« L’Opéra » de Jean-Stéphane Bron

Critiques

“Paris sur scène”                                                                                                              

Musique, danse, travail et passions. Des répétitions à l’administration, l’Opéra de Paris lève son rideau et dévoile ses coulisses lors d’une saison riche et complète

Miroir, mon beau miroir, dis-moi ce que tu dissimules derrière ton tain précieux… Car, au-delà du faste fièrement affiché, l’Opéra de Paris est un vivier d’humanité. La solennité du lieu peut tenir à distance. Mais le génie helvétique de la caméra si discrète de Jean-Stéphane Bron nous ouvre ses portes et nous y immerge au fil des rencontres. La direction, d’une modestie inattendue, ne s’autorise même plus à se définir comme la plus grande institution lyrique du monde. Du haut de son huitième étage, Dieu le père – Stéphane Lissner – contemple son œuvre. Son bureau domine les toits de Paris, Notre-Dame et la Tour Eiffel. Respecté, il laisse poindre une humilité lacrymale quand menace une grève générale ou à l’appel des applaudissements enthousiastes d’une première. Jeune baryton-basse en devenir, chorégraphe star, chef d’orchestre et belle étoile se découvrent furtivement, sans que soient négligées les milliers de mains qui s’activent des combles au sous-sol pour que le spectaculaire continue. Les séquences impressionnistes à l’émotion multiple se succèdent sur la longueur. On sourit de bon cœur quand un chanteur croche sur le « r » de « Bratwurst » ou qu’une jeune élève refuse de mettre en colère son violoncelle. On se fige lors d’une minute de silence hommage aux victimes du Bataclan ou à l’écoute de ces enfants défavorisés qui élargissent leur horizon en jouant sur des cordes sensibles. Art, culture, lyrisme, ego et souffrance de la beauté crée un dédale politique, économique et social, bribes symboliques de toute une nation qui nous entraînent avec un certain bonheur.

7.5/10

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« Above and below » de Nicolas Steiner

Séances rattrapage

(Rattrapage) “Quand t’es dans le désert”

Ils vivent en plein milieu d’un désert américain ou dans les égouts de Las Vegas. Des personnages malmenés par la vie qui s’accrochent comme ils le peuvent à un idéal en existant dans un monde parallèle et caché.

Un documentaire étrange et surprenant sur des marginaux en manque de place dans la société étriquée qu’ils côtoient. Sans trop en savoir sur eux, ils incarnent l’image de la solitude et de l’isolement, mais aussi la poésie, l’espoir et le rêve d’un ailleurs, d’un meilleur. Quelque peu circonspect quant au contenu du film, on salue le travail soigné sur le son, la musique, l’image et la lumière.

(7/10)

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Above and below

« Révolution silencieuse » de Lila Ribi

Critiques

“Elémenterre”

Adepte de la culture biologique, Cédric, paysan suisse, fait le choix d’une production céréalière entièrement locale. Une décision conséquente pour son exploitation et l’entier de sa famille.

Si le bonheur est dans le pré, il exige des sacrifices : oser remettre en question les acquis, affronter un système globalisé vicié et vicieux, quitte à se retrouver en marge. Un risque financier important pour ce père de six enfants et son épouse. Mais une démarche essentielle pour ces esprits zen. De ce retour au plus proche de la terre et du vivant dépend leur équilibre, leur harmonie. Les documentaires à succès Demain et Solutions locales pour un désordre global prêchaient la bonne parole en laissant de côté les difficultés engendrées. Plus intime, ce film capte avec modestie et sympathie les espoirs, les doutes et les frustrations qu’engendrent ces révolutions silencieuses à hauteur d’homme. Mieux tenu d’un point de vue cinématographique – lumière fuyante, cadre instable, image terne –, il aurait pu davantage convaincre et emporter.

6.5/10

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« Fuocoammare » de Gianfranco Rosi

Critiques

Pensée du jour : Le silence de la mer

A 200 kilomètres au sud de la Sicile se situe Lampedusa, une île habitée au quotidien par 6000 âmes, dont la famille ordinaire du jeune Samuele. Un petit bout de terre devenu le plus grand espoir de milliers d’immigrés venus d’Afrique et d’Orient. Leur rêve, atteindre les portes de l’Europe pour oser le pari d’une existence meilleure. Mais à quel prix ?

Un garçon espiègle, visant, malgré un œil paresseux, oiseaux et cactus avec son lance-pierres bricolé. Son père, pêcheur, qui l’initie peu à peu aux dures joies de son métier. Sa grand-mère en cuisine pour des « spaghetti del mare » appétissants. Un couple de retraités dont l’amour s’exprime au moyen de vieilles chansons italiennes. Calme, simplicité et quelque volupté.  Pourtant, au loin, grondent la misère et la mort. Fuyant la guerre et la violence, ils tentent la traversée de leur vie au risque de la perdre. Des centaines de silhouettes noires dans la nuit. Des spectres dorés dans leur couverture de survie. Fouillées, numérotées, photographiées, ces formes fragiles deviennent enfin des hommes, des femmes et des enfants épuisés, qui scandent leur douleur dans un slam improvisé. Deux mondes parallèles qui se côtoient sans se croiser. Seules l’île, l’eau et la figure du médecin, témoignant de sa peine face à l’horreur et l’urgence de la situation, créent le lien. Sans commentaire, ce documentaire, Ours d’or du dernier festival de Berlin, s’éloigne du reportage revendicateur pour nous confronter au caractère routinier et difficilement soutenable de cette double réalité. On aurait pourtant aimé en apprendre plus sur les portraits animés de cette tragédie. Les images sont belles et effrayantes. Et quand la mer s’enflamme – « fuocoammare » –, ce sont les cœurs qui brûlent.

7/10

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« Merci patron » de François Ruffin

Critiques

Pensée du jour : Le lion, les fourmis et le singe

Bernard Arnault, le PDG milliardaire du groupe de luxe LVMH, a engagé une demande de naturalisation belge.  De quoi échauffer les esprits quérulents et pousser François Ruffin, fondateur du « journal fâché avec presque tout le monde » Fakir, à prendre sa caméra. Son objectif affiché : renouer le dialogue social entre le grand patron et les nombreux laissés-pour-compte qu’il a semés derrière lui. La route du polémiste croise alors celle des Klur, couple d’ouvriers au chômage et bientôt à la rue.

Arborant fièrement un maillot estampillé « I love Bernard », le trublion Ruffin, à l’image d’un Michael Moore français, s’en va jouer avec ironie les Robin des bois dans les forêts du Nord et tendre un piège gentillet au Prince Arnault et à son sbire, le shérif de Nottingham. Appâts et complices consentants, les Klur. Sans emploi, sans argent, sans chauffage, sans toit et un chien miteux à leurs côtés, ils gardent un sourire déstabilisant en évoquant la possibilité d’un suicide ou d’un sabordage incendiaire inspiré par le final de La petite maison dans la prairie. De bons clients pour le petit bourgeois lettreux aux airs de marionnettiste. Car il y a un décalage d’ordre culturel et linguistique flagrant et presque gênant entre les différentes parties prenantes. Mais face à la condescendance béta de l’homme de main de LVMH et l’indélicatesse des politiques alentours, la fantaisie des gentils, plus adroits qu’ils n’y paraissent, emporte l’adhésion. Telle une fable sociale de Lafontaine, cette histoire aurait pu s’intituler Le lion, les fourmis et le singe. « N’oublions pas de considérer et craindre les plus petits que soi » aurait pu être sa morale. Du haut de sa tour d’ivoire, le lion contemple son œuvre aboutie, l’air altier. De délocalisation en délocalisation, il règne riche sur un empire doré. A ses pattes travaillent les ouvrières si minuscules, si nombreuses et si remplaçables, qu’on ne les voit plus quand on les écrase. Le jour où un singe, un peu malin et solidaire, pousse les fourmis malmenées à demander justice, c’est le trône du roi qui vacille… un tant soit peu.

7.5/10

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« Le prix à payer » (The price we pay) de Harold Crooks

Séances rattrapage

Comment les multinationales parviennent-elles à s’enrichir tout en évitant de devoir payer les milliards d’impôts attendus ? En détournant simplement les règles à leur avantage pour profiter sans vergogne des trop nombreux paradis fiscaux. Si c’est encore légal, qu’en est-il de la morale ?

Moins attrayant que d’autres dans sa forme, mais pas sans intérêt, ce documentaire canadien évoque son sujet en alignant les témoignages un peu froids de spécialistes. Pas de quoi sourire, même jaune, devant la mauvaise foi affichées des financiers plutôt fiers de leurs manœuvres dématérialisées qui pratiquent l’évitement et encouragent la concurrence. Seuls les piques bien acérées d’une juge remontée dérident. Au final, sans réelle volonté politique ni pression populaire et sans cohésion à un niveau mondial, ce seront toujours les mêmes qui s’en mettront plein les bourses au détriment de tous les autres.

(6.5/10)

Le prix à payer.jpg

« Nous venons en amis » (We come as friends) de Hubert Sauper

Séances rattrapage

Juillet 2011, le Soudan, immense pays africain, se rompt. Le Soudan du Sud gagne son indépendance et suscite alors les convoitises des plus grandes puissances occidentales et orientales.

Le cinéaste Hubert Sauper avait marqué en son temps les esprits avec son documentaire Le cauchemar de Darwin. Il y dénonçait une mondialisation ravageuse symbolisée notamment par l’introduction néfaste de la perche du Nil dans le lac Victoria. Son nouveau film illustre avec vigueur une forme de néo-colonialisme sous prétexte de l’aide au développement. Américains et Chinois rivalisent pour s’approprier et exploiter les richesses d’une terre au détriment de ses habitants, abandonnés entre misère et violence. Images fortes, images choc. Discours orienté, mais non moins raisonné. Soit, la signature du cinéaste autrichien.

(7/10)

We come as friends

« Les saisons » de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud

Critiques

Pensée du jour : L’appel de la forêt

Il y a 12’000 ans, un réchauffement planétaire fit naître les forêts entraînant avec elles les saisons. Au fil des siècles, la nature a évolué à son rythme et cohabité tant bien que mal avec l’humain.

L’ami des bêtes Jacques Perrin reprend la caméra et s’approche à nouveau aussi près que possible des espèces sauvages. Après avoir parcouru le monde, il se pose ici en terre européenne. Ses images sont toujours aussi admirables et l’on s’interroge sur les techniques employées pour une telle proximité. Les premières scènes des bisons dans la neige donnent l’illusion d’une ère glaciaire encore présente. Cependant, d’autres séquences convainquent beaucoup moins et jouent sur un anthropomorphisme tout à fait regrettable. Les frimousses des louveteaux, les ours au combat ou le travail d’une araignée sur sa toile sont en soi suffisamment fascinants pour ne pas les grimer d’artifice et faire d’un faon une réplique disneyenne de Bambi, aussi craquant soit-il. Dans un discours retenu à hauteur d’enfant, la présence de l’homme en coulisse marque le temps qui passe. Alors que l’animal ne change guère, l’humain perd en discrétion ce qu’il gagne en nocivité au point d’être aujourd’hui un facteur influençant les saisons. Documentaire familial et pédagogique, le film a surtout la valeur d’une bulle d’oxygène incitant à une contemplation méditative.

6.5/10

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« Demain » de Cyril Dion et Mélanie Laurent

Critiques

Démoralisé par ces documentaires anxiogènes qui nous annoncent la fin prochaine de notre monde tout en nous culpabilisant ? A l’opposé, Demain joue sur l’optimisme et cherche davantage à nous responsabiliser en insistant sur des solutions à échelle humaine déjà mises en place. Caméra au poing, les réalisateurs parcourent le monde et s’en vont à la rencontre d’individus sensés et créatifs. Candide, mais plutôt bien construit, leur discours aborde l’agriculture, l’énergie, l’économie, la démocratie et l’éducation. Les exemples choisis convainquent déjà comme les jardins urbains, la consommation locale et le recyclage obligatoire. Ils étonnent aussi à l’image de la création de monnaies citoyennes, du tirage au sort démocratique et du financement à titre personnel d’une éolienne, investissement au final plus fructueux qu’un compte en banque classique. Tous ont pour point commun l’importance donnée à la collectivité. Le terme prôné est l’ »écolonomie », soit une gestion économique guidée par les principes du développement durable respectant l’humain et son environnement. N’en déplaise à certains, le film rappelle que dans la nature et en société, la diversité est avant tout une richesse. Il serait bon qu’il soit vu dans les écoles et les parlements.

Pensée du jour : pourquoi attendre ?

7/10
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« Le Funambule » (Man on wire) de James Marsh

Séances rattrapage

Philippe Petit, acrobate français, est un rêveur. Sa plus grande ambition, traverser sur un câble la distance séparant les tours jumelles du World Trade Center. Cet exploit, il le réalisera le 7 août 1974.

Documentaire oscarisé qui rend hommage à la folie d’un homme qui l’élève plus haut que tous les gratte-ciel de New York. Film plus efficace que la décevante adaptation fictionnelle de Robert Zemeckis.

Man on wire