« La nuit des rois » de Philippe Lacôte

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“Shéhérazade”  

Un jeune délinquant est emmené à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan, la MACA, seul lieu de détention au monde dirigé par ses prisonniers. Le Dangôro y fait la loi, mais son trône est convoité. Sachant ses jours comptés, l’homme affaibli par la maladie contraint le nouvel arrivant d’occuper ses ennemis potentiels toute une nuit en leur contant des histoires.

Il était une fois Roman, Barbe Noire, Demi-fou, Lame de Rasoir et Silence. Des âmes sombres au passé trouble enfermées dans une jungle entre quatre murs. La violence, l’intimidation et la peur sont leur quotidien. Les gardiens ont baissé les bras et les observent de loin. Seule échappatoire, l’imaginaire. Car à l’écoute du griot désigné, ces hommes féroces redeviennent des enfants.

Hommage à Shakespeare et aux 1001 nuits durant lesquelles Shéhérazade tenait éveillés ses bourreaux pour ne pas mourir. Le contexte actuel africain évoque la misère urbaine et le chaos politique de la République démocratique du Congo avec des images de l’arrestation du président Gbagbo. L’enfer de la MACA, prison principale du pays, crée le malaise, mais les élans théâtraux du discours – chœur illustrant les mots prononcés – permettent de souffler. Les sous-titres sont parfois nécessaires pour mieux comprendre. Si l’imbrication des histoires avait été plus fluide et subtile, le film serait devenu passionnant.

(6.5/10)

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« Sœurs » de Yamina Benguigui

Critiques

“ADN”  

A Paris, Zorah monte une pièce sur sa famille franco-algérienne qui distille le malaise auprès de sa mère et de ses sœurs. Elle souhaite évoquer l’enlèvement légalisé de leur petit frère par leur père retourné au pays et qu’aucune n’a jamais revus depuis trente longues années.

Dans son dernier film, Maïwenn et son personnage éprouvaient le besoin viscéral de retrouver ses racines à la suite du décès de leur grand-père. La voilà de retour dans la blanche capitale entourée d’Isabelle Adjani et Rachida Brakni, deux comédiennes qui portent également Alger dans leur ADN. Yamina Benguigui leur offre une part de son histoire.

« Frères, sœurs, mère, père, filles, grand-mère, c’est un peu complexe tout ça », fait-on comprendre à Zorah. D’autant que drame théâtral et récit filmique se confondent quand les mêmes acteurs interprètent plusieurs rôles entre passé et présent. La mise en abyme, parfois maladroite, accumule les thématiques et les chemins qu’elle emprunte n’aboutissent pas toujours. Autofiction, rapt d’enfants étrangers, guerre d’indépendance, violence faite aux femmes, intégration et double nationalité, révolte populaire face au diktat politique. Beaucoup de questions laissées sans réponses. A travers ses souvenirs et un besoin urgent de tout raconter, la réalisatrice tisse une toile effilée et perd un peu son spectateur. Demeurent une volonté sincère et une troupe engagée pour illustrer des plaies ouvertes que ni le temps ni les hommes n’ont su suturer.

(6/10)

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« La sagesse de la pieuvre » (My octopus teacher) de Pippa Ehrlich et James Reed

Critiques

(Film Netflix) “La belle est la bête”   

Lors d’une de ses plongées sous-marines quotidiennes, Craig Foster, réalisateur sudafricain usé, découvre une pieuvre intrigante et intriguée. Il décide de reprendre sa caméra et de la filmer. Entre l’homme et l’animal naît une amitié.

Sous l’océan se dissimule une forêt silencieuse, une nouvelle planète extraterrestre peuplée d’êtres étranges. Jour 1, rencontre avec la belle intimidée qui se pare de coquillages pour se cacher. Jour 26, premier contact tactile entre un doigt et un tentacule. Le visiteur incongru est adopté. Jour 52, une maladresse rompt le contrat de confiance. Comment faire pour retrouver dans cette immensité la nouvelle égérie ?

Cette histoire extraordinaire rappelle celles des plus beaux Disney, allant jusqu’à frôler la mièvrerie à coup de musiques lénifiantes et de ralentis. L’anthropomorphisme a ses limites. Mais les images de ce documentaire sont magnifiques et laissent apparaître un monde que l’on ne saurait imaginer. Peu attirant de prime abord, la pieuvre devient objet d’étude et de désir. Animal fragile et solitaire, sans carapace pour se protéger, cette cible de nombreux prédateurs ne survit que par son intelligence. Art du camouflage et stratégies d’attaque, le céphalopode suscite l’intérêt, voire l’émotion. Course-poursuite avec un requin pyjama, amputation douloureuse et sacrifice pour donner la vie. Au-delà de l’étonnant, il y a aussi de l’amour au cœur de l’océan.

(7/10)

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« Un divan à Tunis » de Manele Labidi Labbé

Critiques

“En analyse”                                                                 

Selma quitte la France pour son pays d’origine, la Tunisie. Elle souhaite y ouvrir un cabinet de psychanalyse. Un lieu qui risque de déstabiliser le quotidien des habitants du coin.

Revenir au bled après avoir fait ses gammes à Paris est un aveu d’échec. De plus, une jolie fleur qui encourage les discours à connotation sexuelle ne peut que délier les langues des vipères alentour. Pourtant Selma, aussi naïve qu’idéaliste, souhaite principalement aider ce pays qui, au sortir d’une révolution aux senteurs de jasmin, n’a pas encore trouvé son équilibre.

Le contraste entre les deux mondes est amusant. L’air sévère d’un portrait de Sigmund Freud évoque pour certains celui d’un Frère musulman. Par manque de moyens, un alcootest prend les allures d’un baiser sensuel. Des pépites qui ne sauvent pas le film d’un certain comique de répétition quelque peu superficiel, malgré la grâce de Golshifteh Farahani.

6.5/10

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« A mon âge je me cache encore pour fumer » de Rayhana

Séances rattrapage

(Rattrapage) “Les baigneuses”

Dans une Algérie divisée, des femmes de tous horizons se retrouvent dans le hammam de Fatima pour un moment de répit. A l’abri du regard et de la violence des hommes.

Amour, sexe, religion, douleurs et espoirs. Les échanges sont enlevés entre communion ou dissension. Adapté de la pièce de théâtre du même nom créée par la réalisatrice, le film touche parfois à la cacophonie ambiante. Rares sont les silences réparateurs. Mais les souffrances exprimées sont réelles et leur évocation, nécessaire.

(6/10)

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A mon âge, je me cache...

« La belle et la meute » (Aala Kaf Ifrit) de Kaouther Ben Hania

Critiques

“Le pacte des loups”

La fête promettait d’être belle, mais une déchirure va tout gâcher. Mariam troque sa sage robe noire au col Claudine contre un décolleté pigeonnant bleu apporté en urgence. Quelque peu gênée en ce vêtement trop serré pour ses formes, la jeune fille timide gagne néanmoins en assurance. Elle danse, charme et se laisse séduire. Puis, la voilà qui s’enfuit dans la nuit, terrorisée, le visage ravagé par les larmes.

Mariam a été violée. Il lui faut obtenir un certificat médical pour pouvoir porter plainte. Mais la loi exige de déclarer auparavant le crime à la police. Comment faire quand les agresseurs présumés sont des représentants de l’ordre ? Le parcours de la combattante débute dans les méandres infinis de l’administration tunisienne au rythme d’un décompte inversé des plus inquiétants. Le machisme ambiant, la mauvaise foi, la bêtise crasse et la corruption dominent. Les visages bienveillants se raréfient. Jugée sur son accoutrement, la victime culpabilise. On l’incite à abandonner la lutte. Mais le voile qu’elle a quémandé deviendra une cape de justicière. Au milieu des loups et des porcs, l’agnelle refuse d’abandonner ses droits. A la limite du conte noir, le film pêche parfois par un côté démonstratif aux figures caricaturales. Il relate une histoire vraie pourtant questionnant une société dans laquelle un baiser échangé est un outrage passible de prison, alors qu’un viol collectif serait plus tolérable. La prochaine révolution tunisienne devra passer par les femmes.

6.5/10

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« Clash » (Eshtebak) de Mohamed Diab

Critiques

Pensée du jour : Pyramide humaine

Égypte, février 2011. Une révolution populaire chasse du pouvoir le Général Mohammed Hosni Moubarak, après trente années de règne. Mai 2012. Le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, devient, dans l’histoire du pays, le premier président civil élu démocratiquement. Juillet 2013. Un coup d’État militaire renverse son pouvoir et réprime le mouvement panislamiste. Le désordre règne alors dans la capitale. Adeptes et opposants envahissent les rues et des émeutes éclatent. Arrêté par une police débordée, un échantillon de manifestants se retrouve bientôt cloîtré dans un fourgon cellulaire.

Ainsi, le véhicule devient le théâtre de la vie politique et sociale égyptienne. Partisans des deux bords, religieux, journalistes, hommes, femmes, enfants, étrangers, riches et pauvres se voient contraints de coexister dans un espace minuscule. A leur charge de communiquer et de collaborer pour survivre à la promiscuité, à la violence interne et externe, à la chaleur et à la soif. Un huis-clos plutôt malin, non dénué de quelques bribes d’humour, mais limité par son dispositif circonscrit qui empêche l’action et les personnages de gagner en profondeur. Demeure une portée symbolique forte qui exprime le fait que dans cette guerre civile où tous finissent par se ressembler et se confondre, sans cohésion d’ensemble, il n’y aura aucun gagnant.

7/10

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« A peine j’ouvre les yeux » (As I open my eyes) de Leyla Bouzid

Critiques

Pensée du jour : Une seule hirondelle ne fait pas le printemps, mais des milliers…

Farah, brillante bachelière, porte les espoirs de sa mère et de sa famille qui souhaitent la voir devenir médecin. Mais la jeune fille ne rêve que de liberté, d’amour et de musique dans un Tunis bridé, bientôt aux portes de la Révolution.

Beau témoignage que ce premier film qui incarne la société tunisienne soumise au pouvoir de Ben Ali, les portraits du dictateur plombant chaque mur, chaque paroi. Si les adultes baissent la tête et courbent l’échine, par peur ou par habitude, la jeunesse s’oppose à leur défaite par la désobéissance et l’affirmation de soi. « À peine j’ouvre les yeux, je vois des gens privés de leur bouffe, de leur travail, qui s’exilent, cherchant une galère ailleurs… », chante d’une voix trop juste pour être bouleversante la fraîche Farah. Mais de la bouche pulpeuse d’une fille de dix-huit ans, ces mots effilés interpellent, provoquent et dérangent l’autorité patriarcale. Dans un État policier, rongé par la corruption et la délation, cette musique courageuse paraît comme une menace, voire un appel à la révolte. Si bien que les hirondelles annonçant le printemps à venir sont encagées. Mais, même le bec cloué, elles continuent de chanter et finissent par réunir dans leurs murmures mère et fille, symboles forts de résistance intergénérationnelle.

7/10

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« Much loved » de Nabil Ayouch

Séances rattrapage

A Marrakech, elles sont belles, jeunes, indépendantes, solidaires et… prostituées. Le film qui suscita une violente polémique au Maroc s’attache à donner visage et parole à ces corps à vendre. Seules contre tous, au prix de mille sacrifices, ce sont des femmes qui rêvent d’amour et de liberté tout en restant à la merci des hommes, qu’ils soient clients, maquereaux ou policiers. Les comédiennes non-professionnelles sonnent juste et vraies dans cette fiction bien documentée qui parvient à éclairer le sombre de lumineuses couleurs.

(8/10)

Much loved