« Ema » (Ema y Gastón) de Pablo Larrain

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“Alors on danse”                                                         

Ema, danseuse, et Gastón, chorégraphe, forment un couple à la dérive. Ils ont rendu le fils adopté il y a peu. Une douleur intense qui les ronge.  

Le couple aligne les phrases assassines. Des mots violents pour exorciser la violence des maux. Ema est un électron libre et désire l’enseigner aux autres. Au diable la bien-pensance pour ce soleil en fusion qui enfume et se consume. Son tempérament volcanique brûle les feux de signalisation et les cœurs alentours. Avec sa troupe d’Amazones, la dragonne crache des flammes pour suturer ses plaies. Alors elle sort pour oublier tous les problèmes, alors elle danse.

Le tango ardent de Pablo Larrain désarçonne. Son récit fragmenté débute par un « je t’aime, moi non plus » acerbe. Il y a du sang sur la piste, le fruit de la passion. Sensorielle, sa valse triste deviendrait alors presque macabre. Un plan machiavélique aux allures vengeresses se dessine. Il faut détruire pour (se) reconstruire. On frémirait presque. Pourtant, le poète chilien aux élans surréalistes déçoit en optant pour une fin trop rose, après tant d’épines. Une paix artificielle qui succède au chaos.

6.5/10

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« Rojo » de Benjamin Naishtat

Critiques

“Sang froid”

Attablé seul dans un restaurant de quartier bondé, Claudio attend sa femme qui est en retard. Un individu impatient et perturbé exige sa place. L’avocat respecté finit par accepter avant de l’humilier verbalement devant les autres clients. Sur le parking, le couple, prêt à partir, est agressé par le rancunier. Une altercation s’ensuit entre les deux hommes. Un coup de feu retentit.

Le fond de l’air est rouge et intoxique les âmes. Il coule sur les murs, souille les visages et les mains. On explique comment épuiser une mouche pour la tuer plus facilement. Sur le plateau d’un jeu de guerre, il n’y a rien à faire contre l’annexion de la Pologne. L’enlèvement devient une danse. Des corps disparaissent dans le désert. Et quand le soleil se cache le temps d’une éclipse, c’est le ciel argentin de 1975 qui saigne.

Polar métaphorique ou conte macabre teinté d’absurde, le jeune réalisateur mélange les genres pour aborder la chute du pays dans la dictature. On s’écarte des lois, ferme les yeux et finit par courber l’échine. La violence quitte les mots pour envenimer les actes. Le coup d’Etat est annoncé.

La démonstration est claire, mais bien lourde. La reconstitution soignée est plombée par des effets de style. A force d’user de plans fixes inutilement prolongés, de ralentis ou de digressions, le discours devient pompeux, épuisant, inefficace.

5/10

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« Les oiseaux de passage » (Pájaros de verano) de Ciro Guerra et Cristina Gallego

Critiques

“L’étreinte du serpent”

Dans la Colombie reculée des années 60, Rapayet souhaite épouser la belle Zaida. Mais la dot exigée par la communauté Wayuu à laquelle elle appartient dépasse ses modestes moyens. Pour faire fortune, le jeune homme se lance dans le trafic de drogue.

Une danse endiablée pour commencer, séance de lutte et leçon de séduction. La femme ouvre ses ailes pour que reculent ses prétendants. Les traditions sont respectées. Mais dans cette région isolée, des oiseaux de passage deviennent de mauvais augures. Anticommunistes, les hippies américains sèment les graines du capitalisme. La marijuana se substitue au café. L’herbe folle attise les esprits. Argent, vanité et convoitise enveniment les âmes, les étouffant telle l’étreinte du serpent. Dans cette histoire de la violence, la guerre est déclarée. Les frères d’hier sont les ennemis d’aujourd’hui. Les oiseaux ne se cachent plus pour mourir.

Invitation au voyage. Entre tragédie grecque et fresque ethnologique, le film, basé sur des faits réels, chante la naissance des cartels colombiens. Malgré son exotisme et ses longueurs, le discours est limpide, quasi-programmatique. La caméra cadre et enferme ses corrompus dans leur malheur. Avec le temps, la parole est oubliée au profit des armes, voitures, vêtements et logements neufs. Mirage au milieu du désert, une villa digne du Corbusier. Dans ce néant, le luxe se transforme en bunker, prison dorée prête à exploser.

7/10

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« Un coup de maître » (Mi obra maestra) de Gastón Duprat

Critiques

“De l’art ou du cochon”

Renzo Nervi, ancienne gloire de la peinture argentine, est aujourd’hui un misanthrope aigri qui n’intéresse plus le marché. Mais quand une voiture le laisse à moitié mort sur les pavés, son agent et ami, Arturo Silva, y voit l’opportunité de lui redonner vie.

« Mon secret est d’être un assassin », déclare sans grande gêne au spectateur Arturo, confortable dans sa voiture de luxe. Que ne ferait-il pas pour remplir ses poches à moitié vides ? Quitte à signer l’arrêt de mort de sa poule aux œufs d’or.

Vous souhaitez moderniser une œuvre ancienne ? Un coup de feu dans la toile et le tour est joué. Dans l’idée, on espérait une farce bien plus mordante sur le monde de l’art contemporain et ses profonds travers. Las, le coup de maître annoncé n’a rien de génial. De même que les peintures si recherchées. Quant aux arnaqueurs, peu aimables, ils ne suscitent ni aversion ni sympathie. Seuls les fabuleux paysages argentins finaux redonnent quelques couleurs au film.

5/10

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« Loveling » (Benzinho) de Gustavo Pizzi

Critiques

“Mère de famille”                                                       

Irene et Klaus peuvent être fiers de leur grande famille brésilienne, riche de quatre enfants. Quand Fernando, l’aîné, est engagé par un club allemand de handball, excitation et joie se mêlent à l’inquiétude.

Un robinet qui fuit, une porte récalcitrante et cette fissure au mur qui grandit. La maison vieillit mal. Le chantier de la nouvelle est au point mort. La librairie-papèterie de Klaus périclite. Quant à tante Sônia, elle lutte contre un mari violent. De quoi peser lourd sur les épaules d’Irene, liant de la famille, qui vient avec mérite d’obtenir son diplôme. Pourtant, ce qu’elle redoute le plus, c’est l’émancipation de son enfant.

Eau douce, eau de pluie, eau de mer. Liquide amniotique accueillant mère et fils, en position fœtale, enlacés sur une bouée. Une dernière étreinte avant que le temps ne la brise. Ni drôle ni tragique, ce film coloré est un échantillon de vie tout simple qui sonne vrai.

6/10

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« Liquid truth » (Aos teus olhos) de Carolina Jabor

Critiques

« Piège en eaux toubles »                                

Dans le club privé où il travaille, Rubens est un maître-nageur apprécié. Hâbleur et spontané, il charme aussi par sa plastique. Mais quand un enfant dénonce un baiser trop affectueux, c’est une vague qui déferle sur le trentenaire.

C’est à bon escient que la réalisatrice brésilienne installe son histoire au sein d’une piscine. Le bassin apparaît comme un miroir déformant dont la surface dissimule les profondeurs. L’effet aquatique agit sur les esprits et rapproche les corps à demi-nu. La vérité se liquéfie et plonge les personnages dans la tourbe du doute. Parents, directrice, collègue, policier, tous s’efforcent plus ou moins bien de protéger l’enfant de la discorde à qui la parole n’est guère donnée. Mais quand les réseaux sociaux lancent leurs filets, c’est un tsunami ravageur qui assomme et condamne l’accusé. Plus puissante que la vérité, la rumeur a fini par la noyer.

7/10

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« Gabriel et la montagne » (Gabriel e a montanha) de Fellipe Barbosa

Séances rattrapage

(Rattrapage) “Carnet de voyage”

Gabriel, étudiant brésilien, est sur le point d’achever un tour du monde d’une année. Ultime étape de son périple, l’Afrique de l’Est lui ouvre ses bras.

Gabriel est pressé de voir, rencontrer, photographier. L’urgence de vivre l’instant, comme un être de passage qui pressent que l’avenir se refuse à lui. Son ami cinéaste le trace et fait rejouer ses derniers jours par ceux qui ont croisé sa route. Une troublante invitation au voyage qui va de l’hommage au pèlerinage.

(7/10)

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« Une femme fantastique » (Una mujer fantástica) de Sebastián Lelio

Critiques

“Talon aiguille”

Malgré leurs différences, Marina et Orlando s’aiment entre sincérité et discrétion. Une nuit, l’homme plus âgé meurt d’une rupture d’anévrisme. Une disparition brutale et des écueils engendrés auxquels devra faire face dans la dignité celle que ses papiers appellent encore Daniel.

Ses yeux méfiants, sa fine bouche, son visage carré, sa poitrine naissante, sa voix de castra quand elle devient lyrique. L’héroïne provoque autour d’elle fascination et rejet. Déesse pour son amant amoureux, monstre et chimère pour ses rivaux, corps à décortiquer pour la brigade des mœurs,  juste humaine pour d’autres. Ce film chilien joue sur la confusion des genres passant de la romance au drame psychologique, teinté de fantastique et de faux thriller policier. Dans une scène étonnante, l’hermaphrodisme de cette femme en devenir lui permet d’enquêter dans des espaces réservés à l’un et l’autre sexe. L’idée interpelle mais débouche sur un cul-de-sac. Manque ici peut-être la flamboyance qu’aurait eue Almodovar, influence évidente du réalisateur.

7/10

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« Citoyen d’honneur » (El ciudadano ilustre) de Gastón Duprat et Mariano Cohn

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“Affreux, sales et pas gentils”

Daniel Montovani devient le premier écrivain argentin à remporter le Prix Nobel de littérature. Cet honneur, il le reçoit dans un discours faisant rimer reconnaissance et impudence. Quelques temps plus tard, il est invité à devenir citoyen d’honneur de Salas, patelin de son enfance sis au cœur de ses romans. Après hésitation, il accepte de retrouver celles et ceux qu’il a quittés en faveur de l’Europe, il y a quarante années.

La bande annonce suggérait une comédie fine et mordante dans la lignée des Nouveaux sauvages de Damián Szifrón, où apparaissait déjà l’acteur Oscar Martínez. Si les crocs se laissent entrevoir à travers les babines, l’humour vinaigré ne fait pas longtemps saliver. Rat des villes contre rats des champs, la confrontation entre le cynisme de l’intellectuel exilé et la candeur arriérée de ses anciens concitoyens est bien présente. En tant que fable caustique et cruelle, elle laisserait même supposer un contre-point intéressant à La Visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt. En vain, le déséquilibre est tel que le contraste en devient gênant et ne réserve pas le renversement espéré. Derrière ses lunettes, Montovani dégage une vanité plutôt subtile qui ne suscite cependant guère de sympathie. Sa maîtrise du verbe lui permet néanmoins de garder l’ascendant sur les ploucs d’en face qui ne s’expriment que par la bêtise, la convoitise et une violence exacerbées. Le prétexte final de la fiction satirique est certes esquissé sans parvenir à excuser l’ensemble.

5/10

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« Neruda » de Pablo Larraín

Critiques

“Poésie sans fin”

En 1948, alors que la Guerre Froide gèle le monde, Pablo Neruda, poète, homme politique et militant communiste, se dresse publiquement contre le gouvernement populiste chilien. Considéré comme un traître et un ennemi, il s’enfuit, poursuivi par le tenace inspecteur Peluchonneau.

Pablo Larraín n’en a pas terminé avec l’histoire de son pays. S’il délaisse quelque peu les années Pinochet, l’ombre du mal à venir noircit néanmoins l’arrière-fond du film, c’est pour mieux mettre en avant un héros de la nation. S’ensuit un portrait surréaliste et vivant de Neruda rendant hommage à son imaginaire. Les sénateurs débattent dans de luxueux salons pissotières. Les morts ressuscitent quand on les enterre et la cavale finale a tout du western neigeux. Quant à la figure du poursuivant, interprétée par Gael García Bernal, elle, qui aurait voulu être un artiste, se refuse de n’être qu’un second dans cette fable. Les ruptures de plans et de décors se succèdent rapidement dans un esprit créatif et ludique.  Une approche rappelant le Divin de Sorrentino. Ce biopic qui n’en est pas un s’avère entraînant même si une méconnaissance de la vie et l’œuvre de Pablo Neruda ne peut qu’en atténuer l’effet.

7/10

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