle entre quatre murs. La violence, l’intimidation et la peur sont leur quotidien. Les gardiens ont baissé les bras et les observent de loin. Seule échappatoire, l’imaginaire. Car à l’écoute du griot désigné, ces hommes féroces redeviennent des enfants.

Hommage à Shakespeare et aux 1001 nuits durant lesquelles Shéhérazade tenait éveillés ses bourreaux pour ne pas mourir. Le contexte actuel africain évoque la misère urbaine et le chaos politique de la République démocratique du Congo avec des images de l’arrestation du président Gbagbo. L’enfer de la MACA, prison principale du pays, crée le malaise, mais les élans théâtraux du discours – chœur illustrant les mots prononcés – permettent de souffler. Les sous-titres sont parfois nécessaires pour mieux comprendre. Si l’imbrication des histoires avait été plus fluide et subtile, le film serait devenu passionnant.

(6.5/10)

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