« La belle et la meute » (Aala Kaf Ifrit) de Kaouther Ben Hania

Critiques

“Le pacte des loups”

La fête promettait d’être belle, mais une déchirure va tout gâcher. Mariam troque sa sage robe noire au col Claudine contre un décolleté pigeonnant bleu apporté en urgence. Quelque peu gênée en ce vêtement trop serré pour ses formes, la jeune fille timide gagne néanmoins en assurance. Elle danse, charme et se laisse séduire. Puis, la voilà qui s’enfuit dans la nuit, terrorisée, le visage ravagé par les larmes.

Mariam a été violée. Il lui faut obtenir un certificat médical pour pouvoir porter plainte. Mais la loi exige de déclarer auparavant le crime à la police. Comment faire quand les agresseurs présumés sont des représentants de l’ordre ? Le parcours de la combattante débute dans les méandres infinis de l’administration tunisienne au rythme d’un décompte inversé des plus inquiétants. Le machisme ambiant, la mauvaise foi, la bêtise crasse et la corruption dominent. Les visages bienveillants se raréfient. Jugée sur son accoutrement, la victime culpabilise. On l’incite à abandonner la lutte. Mais le voile qu’elle a quémandé deviendra une cape de justicière. Au milieu des loups et des porcs, l’agnelle refuse d’abandonner ses droits. A la limite du conte noir, le film pêche parfois par un côté démonstratif aux figures caricaturales. Il relate une histoire vraie pourtant questionnant une société dans laquelle un baiser échangé est un outrage passible de prison, alors qu’un viol collectif serait plus tolérable. La prochaine révolution tunisienne devra passer par les femmes.

6.5/10

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« Clash » (Eshtebak) de Mohamed Diab

Critiques

Pensée du jour : Pyramide humaine

Égypte, février 2011. Une révolution populaire chasse du pouvoir le Général Mohammed Hosni Moubarak, après trente années de règne. Mai 2012. Le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, devient, dans l’histoire du pays, le premier président civil élu démocratiquement. Juillet 2013. Un coup d’État militaire renverse son pouvoir et réprime le mouvement panislamiste. Le désordre règne alors dans la capitale. Adeptes et opposants envahissent les rues et des émeutes éclatent. Arrêté par une police débordée, un échantillon de manifestants se retrouve bientôt cloîtré dans un fourgon cellulaire.

Ainsi, le véhicule devient le théâtre de la vie politique et sociale égyptienne. Partisans des deux bords, religieux, journalistes, hommes, femmes, enfants, étrangers, riches et pauvres se voient contraints de coexister dans un espace minuscule. A leur charge de communiquer et de collaborer pour survivre à la promiscuité, à la violence interne et externe, à la chaleur et à la soif. Un huis-clos plutôt malin, non dénué de quelques bribes d’humour, mais limité par son dispositif circonscrit qui empêche l’action et les personnages de gagner en profondeur. Demeure une portée symbolique forte qui exprime le fait que dans cette guerre civile où tous finissent par se ressembler et se confondre, sans cohésion d’ensemble, il n’y aura aucun gagnant.

7/10

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« A peine j’ouvre les yeux » (As I open my eyes) de Leyla Bouzid

Critiques

Pensée du jour : Une seule hirondelle ne fait pas le printemps, mais des milliers…

Farah, brillante bachelière, porte les espoirs de sa mère et de sa famille qui souhaitent la voir devenir médecin. Mais la jeune fille ne rêve que de liberté, d’amour et de musique dans un Tunis bridé, bientôt aux portes de la Révolution.

Beau témoignage que ce premier film qui incarne la société tunisienne soumise au pouvoir de Ben Ali, les portraits du dictateur plombant chaque mur, chaque paroi. Si les adultes baissent la tête et courbent l’échine, par peur ou par habitude, la jeunesse s’oppose à leur défaite par la désobéissance et l’affirmation de soi. « À peine j’ouvre les yeux, je vois des gens privés de leur bouffe, de leur travail, qui s’exilent, cherchant une galère ailleurs… », chante d’une voix trop juste pour être bouleversante la fraîche Farah. Mais de la bouche pulpeuse d’une fille de dix-huit ans, ces mots effilés interpellent, provoquent et dérangent l’autorité patriarcale. Dans un État policier, rongé par la corruption et la délation, cette musique courageuse paraît comme une menace, voire un appel à la révolte. Si bien que les hirondelles annonçant le printemps à venir sont encagées. Mais, même le bec cloué, elles continuent de chanter et finissent par réunir dans leurs murmures mère et fille, symboles forts de résistance intergénérationnelle.

7/10

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« Much loved » de Nabil Ayouch

Séances rattrapage

A Marrakech, elles sont belles, jeunes, indépendantes, solidaires et… prostituées. Le film qui suscita une violente polémique au Maroc s’attache à donner visage et parole à ces corps à vendre. Seules contre tous, au prix de mille sacrifices, ce sont des femmes qui rêvent d’amour et de liberté tout en restant à la merci des hommes, qu’ils soient clients, maquereaux ou policiers. Les comédiennes non-professionnelles sonnent juste et vraies dans cette fiction bien documentée qui parvient à éclairer le sombre de lumineuses couleurs.

(8/10)

Much loved