« True mothers » (Asa ga kuru) de Naomi Kawase

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“Petite maman”  

Asato, six ans, vit des jours heureux avec ses parents aimants. Quand un jour, une voix frêle au téléphone leur réclame : « Je veux que vous me rendiez mon enfant ».

Il y a les sonneries glaçantes de ces appels anonymes. Cette fille inquiétante dont on ne filme pas le visage et qui tente le chantage. Les policiers à la porte, puis deux petites frappes menaçantes. Naomi Kawase s’essaierait-elle au thriller ? Une fausse piste qui aurait mérité d’être davantage exploitée ou simplement abandonnée. S’il crée une tension, ce suspens artificiel déroute également son histoire.

Car le propos est ailleurs. Le désir d’enfant et l’incapacité d’en avoir ou de l’élever. L’approche parfois documentaire aborde l’adoption et le lien maternel. La pression sociétale quant à l’infertilité et le silence de la mère adolescente. Une voix hors-champ, celle du personnage, voire de la réalisatrice, pose des questions aux témoins de passage. Peut-on oublier le fils qu’on a laissé ? Est-il possible d’aimer celui d’une autre comme le sien ? Sujet délicat qui se diffuse dans les vagues, les nuages et les fleurs de cerisier que la Japonaise aime tant contempler. Le vent se lève sur le pays du Soleil-levant. Une brise légère, mais pas le tsunami émotionnel espéré.

(6.5/10)

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« Peninsula » (Bando) de Yeon Sang-ho

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“Virus”  

La Corée du Sud n’est plus qu’un immense champ de ruines occupé par les zombies. Jung-seok et son beau-frère y ont échappé quatre ans plus tôt. Réfugiés méprisés à Hong Kong, ils sont engagés par une triade pour retourner au pays. Car dans la ville dévastée de Séoul se trouve un camion rempli de billets qu’il convient de récupérer. Au risque de ne pas revenir.

La lutte divertissante entre morts-vivants et vivants déjà morts peut commencer. La nuit, tous les zombies sont gris. Aveuglés, ceux-ci ne sont attirés que par la lumière et le bruit. De quoi donner quelque répit aux missionnés et des images crépusculaires de belle facture. Le reste ne respire guère l’inspiration. Outre dans les classiques du genre, le film pêche du côté de la folie de Max et de ses routes enragées. Les thématiques abordées – traumatisme héroïque, sacrifice maternel et monstruosité humaine – ne sont pas nouvelles. Et le final larmoyant en devient presque gênant. Reste qu’un monde emporté par un virus est un écho terrible à la période actuelle. La comparaison fortuite trouble et fait monter l’angoisse.

5.5/10

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« La vérité » de Hirokazu Kore-eda

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“Telle mère, telle fille”

Fabienne, célèbre comédienne, s’apprête à publier ses mémoires. Sa fille, Lumir débarque en famille de New York pour évoquer ce livre intitulé La Vérité. Vexée, elle est bien décidée à confronter sa mère à ses mensonges.

Qu’est-ce la vérité au cinéma, art de l’illusion par excellence ? Le décor devient une réalité. On se dissimule derrière un personnage, un masque et un costume pour au final se mettre à nu quand on joue. Il y avait là de quoi donner le vertige en troublant les repères du spectateur. Mais le cinéaste, pour la première fois loin de son Japon et travaillant une langue qu’il ne maîtrise pas, s’avère peu inspiré. Plus enclin à dessiner les relations père-fils, il se contente d’une histoire empesée par les fantômes, les non-dits ou les oublis. Il semble surtout se pâmer devant l’aura encore magnifique de Catherine Deneuve. En majesté, la star s’amuse à incarner une sorcière ironisant sur le temps qui passe dans le métier, à peine nostalgique de sa jeunesse perdue, et envoyant au passage une pique à BB, gracieusement rebaptisée Bof Bof. Avec en exergue cette phrase de Fabienne qui aurait peut-être pu sortir de la bouche de la reine Catherine : « J’ai préféré être une mauvaise mère et une mauvaise amie plutôt qu’une mauvaise actrice ».

6/10

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« So long, my son » (Dì jiǔ tiān cháng) de Wang Xiaoshuai

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“Enfants uniques”

« Je ne sais pas nager ! » se lamente Xingxing auprès de Haohao, impatient. Les amis de toujours désirent pourtant rejoindre un groupe de garçons qui s’amuse près du barrage. Le risque, trop grand, s’impose et laisse, dans la Chine de 1979, deux parents effondrés.

Il fallait bien 3 heures pour raconter près de 30 années de l’histoire d’un couple, rattachée à celle de tout un pays. La politique imposée de l’enfant unique a sacrifié toute une génération au nom d’une économie collective : accident, avortement, adoption, licenciement et mensonge, la pression est trop forte sur les épaules de Yaojun et de Liyun, unis pour le meilleur et pour le pire. S’accrochant l’un à l’autre, suite à des turbulences aériennes, l’épouse s’étonne encore de craindre la mort. Leur visage vieillissant et l’amour qu’ils partagent, malgré le deuil et le temps passé, touchent au cœur.

On s’égare parfois dans les méandres non chronologiques de ce film fleuve, peinant à dessiner tous les liens qui rattachent les nombreux personnages. Mais le système inique dénoncé et la mélancolie ambiante qui s’en dégage émeuvent profondément.

7.5/10

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« Parasite » (Gisaengchung) de Bong Joon-ho

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“Mélodie en sous-sol”

Au chômage depuis longtemps, la famille Ki-taek s’entasse dans un sous-sol insalubre. Quand Ki-woo, le fils aîné, devient, grâce à un ami, le répétiteur de la fille Park, l’occasion se fait trop belle. Dans cette résidence luxueuse, il y a certainement du travail pour sa sœur et ses parents.

La mise en scène ciselée du réalisateur coréen éclate dès la première scène. Une fenêtre, sise au niveau de la rue. Des chaussettes à sécher pendouillent à ses côtés. Refusant de se contenter de ce coin de bitume sur lequel le poivrot du quartier aime à se soulager, la caméra poursuit sa descente. Apparaît l’intérieur de cet espace confiné plus bas que terre et que la cuvette des WC. C’est là que vivent les cafards et ceux qui n’ont rien d’autre. A l’opposé, les riches Park trônent sur les hauteurs. Au bout d’une rue en pente, leur villa d’architecte se mérite et nécessite l’emprunt de nombreux escaliers. Plus dure sera la chute !

Dans cette lutte des classes mordante, où chaque place à un prix et suscite les convoitises, Bong Joon-ho rebat les cartes. En tant qu’employés modèles, les misérables combinards se montrent plus lucides que les gentils nantis, peu capables de s’occuper de leurs progéniture et maison. Mais l’appât du gain, la vie facile et les humiliations quotidiennes appellent au déluge. Ce mélange liquide de rage et de frustration évoque le déchaînement de la Cérémonie chabrolienne et de la chanson douce de Leïla Slimani. « Si l’argent n’a pas d’odeur, les pauvres en ont-ils une ? », s’interrogent les personnages.

Farce sociologique grinçante, teintée d’horreur ultralibérale et de thriller caustique, cette mélodie en sous-sol parvient à s’achever sur une note plus émouvante, marquée par les liens du sang. Dans la variété de ses ors, la Palme cannoise de cette année a fière allure.

8.5/10

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« Monsieur » (Sir) de Rohena Gera

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“Une servante écarlate”                                            

Ratna fait sa valise pour retourner à Bombay. Monsieur a annulé son mariage. Il est de retour plus vite que prévu, sans Madame.

La servante aux saris écarlates se retrouve seule avec Ashwin, son maître. Dans ce bel appartement qui domine la fourmilière urbaine, si de minces cloisons les séparent, c’est bien deux mondes dos à dos qui cohabitent. Elle, la villageoise, veuve depuis l’âge de 19 ans, a la volonté d’écarter les barreaux de la cellule que lui réserve son rang, d’apprendre et de choisir son devenir. Lui, déçu par la vie, a renoncé à ses rêves d’ailleurs pour se languir dans une cage dorée. Un rapprochement, une complicité et la naissance de sentiments. Mais le boulevard bollywoodien ne scintille pas comme celui étoilé de Hollywood, ne laissant qu’une place ténue aux contes de fées.

Jolie découverte que cette romance exotique aux saveurs aigres-douces. Un film qui montre un visage de l’Inde qui, entre tradition et modernité, se démène pour réussir, les pieds toujours embourbés dans un système social inique et archaïque.

7/10

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« Miraï, ma petite sœur » (Mirai no Mirai) de Mamoru Hosoda

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“Une affaire de famille”                                             

La naissance de Miraï bouleverse l’équilibre de sa famille et perturbe surtout Kun, son frère aîné, en colère de ne plus être au centre des préoccupations.

En manque d’attention, le petit garçon fugue dans un imaginaire qui lui permet de voyager à travers le temps. Miraï signifie « avenir ». Dans ces quartiers lointains, il détournera le regard vers les autres, gagnera en expérience à leur côté et grandira jusqu’à l’acceptation de ce qu’il est et de la place qu’il lui faut occuper.

Le dessin animé croque avec une précision amusante la réalité quotidienne de ces parents débordés, quand Maman reprend le travail et Papa, architecte indépendant, apprend à gérer les enfants et la maison. Les envolées fantastiques n’atteignent pas les hauteurs de Miyazaki, mais séduisent par la portée émotionnelle du message généalogique que le réalisateur adresse à tous, petits et adultes. Il rappelle l’importance de ces instants si précieux qui plient le destin familial et forgent la personne que nous serons demain.

7/10

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« La saveur des rāmen » (Ramen Teh) de Eric Khoo

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« Gourmandise »                                

A la mort de son père, le jeune chef japonais Masato retourne à Singapour sur les pas de son enfance. Il souhaite apprendre la recette du « bak kut teh », soupe chinoise qui fit le bonheur et l’infortune de ses parents.

L’art culinaire et les plaisirs de la chère pour décupler sens et saveurs. Tradition, transmission, rapprochement et réconciliation se passent en cuisine ou en salle, autour d’un fait-tout, d’une assiette ou d’un bol. Le temps de partager et de se souvenir. Les images ouvrent l’appétit et l’on rêve à un cinéma olfactif qui saurait satisfaire les narines autant que les yeux. Une pincée de piment évoquant la cruauté de l’occupant nippon pour épicer le tout, mais des louches de miel ajoutées au potage qui empêchent de véritablement succomber.

6/10

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« Une affaire de famille » (Manbiki kazoku) de Hirokazu Kore-Eda

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« Ce qui nous lie »                                

Les Shibata logent à 6 dans un appartement japonais plus que modeste. Quand ils remarquent une petite voisine battue par ses parents, ils l’emmènent en douce et l’accueillent dans leur foyer.

On ne choisit pas sa famille. Mais certaines circonstances encouragent à le faire, resserrant et solidifiant les liens au sein de ce cocon recomposé. A priori, ils n’ont rien à offrir, ces pauvres diables qui volent soupes de nouilles et bonbons pour se nourrir. Un peu sales et paresseux, ils n’hésitent guère à flirter avec les limites du droit et de la morale. « Ce n’est pas un enlèvement, puisqu’on ne demande pas de rançon ». Leur générosité transpire de tendresse et naïveté. Ce qui les lie n’est pas le sang, mais bien le cœur.

Kore-Eda questionne à nouveau le sens donné à la famille : suffit-il de mettre au monde un enfant pour être une maman ? Puis-je appeler papa l’homme qui m’a recueilli ? La société, l’Etat sont-ils aptes à reconnaître ces véritables valeurs ? Des réponses équivoques et des thématiques abordées dans ses précédentes réussites comme Nobody knows et Tel père, tel fils. Sans détours, mais avec une délicatesse infinie, sa caméra interroge, témoigne et crée des bulles d’émotion qui éclatent face à la cruauté du monde. Un sac en plastique devient ballon de foot et l’on se réunit allégrement pour admirer des feux d’artifice que l’on ne peut qu’entendre au loin. Chez le Japonais, la misère n’empêche jamais le rêve.

8/10

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« Burning » (Beoning) de Chang-dong Lee

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« Couleurs de l’incendie »                                

Jongsu, livreur qui se rêve écrivain, est alpagué par Hae-mi, une ancienne camarade. Devenue jolie, elle le séduit sans peine et lui confie la tâche de nourrir son chat, durant son séjour prochain en Afrique. A son retour, Hae-mi lui présente Ben, un homme avenant, rencontré là-bas.

C’est elle qui le reconnaît immédiatement. Lui qui la trouvait moche dans le passé a le regard hébété devant les réussites du temps et du bistouri. Il se laisse charmer par celle qui a faim de trouver un sens à la vie. Son cœur brûle. Mais Ben est de la ville, bien plus beau et si riche. Que fait-il auprès de ces deux âmes errantes, issues d’un autre milieu ? Un trio en déséquilibre qui s’échange un joint comme un baiser, avant de disparaître dans le soleil couchant.

Sans totalement bouleverser, la poésie coréenne intrigue et nous emporte. L’amour glisse et se fait inquiétant. Les couleurs de l’incendie qui réchauffaient, consument. Bleu violacé comme un ciel fragile, avant que ne tombent les ténèbres. Rouge passion comme le sang sur la lame brisant l’étreinte des amants. Jaune orange telle cette mandarine que l’on ne peut qu’imaginer. L’essentiel n’est pas de prétendre qu’elle existe, mais d’oublier qu’elle n’est pas. La force du désir et de l’illusion.

7.5/10

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