« Churchill » de Jonathan Teplitzky

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“Quand la victoire devient défaite”

En juin 1944, alors que les forces alliées patientent en Grande-Bretagne avant de débarquer en France, le Premier ministre anglais doute. Il craint que ne se répète le massacre de Gallipoli qui le marqua profondément lors de la Première Guerre mondiale. Tant bien que mal, il s’efforce de dissuader le Général Eisenhower et le Maréchal Montgomery d’agir.

Winston Churchill. Peut-être le personnage le plus important de l’histoire britannique comme affiché lors du générique final. Le film pourtant n’en fait qu’une pâle figure au bord de l’asphyxie. Un lion épuisé auquel dents et griffes auraient été arrachées. Un  boulet bien lourd qui freine l’avancée des armées. En privé, le blason ne gagne guère en dorure. Les scènes de la vie conjugale s’enchaînent en défaveur du « héros ». Et c’est sur une jeune secrétaire impressionnable que le bouledogue aboie encore avant qu’elle ne finisse par le dresser à son tour. Un hommage vraisemblablement raté donc qui s’efforce de reprendre grossièrement les ficelles du Discours d’un roi de Tom Hooper – apparitions bégayées ici de George VI. Mais contrairement à la réussite de son aîné, victime d’un suspens nul et d’effets visuels inutiles, cet instantané sans saveur et sans émotion laisse une victoire totale à l’ennui.

4.5/10

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« Le procès du siècle » (Denial) de Mick Jackson

Critiques

“N’oubliez jamais”

En 1996, le professeur américain Deborah Lipstadt est attaquée pour diffamation par l’Anglais David Irving. Dans un de ses livres sur l’Holocauste, elle qualifie l’historien autodidacte d’extrémiste pro-nazi et de menteur, lui qui nie farouchement l’existence des fours crématoires à Auschwitz. Selon le droit britannique qui ne considère pas la présomption de l’innocence, c’est à elle de prouver que ces qualificatifs sont fondés.

Le duel juridique débute en 2000. Certaines voix s’élèvent pour y renoncer, préférant négocier que de faire écho au négationnisme. Et qu’en est-il de la liberté d’expression ? L’héroïne prend le risque du débat se sentant investie d’une mission qui la dépasse : donner la parole aux survivants et une voix à ceux qui ne sont plus là pour témoigner. Mais un procès n’est pas une thérapie. L’émotionnel est une arme tranchante qui peut se retourner contre la victime. Ses avocats la contraignent alors au silence et à la frustration optant pour une stratégie de déconstruction pièce par pièce des théories irrecevables d’Irving. La joute oratoire est passionnante. Et la victoire rigoureuse s’impose dans les détails afin que les chambres à gaz n’en deviennent pas un de l’histoire. En ces temps incertains où la montée des extrêmes est révélatrice, ce film qui pèche par quelques conventions académiques s’avère néanmoins essentiel.

7.5/10

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« High-Rise » de Ben Wheatley

Séances rattrapage

(Rattrapage“La tour infernale”

Robert Laing, séduisant chirurgien, emménage au 25ème  étage d’un gratte-ciel londonien révolutionnaire pour son époque, les années 70. L’immeuble est l’œuvre de l’architecte Anthony Royal qui séjourne au plus haut, alors que les appartements les plus modestes se terrent dans la pénombre de la base. Trois mois plus tard, l’idéalisme affiché de la tour a laissé place à l’Apocalypse.

Cette adaptation d’un roman dystopique rappelle L’ange exterminateur de Luis Buñuel qui prenait un plaisir malin à enfermer jusqu’à la déliquescence dans un salon ouvert des bourgeois incapables de mouvement. Le discours est proche, symbolisant la lutte des classes par les degrés plus ou moins élevés du bâtiment. Il suffit d’une panne d’électricité prolongée pour que le sentiment d’injustice et le mépris ambiant transforment l’humain en animal sauvage. La métaphore n’est pas nouvelle mais demeure digne d’intérêt. Néanmoins, la laideur jaunasse de l’ancrage seventies tient à distance tout comme les errances vaporeuses de la narration.

(6/10)

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High Rise

« T2 Trainspotting » de Danny Boyle

Critiques

“Terminus”

Mark est de retour à Edimbourg, vingt ans après avoir fui les embrouilles en emportant le magot. Il a une dette à payer à ses anciens compagnons d’infortune qu’il retrouve un à un.

Les pires toilettes d’Ecosse, l’explosion de caca, les trains sur les murs, le bébé au plafond ou juste un jour parfait pour s’étendre entre quatre planches. Qui ne s’en souvient pas n’avait pas la vingtaine en 1996. Sur la musique transcendante de Born Slippy, c’était l’air béat et les yeux écarquillés que l’on s’injectait le premier shot de Danny Boyle. Fixe supplémentaire ici empreint d’une nostalgie pas déplaisante, mais amère. Que sont devenus ces accrocs aujourd’hui ? Si les rides, le cholestérol, la calvitie et le viagra ont marqué les corps, les âmes elles sont toujours aussi grises. Les losers emblématiques d’autrefois n’ont rien appris de leurs échecs, quêtant encore et toujours dans la drogue, le sexe sans amour et la violence, une échappatoire. Seules quelques lignes… sur papier seront une planche de salut. Deux décennies plus tard, ces tristes héro(ïnomane)s et le montage épileptique de l’Anglais, trop ancrés dans le passé, n’hallucinent plus. Les effets seconds sont moindres car, pour tous, le temps a passé.

6.5/10

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« Lion » de Garth Davis

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“Little India”

Un soir, le petit Saroo supplie son frère aîné de l’emmener quêter nourriture et objets utilitaires. Mais, pris de fatigue durant la nuit, il s’endort sur le banc d’une gare. Esseulé à son réveil, il s’égare et se retrouve prisonnier d’un train vide qui l’entraîne dans l’immensité indienne. Vingt-cinq années plus tard, après avoir été recueilli par un couple australien, Saroo l’adulte éprouve le besoin oppressant de retrouver ses racines. Grâce aux nouvelles technologies, il emprunte le long chemin qui le guidera vers les siens.

Grands yeux noirs, crinière au vent, gestes et esprits vifs, l’acteur Sunny Pawar a tout d’un lionceau sur le qui-vive. A travers son personnage et une histoire vraie que la fiction n’aurait osé écrire, l’on découvre ou redécouvre un pays, ses couleurs, ses sourires et ses plaies. 80’000 enfants disparus, oubliés ou perdus en Inde chaque année. Un regard également sur l’adoption, ses bonheurs et ses douleurs, marqués par le sentiment indélébile de l’abandon. On remercie le film de respecter les langues locales sans les sacrifier sur l’autel de l’anglais. On rougit d’émotion à la rencontre des protagonistes réels sur le générique final. Mais on rugit aussi face aux longueurs et déséquilibres narratifs, digressions sentimentales et une musique par moments trop insistante.

6.5/10

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« Moi, Daniel Blake » (I, Daniel Blake) de Ken Loach

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Pensée du jour : Le capital humain

Daniel Blake, 59 ans, menuisier de profession, est victime d’un arrêt cardiaque. Alors qu’il est déclaré inapte au travail par son médecin, une compagnie privée mandatée par les services sociaux contredit ce diagnostic. En attendant de pouvoir faire appel, l’Anglais de Newcastle se voit dans l’obligation de rechercher un nouvel emploi afin de percevoir l’allocation chômage. Un casse-tête épuisant qui lui permet néanmoins de rencontrer Katie, une jeune mère célibataire aux portes de la misère.

Il y a de Kafka dans l’administration britannique que le vétéran Ken Loach, sorti d’une semi-retraite annoncée, s’efforce une nouvelle fois de dénoncer. Soumises à un système ultra-libéral ne considérant les malades que comme un gouffre financier, les assurances sociales se doivent d’appliquer des discours automatisés obligeant les plus faibles à postuler pour des emplois qu’ils ne seront pas en mesure d’exercer. Une perte folle de temps, d’énergie et d’humanité qui vire à l’absurde et suscite l’indignité. Telle une comédie sociale, la démonstration commence  d’amusante manière en mettant notamment aux prises le brave Daniel, à la bonhomie généreuse, avec l’imprévisible informatique. Mais, petit à petit, le ton s’assombrit et le film s’enlise, tout comme ses personnages qui mériteraient de mieux s’en sortir, dans des scènes proches du mélodrame. Une sorte de chantage à l’émotion irritant qui étiole la Palme d’or du dernier festival de Cannes.

6.5/10

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« Genius » de Michael Grandage

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Pensée du jour : Écrire pour exister

Après de nombreux refus, le manuscrit à portée autobiographique de Tom est enfin accepté. Et c’est le grand éditeur Marxwell Perkins, découvreurs de talents précieux tels que F. Scott Fitzgerald et Ernest Hemingway, qui lui ouvre ses portes. Celui-ci  va donc bientôt faire connaissance avec la personnalité unique de Thomas Wolfe.

La première scène du film est sans doute la plus réussie. Perkins reçoit sur son bureau un document massif de près d’un millier de pages. « J’y jetterai un coup d’œil rapide », dit-il, l’air un peu las. Quelques lignes introductives et son regard, d’abord intrigué, devient rapidement captif. Dans le train qui le ramène chez lui, il tourne les pages et cite quelques passages déjà marquants. Arrivé en son beau domaine, c’est à peine s’il remarque et salue sa femme et ses nombreuses filles, quêtant au plus vite un endroit calme qui prendra la forme d’un dressing isolé. La lecture se poursuit le soir et la nuit pour s’achever enfin le lendemain, alors qu’apparaît sur l’écran le titre « Genius ». Ainsi sont les prémisses de cette histoire estampillée vraie entre un « génie » de la littérature et son pygmalion. Le  jeunot plein de fougue et d’envie doit néanmoins accepter le cadre imposé par ce père castrateur symbolique qui l’encourage à écourter sa prose tout en craignant de la trahir. Dans un bon mot du film, Wolfe lui assène : « Heureusement que Tolstoï n’a pas croisé votre route, car il n’aurait pu écrire que Guerre et… rien ». Pourtant la confrontation potentiellement explosive entre ces deux caractères colorés ne provoque que peu d’étincelles, le réalisateur préférant un académisme dommageable qui freine l’émotion. La faute également à un Jude Law en surjeu et trop âgé pour le rôle, ainsi qu’un Colin Firth bien lisse, malgré toute sa classe. A leurs côté, maîtresse et épouse – Nicole Kidman et Laura Lynney – font ce qu’elles peuvent avec les brouillons laissés pour exister, quitte à passer davantage pour des obstacles à la création que pour des égéries. Comme quoi, un carré de rois et de reines ne remporte pas toujours la mise.

6.5/10

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« Florence Foster Jenkins » de Stephen Frears

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Pensée du jour : Effeuiller la Marguerite   

Florence Foster Jenkins, riche héritière et mécène, ne vit que pour l’art et la musique. Passionnée par le chant et convaincue de son talent propre, elle songe à s’illustrer sur une grande scène new-yorkaise. Mais ni elle ni son entourage ne semblent s’apercevoir que la cantatrice auto-proclamée tinte telle une crécelle.

Après la belle Marguerite du Français Xavier Giannoli, c’est au tour du Britannique Stephen Frears d’effeuiller le mythe de cette Américaine excentrique qui marqua son petit monde en faisant plier le destin sous le poids de son rêve et à coup de liasses savamment distribuées. Si l’héroïne et son histoire sont certainement ici plus proches de la réalité, le film renforce son aspect biographique en perdant de son ambition créative. Dans le rôle-titre, la diva Meryl Streep chante faux avec justesse et sans doublage, mais peine à susciter une quelconque émotion. Le réalisateur s’en détourne d’ailleurs souvent pour lui préférer les deux hommes de sa vie que sont le pianiste – garçon incrédule, niais, mais fidèle – et son époux St Clair. Campé par le revenant Hugh Grant, ce coureur de dot, meilleur aimant qu’amant, inspire l’ambiguïté. Acteur raté mais pas mauvais, il trouble en jouant aussi bien les manipulateurs insidieux que les protecteurs dévoués.  Au final, certainement le plus intéressant des trois personnages.

6.5/10
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« Love and friendship » de Whit Stillman

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Pensée du jour : Milady Susan

Malgré sa beauté qui n’a d’égale que sa volition, Lady Susan Vernon est une veuve plus très joyeuse depuis que sa situation financière l’oblige à trouver rapidement un riche époux pour elle, de même que pour sa fille Frederica. Précédée par sa réputation d’intrigante, il lui faudra jouer de son charme et des moins malins pour faire plier la haute société et arriver à ses fins.

Dans cette nouvelle adaptation d’un roman épistolaire de Jane Austen, chacun des nombreux personnages et des lieux de l’action est d’abord présenté en quelques lignes au moyen d’un arrêt sur image. Procédé aussi incongru qu’amusant dans ce monde si corseté qui rappelle une mise en place théâtrale. S’ensuit une joute oratoire enlevée et pas toujours aisée à suivre où les flèches linguistiques s’échangent avec grâce et s’avalent dans une « cup of tea », le petit doigt levé. De cette partie d’échecs et de réussites, dans laquelle les reines arborent leurs armes de séduction massive pour mieux se jouer de rois naïfs et fainéants, se dégagent des effluves mêlant moderne et suranné. Ainsi sont évoqués l’air de rien des concepts plus actuels et audacieux tels que les cougars, l’échangisme et le mariage à trois. Le tout servi avec l’exquise élégance d’un accent « sooo British » !

7/10

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« 45 ans » de Andrew Haigh

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Pensée du jour : L’ombre du doute

Kate et Geoff, mari et femme, célébreront samedi leurs noces de vermeil. Mais, le lundi qui précède la fête, Geoff apprend que le corps de Katya, celle qu’il a aimée cinquante ans plus tôt, avant qu’elle ne disparaisse tragiquement en montagne, a été retrouvé sous la glace dans les Alpes suisses. Alors que ressurgit le passé, l’équilibre au sein du couple vacille.

Ecran noir. Le générique initial fait défiler titre et noms en blanc au rythme d’un projecteur de diapositives. Son démodé pour ce couple au long vécu dont l’amour et la tendresse rayonnent encore. Litanie froide à valeur de couperet qui marquera plus tard une révélation douloureuse. Certes, Geoff avait fait part à sa femme du drame qu’il avait vécu dans sa jeunesse, mais il avait omis de s’appesantir pour se préserver et la protéger. Certes, Kate pouvait imaginer un passé à son mari, mais regarder vers l’avenir était plus important. Alors que s’impose la nouvelle, le fossé entre tous deux grandit au fil des jours, décompte inquiétant. Elle lui demande si, sans cet accident, il aurait épousé Katya… Avec un « oui » franc et véritable pour réponse, c’est tous ses repères qui s’ébranlent et l’incertitude qui l’emporte. Comment rivaliser avec le souvenir idéalisé d’une morte ? Comment lutter contre l’autre, l’absente, son fantôme ? Combien de non-dits, quels secrets demeurent-ils encore sous-jacents ? Le doute assombrit le visage digne et très beau de Charlotte Rampling, altière, dure et bouleversante. Son regard si perçant se perd dans la translation d’un roc qu’elle imaginait inébranlable après 45 ans. Durant leur dîner d’anniversaire, lorsque résonnent les premières notes de Smoke gets in your eyes des Platters, chanson phare de leur mariage, les yeux de Kate s’embrument. Son cœur ne brûle plus d’amour, mais se consume de douleur.

8/10

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