« Les heures sombres » (Darkest hour) de Joe Wright

Critiques

“La guerre est déclarée”                                                

Mai 1940. L’Angleterre est inquiète. Hitler avance au pas de l’oie, écrasant l’Europe occidentale sur son passage. Jugé faible, le Premier Ministre Chamberlain démissionne, remplacé en urgence par l’expérimenté Churchill. A lui de prendre les décisions graves et de convaincre par les mots.

« On ne raisonne pas un tigre, quand il tient notre tête dans sa gueule ». La position de l’homme est claire. Elle semble définitive. Mais le doute l’envenime, sachant les sacrifices engendrés. C’est dans le métro londonien, au contact du petit peuple, que le politicien trouvera la force de ne pas plier face à l’ennemi, marquant à tout jamais l’histoire. Scène idéale. Scène improbable.

Sous le poids du costume et du maquillage, Gary Oldman s’efface entièrement pour laisser revivre le mythe. L’imitation impressionne. Parfaite, mais sans surprise. A l’image de ce film qui, surpassant celui de Jonathan Teplitzky, n’ose toutefois sortir du cadre d’une reconstitution appliquée sous forme d’hommage. A l’opposé, sur cette même période, Christopher Nolan abandonnait les coulisses du pouvoir pour survoler Dunkerque. Un grand rendez-vous émotionnel, héroïque et de lyrique.

6/10

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« Le grand jeu » (Molly’s game) de Aaron Sorkin

Critiques

“Poker face”                                                                        

Molly Bloom aurait pu être championne olympique de ski, si une chute ne l’avait pas privée d’une qualification, au plus grand dam de son père entraîneur. 12 ans plus tard, c’est dans l’organisation de riches parties de poker frôlant l’illégalité qu’elle fait fortune. Avant que le FBI et la justice ne la rattrapent.

Selon Molly, ce qu’il y a de mieux dans la défaite… c’est de gagner. Il ne reste donc que peu d’options à cette résistante hors pair. La victoire « all-in », quitte à se brûler les ailes. Les sentiments n’entrent pas en compte, tant que les règles du jeu sont respectées par tous.

Vous ignorez ce qu’est un « fish », « flop » ou « rake », accrochez-vous ! Sans cœur ni trèfle, l’efficacité du film passe par son rythme piqué qui pourrait laisser certains amateurs sur le carreau. Les dialogues fusent et la confrontation entre l’héroïne et son avocat – Idris Elba – remporte la mise.

Dans le rôle-titre, l’incandescente Jessica Chastain fait montre de la même implacabilité élégante qui caractérisait son personnage de Miss Sloane. Bluffante à nouveau, elle prend le risque de devenir l’archétype cinématographique de la femme de fer, intraitable jusqu’au bout de ses ongles manucurés.

6.5/10

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« Battle of the sexes » de Valerie Faris et Jonathan Dayton

Critiques

“La balle et le bêta”                                                         

En 1972, Billie Jean King est la reine des courts. Mais, outrée par les primes 8 fois inférieures offertes aux femmes, elle revendique une reconsidération pécuniaire que la Fédération lui refuse. C’est alors qu’intervient le vétéran Bobby Riggs, ancien numéro un mondial, qui la met au défi de l’affronter dans un match rebaptisé la « bataille des sexes ».

Le tennis a le vent en poupe en ce moment sur le grand écran. Après la finale de Wimbledon de 1980 entre Borg et McEnroe, c’est cette rencontre insolite qui a droit au tableau d’honneur. Un match plus que symbolique entre une joueuse en pleine gloire qui se cherche amoureusement et un parieur compulsif quêtant désespérément sa renommée d’antan. Métamorphosé en un show à l’américaine aussi gigantesque que grotesque, l’événement dépasse ses deux protagonistes en opposant de chaque côté du filet, féministes et machos. Une entrée en fanfare pour elle, portée par des « esclaves » bodybuildés, alors que des pom-pom girls tirent le char de son adversaire. Il lui offre une sucette géante avant de commencer, elle lui balance son porc. Public et médias raffolent de ce mauvais goût affiché qui semble ne pas avoir de prix. Mains sur le manche, le combat genré du siècle débute enfin sur le terrain, le suspens en moins. L’issue est connue, permettant au tennis d’être aujourd’hui l’un des rares sports ayant officialisé l’égalité « salariale » entre femmes et hommes. Sans remettre en cause l’intérêt de cette histoire et la qualité de ses interprètes, il manque au film du punch et des rebonds pour véritablement convaincre. Trop souvent dilué dans une romance doucereuse, il peine à remporter le point décisif face à l’impact qu’un documentaire aurait pu smasher.

5.5/10

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« Final portrait » de Stanley Tucci

Critiques

“L’homme qui peint”

Quand Alberto Giacometti lui demande de poser pour lui, James Lord ne peut être qu’honoré par la demande. L’occasion pour ce critique d’art américain d’observer un géant à l’œuvre. Mais les quelques heures promises initialement deviennent des jours, puis des semaines interminables.

Rodin, Van Gogh, Gauguin… Les artistes majuscules sont à l’honneur dans les salles de cinéma cette année. Giacometti, l’un des sculpteurs les plus prisés des ventes aux enchères aujourd’hui, valait bien un film. L’acteur Stanley Tucci esquisse son portrait par petites touches, préférant l’humilité à la grandiloquence. Témoin privilégié, le modèle délaisse sa fonction d’homme objet pour considérer à son tour celui qui le dévisage et l’envisage. Il remarque le doute constant du peintre face à la toile et au succès, son goût prononcé pour les fleurs de trottoirs au détriment de son épouse, ainsi que son désintérêt flagrant pour l’argent et les banques, fait étonnant pour un génie helvétique. L’interprétation globale est bonne même si l’artifice du mélange des langues se fragilise sous le poids excessif de l’anglais. Mais le temps passe, s’égrenant au fil des jours de pose, sans que cet hommage, certes digne, ne surpasse l’anecdotique.

6.5/10

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« Le redoutable » de Michel Hazanavicius

Critiques

“Hommes à lunettes”

En 1967, le fameux cinéaste Jean-Luc Godard et Anne Wiazemsky, l’une de ses actrices fétiches, s’aiment. Mais la montée de la contestation estudiantine qui explosera quelques mois plus tard va compromettre leur couple.

Jeunesse, Légende, Génie. J.-L. G. Homme, artiste, militant. Trois casquettes et quelques épaisses montures pour masquer cette multiple figure. Cet insatisfait qui doute et ne cesse de se remettre en question. Godard se déclare mort, vive Godard ! Le héros est redoutable, insubmersible, insaisissable. Par définition, la révolution est le mouvement d’un objet autour d’un axe, le ramenant finalement au point de départ. Conscient de ne jamais pouvoir atteindre sa cible, Hazanavicius l’élude par l’idée même du pastiche. C’est là la force, l’intelligence et la limite de son hommage. Il gagne en rire et accessibilité, ce qu’il perd en vérité. Dans le rôle, Louis Garrel se fond tout en restant reconnaissable. Le digne héritier de la Nouvelle Vague zozote avec insistance, mais démarque son talent en jouant la carte de l’autodérision. Ainsi, les acteurs ne seraient pas que des « cons » qui répètent ce qu’on leur demande de dire. La mise en abyme est installée et son effet miroir reflète aussi à l’homme à lunettes qui se dissimule derrière la caméra.

7/10

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« Barbara » de Mathieu Amalric

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Les dames en noir

Le réalisateur Yves Zand désire tourner un film sur Barbara. Sous l’œil de sa caméra, Brigitte cherche à se fondre dans le rôle.

Chanson pour une absente. L’ombre de la star plane sur le plateau. Elle éclaire et transforme le visage de l’actrice. L’illusion magique du cinéma. Les frontières entre le vrai et le faux, le documentaire et la fiction se brisent. L’image et la voix participent au flou. Barbara et Balibar, anagrammes presque parfaites, ne font qu’une, nous troublent et nous fascinent. Amalric est et joue un homme qui regarde avec admiration les femmes de sa vie. « Je t’aime » lui chanteront-elles en duo. Au final, « c’est un film sur Barbara ou c’est un film sur vous ? », demande Brigitte. « C’est pareil », répond Yves. Objet et sujet fusionnent dans cet exercice artistique sentant l’intelligence. En manque de repères, le spectateur s’égare dans ce labyrinthe des passions. Insaisissable, l’aigle noire s’est envolée. Elle laisse derrière elle ses cantates, émotions pures.

7/10

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« Churchill » de Jonathan Teplitzky

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“Quand la victoire devient défaite”

En juin 1944, alors que les forces alliées patientent en Grande-Bretagne avant de débarquer en France, le Premier ministre anglais doute. Il craint que ne se répète le massacre de Gallipoli qui le marqua profondément lors de la Première Guerre mondiale. Tant bien que mal, il s’efforce de dissuader le Général Eisenhower et le Maréchal Montgomery d’agir.

Winston Churchill. Peut-être le personnage le plus important de l’histoire britannique comme affiché lors du générique final. Le film pourtant n’en fait qu’une pâle figure au bord de l’asphyxie. Un lion épuisé auquel dents et griffes auraient été arrachées. Un  boulet bien lourd qui freine l’avancée des armées. En privé, le blason ne gagne guère en dorure. Les scènes de la vie conjugale s’enchaînent en défaveur du « héros ». Et c’est sur une jeune secrétaire impressionnable que le bouledogue aboie encore avant qu’elle ne finisse par le dresser à son tour. Un hommage vraisemblablement raté donc qui s’efforce de reprendre grossièrement les ficelles du Discours d’un roi de Tom Hooper – apparitions bégayées ici de George VI. Mais contrairement à la réussite de son aîné, victime d’un suspens nul et d’effets visuels inutiles, cet instantané sans saveur et sans émotion laisse une victoire totale à l’ennui.

4.5/10

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« Rodin » de Jacques Doillon

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“De la terre à la lune”

En 1880, Rodin a 49 ans quand il reçoit enfin sa première commande de l’État : La Porte de l’Enfer d’après Dante. Suivront au fil des ans les Bourgeois de Calais et le monument Balzac, malmenés par l’opinion public. Côté intime, l’artiste accompagné tombe sous le charme de son élève Camille Claudel.

Alors qu’il ne s’agissait au départ que d’un documentaire de commande rendant hommage au centenaire de la disparition de l’auguste sculpteur, Jacques Doillon en a fait une fiction intime. Son inspiration l’éloigne de l’académisme biographique pour aborder à la fois l’artiste et l’homme. Il en tire un récit fractionné, sans marquage temporel précis, qui s’appuie essentiellement sur les solides épaules d’un Vincent Lindon totalement investi dans le rôle-titre. L’acteur fascine quand il joue le génie au travail laissant l’art naître de ses mains. Arborant fièrement, comme son modèle, un dru collier à son menton, il en oublie fâcheusement de laisser les mots s’échapper, borborygmes inaudibles pour la plupart. Parler dans sa barbe est l’expression qui convient alors. De la terre à la lune, il n’y a qu’un pas. La nudité fessue de ses modèles, la folie dévorante de son élève forcent le désir de Rodin au détriment d’une concubine à la carrure étrange. Lui est un homme à femmes qu’il idolâtre et malmène : « J’aime Camille, mais je hais Claudel », lance-t-il, à bout. Mais trop sages, chair et beauté ne suscitent pas la passion. Plus sensuelle est la scène de caresse de l’écorce d’un arbre telle une peau infiniment douce. Malgré une matière fort prometteuse, Doillon ne transcende jamais son sujet et laisse de marbre le spectateur.

6/10

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« Le procès du siècle » (Denial) de Mick Jackson

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“N’oubliez jamais”

En 1996, le professeur américain Deborah Lipstadt est attaquée pour diffamation par l’Anglais David Irving. Dans un de ses livres sur l’Holocauste, elle qualifie l’historien autodidacte d’extrémiste pro-nazi et de menteur, lui qui nie farouchement l’existence des fours crématoires à Auschwitz. Selon le droit britannique qui ne considère pas la présomption de l’innocence, c’est à elle de prouver que ces qualificatifs sont fondés.

Le duel juridique débute en 2000. Certaines voix s’élèvent pour y renoncer, préférant négocier que de faire écho au négationnisme. Et qu’en est-il de la liberté d’expression ? L’héroïne prend le risque du débat se sentant investie d’une mission qui la dépasse : donner la parole aux survivants et une voix à ceux qui ne sont plus là pour témoigner. Mais un procès n’est pas une thérapie. L’émotionnel est une arme tranchante qui peut se retourner contre la victime. Ses avocats la contraignent alors au silence et à la frustration optant pour une stratégie de déconstruction pièce par pièce des théories irrecevables d’Irving. La joute oratoire est passionnante. Et la victoire rigoureuse s’impose dans les détails afin que les chambres à gaz n’en deviennent pas un de l’histoire. En ces temps incertains où la montée des extrêmes est révélatrice, ce film qui pèche par quelques conventions académiques s’avère néanmoins essentiel.

7.5/10

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« La cité perdue de Z » (The lost city of Z) de James Gray

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“Jungle fever”

Dans l’Angleterre de 1906, le Major Percival Harrison Fawcett est engagé par la Société géographique royale pour cartographier la frontière entre le Brésil et la Bolivie. Cette expédition est importante pour lui qui se doit de redorer le blason familial entaché par l’alcoolisme d’un père. Il en reviendra transformé avec l’obsession de repartir sur place pour retrouver la mythique cité de Z.

A travers la vie de ce personnage réel, James Gray nous offre une épopée dense et fascinante qu’il ancre à la fois dans l’histoire du monde et dans l’intimité d’un homme. Ainsi évoque-t-il la société conquérante de l’époque avide de découvertes, mais peu encline à prêter aux populations indigènes le nom de civilisation. Alors qu’éclate la Première Guerre mondiale, les tranchées éveillent une sauvagerie autre de celle de la forêt équatoriale. Évitant l’effet carte postale souvent dévolu au genre, Gray opte pour une image vaporeuse et à la lumière discrète qui resserre son propos autour de la figure héroïque de Fawcett, écartelée entre sa quête et les siens qu’il abandonne au pays. Sa femme Nina, soutien sacrifié de la première heure, et ses enfants qu’il n’aura pas vu naître finiront par épouser son rêve d’absolu. Un héritage existentiel qui se définit par cette maxime : « La portée d’un homme devrait dépasser son étreinte. Sinon, à quoi bon le ciel ? »

8.5/10

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