« Three billboards : les panneaux de la vengeance » (Three Billboards Outside Ebbing, Missouri) de Martin McDonagh

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“Even cowgirls get the blues”                                     

Mildred Hayes a perdu sa fille il y a quelques mois, sauvagement assassinée. Sa colère et son désespoir contre une police incapable de lui rendre justice, elle les éructe sur trois grands panneaux à l’entrée de la ville.

Le shérif peut avoir peur. Calamity Haynes, la femme qui cogne plus vite que son ombre, s’avance l’air mauvais, montée sur ses grands chevaux. Le duel au soleil discret du Missouri est annoncé. Dans ce face à face sanglant, il n’en restera qu’un.

A l’honneur, Frances McDormand dégaine la première et touche la cible sans pour autant exécuter ses partenaires de jeu. Qu’il soit officier malade, mauvais flic, publicitaire vénal, fils digne ou nain amoureux, chacun gagne en épaisseur et complexité pour décrocher son étoile.

Car le réalisateur anglais McDonagh est un as de la gâchette qui prend un malin plaisir à faire danser son spectateur. Du drame à la comédie, du thriller au western, il tire dans le mille ses balles dialoguées. Ainsi disparaissent les larmes dans un rire franc, avant qu’un regard, un geste délicat, nous transperce le cœur. Devant ce truand, cette brute et ce très bon, on ne peut que s’incliner.

Assurément, l’un des grands films de l’année.

9/10

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« Le grand jeu » (Molly’s game) de Aaron Sorkin

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“Poker face”                                                                        

Molly Bloom aurait pu être championne olympique de ski, si une chute ne l’avait pas privée d’une qualification, au plus grand dam de son père entraîneur. 12 ans plus tard, c’est dans l’organisation de riches parties de poker frôlant l’illégalité qu’elle fait fortune. Avant que le FBI et la justice ne la rattrapent.

Selon Molly, ce qu’il y a de mieux dans la défaite… c’est de gagner. Il ne reste donc que peu d’options à cette résistante hors pair. La victoire « all-in », quitte à se brûler les ailes. Les sentiments n’entrent pas en compte, tant que les règles du jeu sont respectées par tous.

Vous ignorez ce qu’est un « fish », « flop » ou « rake », accrochez-vous ! Sans cœur ni trèfle, l’efficacité du film passe par son rythme piqué qui pourrait laisser certains amateurs sur le carreau. Les dialogues fusent et la confrontation entre l’héroïne et son avocat – Idris Elba – remporte la mise.

Dans le rôle-titre, l’incandescente Jessica Chastain fait montre de la même implacabilité élégante qui caractérisait son personnage de Miss Sloane. Bluffante à nouveau, elle prend le risque de devenir l’archétype cinématographique de la femme de fer, intraitable jusqu’au bout de ses ongles manucurés.

6.5/10

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« Coco » de Adrian Molina et Lee Unkrich

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“Le petit chanteur de Mexico”                                    

Le jeune Miguel aurait voulu être un artiste. Mais dans sa famille, la musique est taboue depuis une trahison paternelle, survenue il y a plusieurs générations. Un voyage inattendu dans l’autre monde, sur les traces de ses ancêtres, lui permettra peut-être de plier son destin et de réaliser son rêve.

Cette année, l’oncle Walt s’attaque au marché voisin en s’inspirant de la Fête des Morts mexicaine. De quoi peut-être déconstruire les murs futurs de l’autre Donald ? L’hommage visuel est réussi, empli de couleurs et de chansons typées. Les squelettes n’ont rien d’effrayant et sourient de toutes leurs dents. Si le scénario peine à trouver un équilibre, fragilisé par quelques artifices, il finit par toucher le cœur par sa juste morale : n’oublions jamais ceux qui sont partis, tout en aimant les vivants.

7.5/10

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« The Florida project » de Sean Baker

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“L’inaccessible rêve”                                                       

Vacances d’été obligent, la virulente Moonee et ses amis de passage tuent le temps comme ils le peuvent, coincés dans un motel modeste qui leur sert de domicile, à quelques encablures de Disney World.

Il aurait presque fière allure ce « Château magique », tout de mauve vêtu. Mais ses couleurs saturées cachent mal les fêlures des cabossés qui l’animent pour 38 dollars, la nuit. Des familles décomposées par la vie et oubliées des bonnes fées, qui côtoient le royaume du rêve américain, sans jamais pouvoir y pénétrer. Un monde précaire qui se transforme en terrain de jeux sous le regard des enfants. Cracher sur les voitures des nouveaux arrivants devient un événement. Tout comme le nettoyage du pare-brise qui s’ensuit. On mendie des piécettes pour une glace à partager, avant d’explorer les villas hantées par la crise financière.

Une réalité insoupçonnée que le film met en lumière en évitant d’être trop misérabiliste. Néanmoins, même enrobés d’innocence puérile, les cris incessants, la grossièreté ambiante et l’irresponsabilité adulte demeurent pénibles et irritants. Seule la modestie généreuse du gardien des lieux, Willem Dafoe en chevalier servant, enchante.

5/10

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« Lucky » de John Carroll Lynch

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“La bonne étoile”                                                             

Dans une ville perdue au milieu du désert américain, le vieux Lucky se contente de sa routine quotidienne. Une chute sans gravité l’incite néanmoins à s’interroger sur le temps qui lui reste.

Dans ce western sans action, les tortues terrestres ont remplacé les chevaux, les bandits sont devenus des avocats vertueux et c’est sur les cigarettes que l’on tire plus vite que son ombre. Corps rachitique, joues creusées et cheveux trop longs, Lucky a tout du parfait cow-boy fatigué sous son chapeau usé. Mais, son doux regard reste vif, perçant les failles de l’existence. Loup solitaire, mais pas isolé, il suscite la bienveillance et l’amitié de la communauté environnante.

Pas de quoi vibrer plus que de raison, mais un hommage émouvant et prémonitoire à l’éternel second, Harry Dean Stanton. A 91 ans, l’homme quitte la scène sur un sourire en ayant décroché enfin un premier rôle.

6.5/10

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« Bienvenue à Suburbicon » (Suburbicon) de George Clooney

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“Mes chers voisins”                                                         

Bienvenue à Suburbicon, banlieue idéalisée des années cinquante. Une communauté multiculturelle qui s’enorgueillit de réunir, le sourire aux lèvres, des Américains de tout horizon. Mais quand une famille noire s’y installe, les âmes blanches se grisent.

Le décorum est parfait. Façades saines, pelouses impeccables, supermarché d’époque et église au milieu du quartier. Mais la réalité est trompeuse et le mal, insidieux. Il ne vient pas de l’autre, comme s’efforcent de le faire croire les esprits frappeurs, mais se terre à l’intérieur. Derrière ces rideaux fermés se dissimulent la haine, la vénalité et la violence la plus crasse. Des Etats-Unis dissociés qui rappellent ceux d’aujourd’hui.

Sur un scénario reconnaissable des frères Coen, Clooney joue la carte de la satire politisée. Méchant et plutôt bien vu, il manque néanmoins à ses personnages une conscience pour échapper au vide et se sauver en devenant des perdants magnifiques. Le comique disparaît et l’antipathie pointe avec l’ennui. Quelques notes d’espoir reposent enfin sur les générations futures, balles de base-ball survolant les murs.

5.5/10

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« Le crime de l’Orient-Express » (Murder on the Orient Express) de Kenneth Branagh

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“Train-train”                                                                        

Alors qu’une avalanche empêche le fameux convoi ferroviaire de poursuivre sa route vers l’Europe, le négociant louche Samuel Ratchett est retrouvé mort dans son compartiment. Voyageur invité de dernière minute, le perspicace Hercule Poirot se voit confier l’enquête.

Le casting est luxueux et rappelle sans détours l’effet escompté lors de l’adaptation de Sidney Lumet, il y a plus de quarante ans. Les accents se mélangent, mais seuls Britanniques et Américains se réservent les meilleurs rôles étrangers. La palme est auto-offerte au réalisateur lui-même qui endosse avec entrain les costume et bacchantes du célèbre détective. L’évidence de choisir un Belge anglophone pour incarner le héros d’Agatha Christie n’est donc pas pour aujourd’hui. C’est malheureux car, tout en théâtralité, les mines surjouées de Kenneth Branagh laissent incrédules. De même que sa mise en scène proche du pompier en multipliant effets de caméra vertigineux et couleurs saturées. Que dire encore de ce prologue inutile devant le Mur des Lamentations et de cette étrange Sainte-Cène finale ? Une volonté quelque peu grossière de placer cette histoire traitant du Bien et du Mal, ainsi que de ceux qui se trouvent au milieu, sous l’angle du religieux ? Qu’importe, car il reste avant tout le génie de la reine des polars d’Angleterre pour mener l’Orient-Express à bon port. Un plaisir qui lui au moins n’est pas coupable.

5.5/10

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« Le musée des merveilles » (Wonderstruck) de Todd Haynes

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“Les enfants du silence”                                                

En 1927, la jeune Rose fugue pour tenter de revoir sa mère, une célèbre comédienne. En 1977, Ben s’échappe à son tour, espérant retrouver le père qu’il n’a jamais connu. Deux orphelins que cinquante années séparent, mais que la surdité et leur quête de sens réunissent dans la magie new-yorkaise.

Rose vit à une époque où le cinéma cherche encore une voix. Cependant, l’imminence du parlant ne lui permettra bientôt plus d’accéder aux films. Dans une société qui ne la reconnaît guère, « où est ma place ? » s’écrie-t-elle intérieurement. Quand la foudre s’abat sur Ben, elle lui laisse la parole, mais lui vole l’ouïe. Sans racines solides, le garçon perd ses repères. Menottés à leur handicap, les deux enfants espèrent une échappatoire. La grande ville pourrait être leur île.

Le parallélisme entre ces destins liés a de quoi intriguer, mais la fascination peine à opérer. Si le réalisateur parvient à mettre le spectateur à la hauteur des enfants sourds, son propos s’égare dans des méandres inaboutis étouffant sa chasse au trésor sous le maniérisme. Si bien que plus que l’histoire de ses deux héros, c’est les reconstitutions de New York qui touchent. Dans les années 20, la métropole rugit de plaisir sans se douter de la dépression noire qui la menace. Deux générations plus tard, misère, violence et ségrégation pourrissent la pomme, proche du black-out. Mais, même dans le caniveau, celle qui ne dort jamais scrute le ciel. La cité devient une maquette géante que l’on survole comme par magie.

6/10

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« Battle of the sexes » de Valerie Faris et Jonathan Dayton

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“La balle et le bêta”                                                         

En 1972, Billie Jean King est la reine des courts. Mais, outrée par les primes 8 fois inférieures offertes aux femmes, elle revendique une reconsidération pécuniaire que la Fédération lui refuse. C’est alors qu’intervient le vétéran Bobby Riggs, ancien numéro un mondial, qui la met au défi de l’affronter dans un match rebaptisé la « bataille des sexes ».

Le tennis a le vent en poupe en ce moment sur le grand écran. Après la finale de Wimbledon de 1980 entre Borg et McEnroe, c’est cette rencontre insolite qui a droit au tableau d’honneur. Un match plus que symbolique entre une joueuse en pleine gloire qui se cherche amoureusement et un parieur compulsif quêtant désespérément sa renommée d’antan. Métamorphosé en un show à l’américaine aussi gigantesque que grotesque, l’événement dépasse ses deux protagonistes en opposant de chaque côté du filet, féministes et machos. Une entrée en fanfare pour elle, portée par des « esclaves » bodybuildés, alors que des pom-pom girls tirent le char de son adversaire. Il lui offre une sucette géante avant de commencer, elle lui balance son porc. Public et médias raffolent de ce mauvais goût affiché qui semble ne pas avoir de prix. Mains sur le manche, le combat genré du siècle débute enfin sur le terrain, le suspens en moins. L’issue est connue, permettant au tennis d’être aujourd’hui l’un des rares sports ayant officialisé l’égalité « salariale » entre femmes et hommes. Sans remettre en cause l’intérêt de cette histoire et la qualité de ses interprètes, il manque au film du punch et des rebonds pour véritablement convaincre. Trop souvent dilué dans une romance doucereuse, il peine à remporter le point décisif face à l’impact qu’un documentaire aurait pu smasher.

5.5/10

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« A beautiful day » (You were never really here) de Lynne Ramsay

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“Le marteau et l’enclume”

Joe, dont la force physique n’a d’égale que sa fragilité psychique, est engagé pour retrouver la fille d’un sénateur, laissée aux mains d’un réseau pédophile. Ainsi s’engouffre-t-il dans une spirale impitoyable et sanguinaire.

Capuche sur la tête et barbe au vent, Joe prend les allures d’un Guillaume Tell moderne. Le justicier est dans la ville. Armé d’un marteau et mu par la vengeance, il frappe au cœur de ses ennemis. Puis, cheveux défaits et yeux hagards, l’homme devient Christ. Mais un sauveur suicidaire qui, traumatisé par son enfance, la guerre et le drame des migrants, ne croit plus à la rédemption. Autant de plaies à l’âme et au corps qui ne cicatrisent pas. Il faut bien les ailes puissantes du phœnix Joaquin pour porter un personnage aussi lourd. Mais, lesté par un scénario émacié et lacunaire sur la transmission de la violence, ainsi que par une mise en scène oscillant entre le génial et les excès, le voilà cloué au sol. Il s’envole néanmoins dans la plus belle scène du film, quand le tueur et le tué, couchés dans le sang, murmurent ensemble une chanson, main dans la main. Un soupçon d’humanité retrouvée en attendant la mort.

6/10

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