« Un homme intègre » (Lerd) de Mohammad Rasoulof

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“Les pécheurs”                                                                   

Loin du tumulte de Téhéran, Reza s’installe avec femme et enfant à la campagne. Là, il devient un modeste pisciculteur. Mais le terrain qu’il occupe intéresse une société privée prête à tout pour l’obtenir.

Peut-on garder les mains propres quand tout est sale autour de vous ? Tel l’un de ses petits poissons rouges, Reza s’ébat pour survivre entre les mailles du filet qui l’étouffe. Car dans cet océan de corruption où la parole des juges, policiers, banquiers… s’achète par liasses, l’oxygène se fait rare. Si Reza refuse d’abord les règles de ce jeu inique, c’est pour mieux s’en servir au final, quitte à y noyer son âme. Nul n’est « prophète » en son pays, mais entre un rôle d’oppresseur ou d’opprimé, il faut apprendre vite à faire un choix.

La menace d’un emprisonnement immédiat n’a pas éteint les flammes du réalisateur. Son constat n’en est que plus amer, teinté de désespoir, face à l’oppression du régime. Attaque de corneilles, marée de cyprins morts, maison en feu, autant de scènes marquantes, de symboles inquiétants. Où trouver un refuge, une grotte, pour permettre à l’intégrité iranienne de se ressourcer ?

7/10

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« La belle et la meute » (Aala Kaf Ifrit) de Kaouther Ben Hania

Critiques

“Le pacte des loups”

La fête promettait d’être belle, mais une déchirure va tout gâcher. Mariam troque sa sage robe noire au col Claudine contre un décolleté pigeonnant bleu apporté en urgence. Quelque peu gênée en ce vêtement trop serré pour ses formes, la jeune fille timide gagne néanmoins en assurance. Elle danse, charme et se laisse séduire. Puis, la voilà qui s’enfuit dans la nuit, terrorisée, le visage ravagé par les larmes.

Mariam a été violée. Il lui faut obtenir un certificat médical pour pouvoir porter plainte. Mais la loi exige de déclarer auparavant le crime à la police. Comment faire quand les agresseurs présumés sont des représentants de l’ordre ? Le parcours de la combattante débute dans les méandres infinis de l’administration tunisienne au rythme d’un décompte inversé des plus inquiétants. Le machisme ambiant, la mauvaise foi, la bêtise crasse et la corruption dominent. Les visages bienveillants se raréfient. Jugée sur son accoutrement, la victime culpabilise. On l’incite à abandonner la lutte. Mais le voile qu’elle a quémandé deviendra une cape de justicière. Au milieu des loups et des porcs, l’agnelle refuse d’abandonner ses droits. A la limite du conte noir, le film pêche parfois par un côté démonstratif aux figures caricaturales. Il relate une histoire vraie pourtant questionnant une société dans laquelle un baiser échangé est un outrage passible de prison, alors qu’un viol collectif serait plus tolérable. La prochaine révolution tunisienne devra passer par les femmes.

6.5/10

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« Faute d’amour » (Nelyubov) de Andrey Zvyagintsev

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“Guerre froide”

Dans leur appartement de classe moyenne aisée, Boris et Zhenya se déchirent, sans égards pour leur fils de 12 ans, Aliocha, témoin et victime. Un jour, le garçon disparaît.

« On ne peut pas vivre sans amour ». Si conventionnelle est la réplique, mais au demeurant révélatrice. Les enfants malaimés d’hier sont aujourd’hui des parents négligents qui affichent avec fierté leur narcissisme sur les réseaux  sociaux. Un poison permanent qui se transmet de génération en génération. La portée du message est universelle, mais Andrey Zvyagintsev l’ancre avec insistance dans la société russe contemporaine. La politique nationale, la guerre aux frontières, le fondamentalisme orthodoxe, le désintérêt des autorités… Autant de plombs qui freinent la course en avant. Observatrice privilégiée, la caméra prend son temps pour montrer, disséquer, analyser. Le prolongement des plans stimule l’imagination et incite à penser au pire. Le constat glace le sang et ne laisse que peu d’espoir.

6.5/10

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« Un vent de liberté » (Varoonegi) de Behnam Behzadi

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“Sous un ciel voilé”

La mère de Niloofar est malade. La pollution qui surplombe quotidiennement Téhéran pourrait même la tuer. Il lui faut quitter la capitale sans attendre et vivre en campagne. La cadette est alors désignée pour l’accompagner. Adieu l’urbain, son atelier de couture et ce doux prétendant auquel elle voudrait s’attacher. Niloofar, qui ne veut pas abandonner sa vie, refuse.

L’ombre d’Asghar Farhadi plane sur le cinéma iranien. Une source d’inspiration prestigieuse, certes, mais un haut poids de référence à la comparaison délicate. Les thématiques sont très proches. Un imbroglio familial dans lequel les ni très bons ni mauvais quêtent une issue, campés sur leurs légitimes positions. La pression imposée aux générations qui suivent et qui suivront. Le rôle des femmes, moteur brimé et rugissant de toute une société oppressante. Manque la sophistication à l’extrême du maître adoubé dans l’écriture et la réalisation qui éloigne des hauteurs vertigineuses cette histoire digne d’intérêt.

6.5/10

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« Le dernier vice-roi des Indes » (Viceroy’s house) de Gurinder Chadha

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“Independence Day”

En 1947, l’Anglais Louis Mountbatten est nommé vice-roi et gouverneur général des Indes. Sa mission d’importance et périlleuse est de permettre au pays de gagner son indépendance.

L’histoire serait écrite par les vainqueurs. Qu’en est-il quand il n’y en a pas ? A Delhi, les centaines de domestiques du palais royal, bientôt gouvernemental, s’affairent pour accueillir dans l’or et l’opulence, le Lord et sa famille. Un occupant britannique en partance, affaibli par des années de guerre et de rationnement au point de saliver devant un poulet apprêté pour un chien. Cette inversion étonnante du rapport de force n’est qu’une illusion et la réalité indienne plus complexe et douloureuse. La liberté a un prix pour ce pays aussi vaste et peuplé qu’un continent, gangrené par les conflits religieux, l’illettrisme et la mortalité enfantine. Unicité ou répartition ? Hindous, Sikhs et Musulmans opposent leur point de vue. En coulisse, Churchill préconise la création de deux États, à l’image de l’Irlande et de la Palestine. En conséquence, le plus grand exode de l’humanité – 14 millions de migrants sur les routes dont 1 million n’atteindra jamais la destination choisie. Le film met en lumière ce pan de l’histoire peu connu des non-initiés. La réalisatrice d’origine indienne le raconte avec efficacité. S’inspirant peut-être du procédé utilisé par Robert Altman dans Gosford Park et repris dans la série à succès Downton Abbey – à qui elle emprunte son acteur principal Hugh Bonneville – elle fait se refléter sur les serviteurs les enjeux des délibérations dirigeantes. On lui pardonnera ses élans romantiques qui digressent pour retenir la qualité soignée de l’ensemble.

7.5/10

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« Your name » (Kimi no na wa) de Makoto Shinkai

Critiques

“Je nous aime”                                                                                                               

A 17 ans, Mitsuha s’est lassée du village lacustre d’Itomori dans lequel l’ennui l’enferme. De même, les traditions shintoïstes familiales passent aujourd’hui  à ses yeux pour un carcan étouffant. Elle rêve d’évasion dans la grande ville. La chute d’une comète exauce son vœu. Un matin, la jeune fille se réveille dans le corps de Taki, un lycéen de Tokyo, qui lui a pris sa place.

Donne-moi ton nom et je te dirai qui nous sommes. Féminin et masculin. Nature et urbain. Humain et divin. Moderne et ancien. A l’opposé, mais liés éternellement par les fils du temps. Ce qui débute comme une amusante comédie romantique entraînant les quiproquos liés au(x) genre(s) – « Pourquoi touches-tu toujours tes seins ? » ou « Quelques conseils pour parler aux femmes et les séduire… » – prend une profondeur inattendue. Dans leur différence, Mitsuha et Taki incarnent le double visage d’un Japon à jamais marqué par ses antagonistes, sa culture millénaire, ses croyances fondatrices et ses traumatismes ineffaçables. Leurs traits enfantins s’inscrivent dans les détails de décors touchant au somptueux. Si la magie de Miyazaki n’est pas encore atteinte, l’imaginaire animé de Shinkai nous transporte en s’en approchant.

8/10

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« Dernier train pour Busan » (Boo-San-Haeng) de Sang-Ho Yeon

Séances rattrapage

(Rattrapage) “Ceux qui craignent prendront le train”

A Séoul, trop occupé par son travail, Sok-woo accepte de raccompagner sa fille Soo-ahn auprès de sa mère. Tous deux embarquent dans un train à grande vitesse direction Busan. Mais juste avant la fermeture des portes, une jeune femme contaminée par un virus inconnu s’immisce dans le convoi.

Il n’est plus alors question que de survie dans ce film d’action horrifique coréen. Entre le chacun pour soi et le sens du sacrifice, la lâcheté égoïste ou un courage altruiste, le choix effectué laissera apparaître la vraie nature de chacun. Un zombie express efficace, mais moins puissant dans un genre proche que Le Transperceneige, locomotive de Bong Joon-ho.

(7 /10)

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dernier-train-pour-busan

 

« Au-delà des montagnes » (Shānhé gùrén) de Jia Zhangke

Séances rattrapage

(Rattrapage) “Avec le temps, va tout s’en va”

Courtisée par deux hommes, Tao choisit d’épouser l’ambitieux Zhang et renonce au plus modeste. Le couple donne bientôt naissance à un enfant qu’il prénomme Dollar. Des années plus tard, la famille se sépare. Père et fils s’envolent en Australie, alors que Tao demeure en Chine.

Le temps est assassin. Il emporte tout avec lui, corrompt les relations, impose l’indifférence et fait oublier les noms, les langues. Seuls persistent les sentiments intimes et cette impression fugace de déjà-vu qui nous étreint par instant. En dépit de son ancrage chinois, une fresque puissante et universelle qui nous entraîne loin.

(7.5/10)

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« Après la tempête » (Umi yori mo mada fukaku ) de Hirokazu Kore-Eda

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Pensée du jour : De « fils » en aiguille

Ryota n’est pas devenu celui dont il rêvait. Écrivain plein d’avenir, couronné par un prix, il a perdu l’inspiration. En proie aux démons du jeu comme son père décédé, il s’en sort avec une activité de minable détective privé. Aux yeux de ses proches, sa mère, sa sœur aînée, son ex-femme et Shingo, son fils de 11 ans, c’est une déception. Quand un typhon, le 24ème de l’année, s’approche des côtes japonaises.

Retour en terrain connu pour Kore-Eda, passé maître du métier à tisser et à découdre les ouvrages familiaux mêlant notamment fils et « pères » de ciseaux. Son approche entre douceur et amertume n’évolue guère mais demeure touchante par son semblant de simplicité. On y retrouve deux têtes connues – Kirin Kiki et Hiroshi Abe – déjà apparentés dans Still Walking du même réalisateur. Elle, veuve espiègle qui estime que se faire de nouveaux amis à son âge, ce n’est que multiplier les enterrements. Lui, marqué par les échecs de sa vie d’adulte, qui mise sur une tempête pour recoller les morceaux. Sa mère le compare au mandarinier de son balcon n’offrant ni fleurs ni fruits, mais dont les feuilles nourrissent les chenilles pour qu’elles deviennent papillons. L’absence du père et de l’argent, objet de perversion, sont au centre de leurs échanges amusants et incisifs. Alignant les aphorismes, ils incitent à la réflexion : sommes-nous aujourd’hui celui que nous désirions être hier ?

8/10

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« Mademoiselle » (Agassi) de Park Chan-Wook

Critiques

Pensée du jour : L’emprise des sens

Dans la Corée occupée des années 30, Sook-hee est engagée au service d’un riche Japonais et de sa nièce, l’ensorcelante Hideko. Mais la jeune femme n’est pas celle qu’elle prétend être. Voleuse et complice de Fujiwara, escroc charmeur qui se fait passer pour noble, elle lorgne sur la fortune de l’héritière. Gare aux apparences et à ce qui se cache en sous-sol…

Il était une fois une pièce en trois actes impliquant maîtresse, domestique et prince brigand. Il était une fois les trois chapitres d’un beau livre d’images aux pages coupantes et à la reliure dorée. Il était une fois une fable érotique laissant aux blanches agnelles le soin de dévorer les loups. Il était une fois un triptyque aussi majestueux qu’une estampe. Deux femmes, un homme,  trois possibilités. L’art de raconter et l’art de montrer afin de susciter l’émoi. A l’écoute des langues qui se délient – confrontation entre coréen et japonais –, on voyage dans ce récit « saphostiqué » aux mille-et-un tiroirs, les sens en alerte, tels ces vieux pervers accrochés aux lèvres d’une Shéhérazade en kimono leur lisant des textes aux accents sadiens. Si tout est affaire de domination, qui a le pouvoir sur le despote ? Qui manipule l’intrigant ? Qui trompe le menteur ? Qui épie le voyeur ? Qui est la clé ? Pour quelle serrure ? En pleine maîtrise, Park Chan-Wook s’amuse et nous avec en opérant un renversement des classes et des sexes. Mesdemoiselles Kim Min-Hee et Kim Tae-Ri déchantent, chantent leur blues et enchantent. Dans une esthétique fétichisée, le réalisateur étouffe toute pornographie sous le velours d’un érotisme aérien faisant de la beauté une arme de séduction massive auquel il fait bon de succomber. Car derrière les « S » alambiqués de l’histoire se susurrent les « M » de l’amour. Si bien qu’en dépit d’un « ouille » final, clin d’œil à Oshima, c’est le polissage au dé d’une dent tranchante qui devient la scène la plus sensuelle de l’année cinéma.

9/10

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