« Ammonite » de Francis Lee

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“Seule la mer”   

Sur la côte du comté de Dorset en 1840, Mary Anning est une paléontologiste renommée, mais déconsidérée par ses pairs. Ses journées, elle les passe en bord de mer, à la recherche de fossiles. Lorsqu’on lui demande de prendre à ses côtés Charlotte, épouse convalescente, sa routine se fissure.

Visage fermé et frustration rentrée. Le quotidien de Mary est morne, au chevet d’une mère malade, plus tendre avec ses chiots de porcelaine qu’avec sa propre fille. Les ammonites demeurent son échappatoire. Au diable les chapeautés patentés qui spolient ses découvertes sous prétexte qu’elle n’est qu’une femme. Face à elle, apparaît désormais la jeune Charlotte, fébrile et corsetée par un mari sévère. Au contact l’une de l’autre, leur carapace se fêle pour laisser éclater une passion libératrice.

Dans son film précédent – Seule la terre –, Francis Lee illustrait le corps à corps animal de deux gardiens de moutons. Les silences de la mère et de la mer ont pris la place d’un père immobilisé et des pâturages venteux ; deux héroïnes se sont substituées aux bergers. L’histoire est la même, mais l’approche plus lente, moins sauvage, due à la condition étriquée des personnages. Elle laisse planer quelques longueurs, malgré la brièveté des séquences. L’érotisme peine à pointer au travers d’un regard, d’un geste délicat et discret, avant que l’étreinte ne lui donne enfin le temps d’exister. Kate Winslet fait battre le cœur de l’océan en enlaçant sans rougir sa partenaire Saoirse Ronan, et s’autorise cet amusant clin d’œil. Cette fois, c’est elle qui prend le fusain pour croquer la silhouette de sa Rose en train d’éclore avant que ne chavire le navire de leurs sentiments.

(6.5/10)

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« Madame Claude » de Sylvie Verheyde

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(Film Netflix) “Femme fatale”

A la fin des années soixante, Madame Claude rançonne les nuits parisiennes. Pendant que ses filles de luxe embrassent les puissants, la proxénète prend trente pour cent… et le risque de tout perdre.

« Si la plupart des hommes traitent les femmes comme des putes, autant en devenir la reine ». Fernande Grudet, née pauvre et malheureuse, s’empare d’un prénom épicène pour mieux dominer ce monde patriarcal. En dix ans, elle redessine les contours de la prostitution et réécrit son passé. Dans ses salons feutrés, à la lueur des chandelles, la maison Claude accueille bourgeois, politiques et vedettes, pour mieux les faire crier, voire chanter. Entre la pègre et la police, la maquerelle de Pigalle devient celle de la République.

Visage double pour cette assoiffée de pouvoir et de revanche sur la vie, elle qui ne veut plus jamais subir : mère protectrice de ses butineuses, sa seule et vraie famille, ou matrone vénale exploitant le miel et le corps de ses travailleuses pour des liasses de billets Pascal. Le personnage ambigu interpelle et aurait pu devenir l’héroïne d’une série de plusieurs épisodes. Compressé, précipité, son récit, au fil des années, oscille entre le vrai et le fantasmé sans forcément convaincre. La voix off classique raconte ce que l’écran n’a le temps de montrer ni faire ressentir. L’image léchée reconstituant l’époque reste néanmoins élégante et la distribution variée bien élevée. Figures plus ou moins connues défilent et éclairent la fatalité de cette femme fatale.

(6/10)

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« The dig » de Simon Stone

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(Film Netflix) “Un trésor dans la maison”

Dans l’Angleterre de 1939, la veuve Edith Pretty engage l’archéologue amateur Basil Brown pour fouiller les tumuli de son terrain. Elle a le sentiment qu’un trésor de grande importance s’y cache.

La chasse est lancée. Mais sans la jungle, le temple maudit, les serpents et le fouet. L’aventure est plus statique, le cheminement limité. Les obstacles seront un glissement de terrain, les pluies torrentielles, ainsi que le manque de moyens. Sans négliger les vautours de la concurrence vite appâtés. Et cette guerre imminente qui menace de tout détruire.   

Cette histoire vraie captive tant qu’elle se concentre sur la quête et les fouilles. Que va-t-on y trouver et surtout qu’en faire, comment le partager ? Elle se perd hélas dans des digressions romantisées et pas toujours subtiles. Néanmoins, mise en scène élégante et belle image à la Malick offrent un écrin au duo principal qui s’apprête à réécrire l’histoire britannique.

(6.5/10)

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« Mank » de David Fincher

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(Film Netflix) “David et Goliath”

En 1940, suite à un accident de voiture le clouant au lit, Herman J. Mankiewicz est mis sous pression. Il ne lui reste que peu de temps pour terminer le scénario d’un film qui portera bientôt le titre de Citizen Kane.

David Fincher s’attaque au chef-d’œuvre monumental d’Orson Welles pour en décrire les origines et les coulisses. L’hommage se reflète dans une mise en scène sophistiquée, la narration éclatée et une image vieillie artificiellement. La reconstitution parfaite, ainsi que le noir et blanc du plus bel effet parachèvent l’illusion. On s’égare parfois dans ce labyrinthe mental, loquace, historique et temporel entremêlant le vrai et le romancé. L’émotion pointe rarement malgré la performance remarquée de Gary Oldman qui donne forme et couleurs à cette figure oubliée. Mais, au-delà du cinéma, l’aspect plus personnel de l’entreprise touche. Fincher y honore également son père Jack en adaptant son script. Un rêve exaucé posthume, teinté de nostalgie et qui fleure le bouton de rose.

(7/10)

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« Une ode américaine » (Hillbilly elegy) de Ron Howard

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(Film Netflix) “Maman a tort”

Alors qu’il étudie le droit à l’université Yale, J. D. apprend que sa mère toxicomane a rechuté. De retour à ses côtés dans l’Ohio, c’est son enfance douloureuse qui s’impose à lui.

On ne choisit pas d’où l’on vient, mais on choisit qui l’on devient. A force de travail et d’abnégation, J. D. a délaissé pour un temps la misère familiale afin d’envisager un avenir meilleur. Il se souvient de ce qu’il n’a pu oublier. Ce qui l’a rongé et le ronge encore, mais également construit.

Ron Howard adapte la biographie d’un homme qui raconte cette Amérique des laissés-pour-compte ne rêvant que d’un ailleurs. De structure très classique, jonglant entre l’hier et l’aujourd’hui, son film sage ne suscite qu’un intérêt poli. Il repose essentiellement sur les performances de ses actrices – Amy Adams et Glenn Close – difficilement reconnaissables.

(6/10)

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« Petit pays » de Eric Barbier

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“Paradis perdu”                                                           

A Bujumbura, capitale d’alors du Burundi, Gabriel enchaîne des jours paisibles avec sa famille métissée. Mais bientôt la guerre et le génocide rattraperont son insouciance.

La vie semble si simple quand l’enfance est confortable. Les mangues volées au voisin, revendues chèrement à l’enseignante, mettent en extase les papilles. Le menu à la carte du petit-déjeuner comprend crêpes et œufs brouillés. Quant à la carcasse du vieux van abandonné, elle sert de refuge et d’aire de jeux inespérée. Ce sont les copains d’abord, l’école attendra un peu. Mais le monde adulte est plus brutal. Les querelles conjugales entraînent une scission. Le mélange des couleurs se craquèle. Et quand gronde au loin le tonnerre des canons, c’est la fin de l’innocence qui est annoncée.

Eric Barbier adapte avec sagesse et fidélité le roman à succès de Gaël Faye, présent aux côtés du réalisateur. Tourné au Rwanda en respectant les langues locales, on ressentirait presque les odeurs, la chaleur, puis la torpeur à venir. Si l’interprétation non-professionnelle est parfois imprécise, on voyage dans ce petit pays, le regard amusé et horrifié.

7/10 twitter.com/cinefilik
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« De Gaulle » de Gabriel Le Bomin

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“Charge héroïque”                                                      

Mai 1940. L’armée française est en déroute. Faut-il continuer le combat ou pactiser avec l’ennemi ? De Gaulle lui refuse de capituler.

Le film débute par une scène de lit. Dans les draps clairs, le grand Charles serre affectueusement sa fidèle Yvonne. Puis, il étreint de ses larges bras Anne, sa fillette handicapée. Avant de revêtir l’uniforme, de Gaulle est dépeint comme un homme tendre, époux et père aimant. Cette approche intimiste a de quoi étonner, tant la figure héroïque qui a forgé l’histoire est celle retenue aujourd’hui.

La suite, beaucoup plus conventionnelle, égrène de manière chronologique les quelques jours qui précèdent l’appel du 18 Juin, discours qui fit de ce général inconnu exilé à Londres, un mythe en devenir. Le montage parallèle entre la résistance du personnage et la fuite en avant de sa famille tourne alors au mélodrame classique, ampoulé par une musique envahissante. Malgré un Lambert Wilson sobre qui a su éviter le plus souvent l’imitation, le film bien didactique perd au fur et à mesure de sa saveur pour ne laisser qu’un arrière-goût de poussière.

5.5/10

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« Judy » de Rupert Goold

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“L’étoile filante”                                                          

En 1968, l’aura de Judy Garland s’est pratiquement éteinte aux États-Unis. Acculée, la star hollywoodienne finit par accepter de quitter sa famille pour une série de concerts donnés à Londres.

Au-delà de l’arc-en-ciel se dissimule une sombre réalité. Sur scène depuis l’âge de 2 ans, la petite fiancée de l’Amérique n’est plus qu’une ombre triste, un pantin désarticulé de 47 ans. Endettée, alcoolique et accroc aux médicaments qu’on lui a fait avaler depuis toujours, sa voix d’or s’est éraillée. Et c’est aujourd’hui pour la garde de ses deux plus jeunes enfants qu’elle se tient encore debout sous les projecteurs. Mais à quel prix ?

Le film raconte sans grand génie la tragédie de cette étoile filante à l’enfance volée. Il repose essentiellement sur la performance de Renée Zellweger, saluée à maintes reprises. L’actrice s’efface et semble retranscrire avec exactitude les mimiques excessives de la diva. Un travail virtuose, mais qui ne gagne en émotion que quand elle prend le micro pour chanter ou lorsque, en manque d’affection, elle s’invite chez deux de ses plus fidèles admirateurs. Loin des strass et des paillettes, l’icône malmenée redevient alors une femme simple et tendre.

6/10

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« Tolkien » de Dome Karukoski

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“Le cercle du poète disparu”

Acculé dans les tranchées de la Somme, le lieutenant John Tolkien se remémore son enfance miséreuse, sa camaraderie franche au collège et son amour pour la belle Edith.

Longtemps, le biopic du Seigneur des anneaux ressemble à s’y méprendre à une relecture du Cercle des poètes disparus. A la King Edward’s School, le futur écrivain, pauvre et orphelin, se lie d’amitié avec un peintre, un poète et un compositeur en devenir. Malgré les obstacles familiaux et sociétaux, tous se persuadent que l’art a le pouvoir de changer le monde. La communauté « barrovienne » des buveurs de thé est fondée, source d’inspiration de l’alliance disparate chargée de détruire l’anneau maléfique.

Avec plus ou moins de subtilité, le film évoque furtivement d’autres éléments annonciateurs de l’œuvre légendaire. La verte contrée sudafricaine rappelle la rassurante Comté. Alors que les fumées périurbaines de Birmingham préfigurent les forges de l’Isengard. Quant à l’œil de Sauron et le souffle de Smaug, ils enflamment les terres sales de la Grande Guerre.

Les images sont léchées, l’interprétation et la reconstitution honnêtes. Le kitsch est parfois frôlé, dans la romance contée notamment. Au final, l’histoire sage de J. R. R. Tolkien, non adoubée par ses héritiers, se laisse découvrir avec un intérêt poli, alors qu’elle aurait mérité du fantastique.

6/10

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« Yuli » de Icíar Bollaín

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“Le cygne noir”

A Cuba, l’indiscipliné Carlos rêve d’être footballeur comme le roi Pelé. Mais son père, certain de son talent, veut faire de lui une étoile de la danse.

Il a tout d’un Billy Elliot ce gamin de La Havane qui se trémousse sur du Michael Jackson. Mais, contrairement à son lointain cousin anglais, il n’a aucune envie d’être danseur. « Je veux être normal », dit-il en tenant tête à son père violent. Descendant d’esclave, enfant d’un noir et d’une blanche divorcés, pauvre, cubain et futur exilé, que de poids à supporter dans cette société en crise. Qui plus est affublé de collants ! Mais quand on se surnomme Yuli, comme le fils du dieu africain du feu et de la guerre, on se doit d’être un guerrier aux épaules solides.

La réalisatrice espagnole raconte l’histoire du premier danseur étoile noir en adaptant son autobiographie. Carlos Acosta apparaît en personne dans les parties chorégraphiées, compléments plutôt réussis du discours tenu : ainsi le ceinturon paternel, les poursuites dans l’internat et l’oculus indiquant le chemin vers la lumière, deviennent autant d’éléments artistiques. Si le film est plutôt sage et convenu, le destin d’exception exposé pose une forte question : est-on en droit de refuser d’exploiter le talent qui nous est donné ?

6.5/10

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