« Les guérisseurs » de Marie-Eve Hildbrand

Critiques

“Quoi de neuf docteurs ?”  

Le Dr. Hildbrand va bientôt partir en retraite. L’occasion pour sa fille de s’interroger sur l’évolution des pratiques en quarante ans.

Comme un enfant déballant ses cadeaux de Noël avant l’heure, les carabins découvrent leur premier stéthoscope avec une joie et une candeur non dissimulées : « J’ai choisi le bleu et toi ? » Sans oublier le selfie pour immortaliser leur première chemise blanche. Des goûts et des couleurs qui teinteront un long parcours parsemé d’apprentissage, d’espoirs et de doutes. Il leur faudra se confronter au stress des examens, aux états d’âme du patient, à la responsabilité du diagnostic, au corps de l’autre, à la mort. Ces séquences plaisent et évoquent les films de Thomas Lilti. Une jeunesse prête à adopter les technologies nouvelles qui contraste avec ce généraliste sur le point de raccrocher sa blouse. Sa machinerie est certes désuète, mais sa bienveillance chaleureuse rassure contrairement aux robots programmés à le remplacer.

Sur le mode de l’observation, ce documentaire brasse beaucoup de sujets et suscite de nombreuses interrogations : Pourquoi est-il si difficile de remettre un cabinet ? L’empathie est-elle innée ou acquise ? Peut-on croire en Dieu quand on est médecin ? La dissection est-elle éthique ? Les thérapies complémentaires, parallèles ou alternatives sont-elles efficaces ? L’intelligence artificielle est-elle un bienfait pour l’humanité ? Un survol général disposé à ouvrir le débat.

L’approche de Marie-Eve Hildbrand est plus personnelle avec cet hommage rendu à son propre père salué lors d’une verrée réunissant d’anciens patients. La santé, moteur primordial, demeure un sujet passionnant et d’autant plus émotionnel lorsqu’il fait écho à du vécu. En cas de maladie ou d’accident, le soignant devient un acteur-partenaire incontournable auquel il convient de se remettre. Au fil du temps, un diplôme ou une plaque décrochée du mur laissera une marque indélébile.

(7/10)

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« La sagesse de la pieuvre » (My octopus teacher) de Pippa Ehrlich et James Reed

Critiques

(Film Netflix) “La belle est la bête”   

Lors d’une de ses plongées sous-marines quotidiennes, Craig Foster, réalisateur sudafricain usé, découvre une pieuvre intrigante et intriguée. Il décide de reprendre sa caméra et de la filmer. Entre l’homme et l’animal naît une amitié.

Sous l’océan se dissimule une forêt silencieuse, une nouvelle planète extraterrestre peuplée d’êtres étranges. Jour 1, rencontre avec la belle intimidée qui se pare de coquillages pour se cacher. Jour 26, premier contact tactile entre un doigt et un tentacule. Le visiteur incongru est adopté. Jour 52, une maladresse rompt le contrat de confiance. Comment faire pour retrouver dans cette immensité la nouvelle égérie ?

Cette histoire extraordinaire rappelle celles des plus beaux Disney, allant jusqu’à frôler la mièvrerie à coup de musiques lénifiantes et de ralentis. L’anthropomorphisme a ses limites. Mais les images de ce documentaire sont magnifiques et laissent apparaître un monde que l’on ne saurait imaginer. Peu attirant de prime abord, la pieuvre devient objet d’étude et de désir. Animal fragile et solitaire, sans carapace pour se protéger, cette cible de nombreux prédateurs ne survit que par son intelligence. Art du camouflage et stratégies d’attaque, le céphalopode suscite l’intérêt, voire l’émotion. Course-poursuite avec un requin pyjama, amputation douloureuse et sacrifice pour donner la vie. Au-delà de l’étonnant, il y a aussi de l’amour au cœur de l’océan.

(7/10)

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« Cinq nouvelles du cerveau » (The brain) de Jean-Stéphane Bron

Critiques

(56es Journées de Soleure) “A. I.”

Le cerveau, machine complexe, extraordinaire et mystérieuse. Peut-on le reproduire, le surpasser, le transcender ?  Cinq neuroscientifiques partagent leurs expériences et interrogations.

Le couteau suisse Jean-Stéphane Bron se triture les méninges et nous encourage à en faire de même. Comment se définissent nos intentions ? Qu’est-ce que la conscience ? Les robots seront-ils dotés d’une âme ? Apprendront-ils à apprendre ? Remplaceront-ils un jour l’humain ? Le domineront-ils ? Ne sommes-nous qu’une étape sur le chemin de l’évolution, programmés à disparaître ? Fascinés, ces scientifiques ne sont-ils pas en train de jouer avec le feu au risque de nous brûler tous ?

Moins créatifs peut-être que les documentaires précédents du réalisateur – Le génie helvétique, Cleveland contre Wall Street, L’expérience Blocher –, ces cinq tête-à-tête suscitent plus de questions que de réponses. C’est avec un intérêt teinté d’inquiétude qu’on les appréhende. Dans les laboratoires, science et fiction ne font plus qu’un.

(7/10)

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« Tout simplement Noir » de Jean-Pascal Zadi et John Wax

Critiques

“Black mic-mac”                                                          

JP, comédien en panne et en colère de 38 ans, souhaite organiser une marche de la fierté noire. Afin de promouvoir son action, il cherche à impliquer des frères de couleur plus connus du grand public. L’Amérique a eu Martin Luther King et l’Afrique du Sud, Nelson Mandela. Quant à la France, elle devra se contenter de Jean-Pascal Zadi.

Derrière sa moustache, l’homme prend des faux airs d’Eddy Murphy, les incisives supérieures proches du pied de biche en plus. Profondément sincère dans sa démarche, mais maladroit dans ses propos sexistes, antiécologiques, voire quasi racistes, l’acteur-réalisateur plonge sans peine dans l’autodérision, entraînant avec lui dans son délire les VIPs qui l’entourent. Ainsi, dans leur propre rôle, Fary avale des bananes pour de l’argent, Lucien Jean-Baptiste s’apprête à couper des têtes, Éric Judor prétend être Autrichien, Ramzy flirte avec l’antisémitisme et Mathieu Kassovitz passe pour un esclavagiste. Quant à Omar Sy, trop bon, trop honnête, il se fait gentiment éconduire.

Le scénario est ténu, alignant les rencontres comme des sketchs amusants le plus souvent. Mais au-delà de la déconnade, ce film potache pose de véritables questions, anticipant une actualité plus que brûlante. Et lorsque le doux nigaud se retrouve violemment plaqué au sol, les crampons d’un policier sur le visage, le temps n’est plus aux rires.

7/10

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« Santiago, Italia » de Nanni Moretti

Séances rattrapage

(Rattrapage) “Entre hier et aujourd’hui”

11 septembre 1973, la junte militaire du général Pinochet s’empare du pouvoir au Chili. Pour sauver de la mort ou de la torture les partisans du président déchu Allende, l’ambassade italienne de Santiago ouvre ses portes.

Nanni Moretti feuillette les journaux intimes de ceux qui ont vécu l’histoire. Il construit son film sur leurs solides témoignages, agrémentés de quelques images d’archives. Souvenirs douloureux et plus souriants parfois. Le réalisateur offre même la parole aux militaires de l’époque. Mais refusant la neutralité, il s’interroge : l’Italie d’aujourd’hui est-elle devenue le Chili d’hier ?

(7.5/10)

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Santiago Italia

« Pour les soldats tombés » (They shall not grow old) de Peter Jackson

Critiques

“Les seigneurs de la guerre”

A partir d’archives inédites, Peter Jackson fait revivre la Première Guerre mondiale, de l’engagement des troupes britanniques jusqu’au retour au pays, quatre années plus tard.

Cadençant l’écran carré noir et blanc animé, les témoignages d’anciens combattants qu’on ne verra jamais se succèdent à un rythme soutenu. Ils rappellent l’enthousiasme de ces gamins volontaires mentant sur leur âge pour être enrôlés. La guerre n’est qu’un jeu lointain qui galvanise un patriotisme fier, proche de l’arrogance. Austère, trop longue et volubile, cette entrée en matière épuiserait presque.

Une fois débarquées sur le continent, les recrues malhabiles découvrent la réalité. L’image s’élargit, se colorise et commence à parler. L’immersion est totale, troublante, dérangeante. Vermines, puces, rats, inondations, donnent aux tranchées un avant-goût des Marais Morts. La gangrène force à fermer les yeux. Avant que le gaz, les bombes et les baïonnettes ne parachèvent l’horreur qui gobe cette jeunesse. Rien qu’une tasse de thé pour avoir l’illusion d’être encore humain.

Vient l’Armistice de 1918. Le temps de découvrir que l’ennemi d’en face n’est autre qu’un reflet dans le miroir déformant de la politique. La Grande Guerre était-elle vraiment utile ? Les combattants encore en vie rentrent groggy. Face à eux, une administration et des civils incapables de comprendre. Débute une autre lutte.

Le travail de sélection, de restauration et de montage accompli par Peter Jackson et par ses équipes, est colossal. Il redonne une aura à près de 600 heures d’archives restées muettes jusqu’ici. S’il ne convainc pas toujours, le documentaire s’avère d’importance et devient d’emblée source historique.

7/10

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« L’Apollon de Gaza » de Nicolas Wadimoff

Critiques

“Dans le secret des dieux”

En août 2013, une statue d’Apollon est découverte au large de Gaza. Son état de conservation extraordinaire suscite convoitises, interrogations et controverses. Depuis, plus rien, le bronze a disparu.

Où l’Apollon a-t-il été repéché ? Par qui et comment ? Qui le détient aujourd’hui et pourquoi le cache-t-il ? La caméra explore le temps et mène l’enquête avec finesse et poésie. Archéologues, experts, religieux, ministre et faussaires « repentis », se succèdent pour témoigner. Ils l’on vu, touché ou pas. Les mensonges s’accumulent dans « ce pays où il n’y a pas de place pour la vérité ». Et si cet événement n’était que mythologie ?

L’enjeu dépasse la question de ce dieu des arts et de la beauté. Dans cette odyssée impossible, le conflit reste présent. L’occupation, les postes-frontières et la menace des bombes scandent le quotidien des Gazaouis. Aussi, le patrimoine méditerranéen devient une guerre commerciale et politique. Car un pays sans histoire ne possède pas d’avenir.

7/10

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« Three identical strangers » de Tim Wardle

Critiques

“Les trois frères”

Lorsque Bobby débarque pour la première fois dans son nouveau collège, il est accueilli comme un prince au nom d’Eddy. Il apprend alors l’existence d’un jumeau, séparé de lui à la naissance et également adopté. Leur histoire fait la une des journaux new-yorkais. Si bien que David se présente à eux comme étant le troisième élément de cette fratrie recomposée.

Selon la légende, nous possèderions tous un sosie dans le monde. Quelle probabilité d’en avoir deux ? Ce documentaire intrigant raconte l’histoire vraie de ces triplés qui se rencontrent pour la première fois à l’âge de 19 ans, dans l’Amérique de 1980. Milieux différents, mais physique identique, même voix, mêmes gestes, mêmes goûts. Plus forte que la fiction, la réalité en fait des stars de l’époque. Derrière l’incroyable se cache l’inavouable.

Le bonheur familial retrouvé se transforme alors en un thriller prometteur et sombre, sis aux frontières du réel. Le changement de ton est maîtrisé et le film interroge à bon escient l’influence de l’inné et de l’acquis. Mais au final, n’ayant pas toutes les réponses, il nous laisse trop de questions.

6.5/10

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« Carré 35 » de Eric Caravaca

Séances rattrapage

(Rattrapage) “Noir comme le souvenir”

Pris d’une intense émotion en visitant un cimetière pour enfants, l’acteur Eric Caravaca songe à Christine, sa sœur aînée, morte avant sa naissance, à Casablanca. Une petite fille que ses propres parents semblent avoir oubliée. Le fantôme du passé.

Se souvenir des belles choses et enfouir le plus noir. Effacer et se taire pour tenter de se réparer, se reconstruire. Mais le poids du secret est le plus lourd, fragilisant l’équilibre de la famille. Caravaca prend la caméra, mène l’enquête et interroge mère et père. Leur déni respectif évoque les trous honteux de la mémoire collective quant aux colonialisme et guerres d’indépendance. La petite histoire rejoint alors la grande.

Un documentaire intime, fort et poignant pour se recueillir enfin et pouvoir faire son deuil.

(8/10)

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« I am not your negro » de Raoul Peck

Séances rattrapage

(Rattrapage) “Noir, c’est noir”

Proche de Martin Luther King Jr. et de Malcolm X, l’auteur James Baldwin s’en est allé avant d’avoir pu achever son livre sur leurs assassinats. Ce documentaire captivant relate ses années de lutte et de résistance en faveur des droits civiques afro-américains.

« L’histoire des Noirs en Amérique, c’est l’histoire de l’Amérique. Ce n’est pas une belle histoire… » Images d’archives, entretiens, extraits de films réunis témoignent du malaise ambiant : peur, haine, violence, ségrégation demeurent palpables aujourd’hui encore. Héraut héroïque de la cause, Baldwin avertit, ses grands yeux humides : tant que les Blancs ne chercheront pas à comprendre pourquoi il leur a semblé nécessaire d’inventer la figure du « nègre », il n’y aura pour ce pays aucun avenir.

(8/10)

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