« Boîte noire » de Yann Gozlan

Critiques

“Le mur du son”  

Un avion reliant Dubaï à Paris-Charles de Gaulle vient de se crasher dans les Alpes. Mathieu Vasseur, technicien au BEA, Bureau d’Enquêtes et d’Analyses, est chargé d’expliquer ce qu’il s’est passé.

Le plan-séquence initial impressionne. Du poste de pilotage, la caméra opère un long travelling arrière laissant entrevoir une hôtesse servant du café aux passagers de la classe affaire, puis le chariot des repas dans le secteur économique. Le mouvement de recul se poursuit quand un message annonçant des turbulences retentit et qu’un homme debout est rappelé à l’ordre. On quitte alors la cabine pour se concentrer sur la boîte noire, l’enregistreur de vol orange vif. Des cris se font entendre, parasites et larsens, avant que ne règne un silence mortel.  C’est en étudiant ces sons que les experts de la BEA devront déterminer les raisons du drame. Attaque terroriste ? Problème technique ? Oiseau percuté ? Suicide par pilote ?

Personnage atypique, Mathieu n’a rien d’un détective héroïque. Mais sa quête de vérité n’a pas de limites. Son silence est d’argent, mais son oreille est d’or. Si le tumulte de la foule se transforme en acouphènes insupportables, les bruits isolés sont autant d’indices qui lui donnent l’avantage. Au risque de virer à la paranoïa, lui qui en vient à suspecter l’implication de son chef disparu, son meilleur ami ou même sa femme. Le spectateur ne peut que le suivre dans ses divagations les plus folles et sa théorie du complot, d’autant plus que Pierre Niney l’incarne avec application.

Le film permet de découvrir des lieux confidentiels et techniques inaccessibles rappelant Le chant du loup dans lequel l’ouïe d’un jeune sous-marinier empêchait une menace nucléaire dévastatrice. Haletant et de bonne tenue, il est néanmoins fortement déconseillé à tout aérodromophobe.

(7/10)

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« Un triomphe » de Emmanuel Courcol

Critiques

“L’heure de la sortie”  

Intermittent du spectacle sans contrats assurés, Étienne accepte d’animer un atelier théâtre dans une prison. Impressionné par le potentiel de ses cinq « élèves », il leur propose d’aller plus loin en jouant du Samuel Beckett.

Leur vie derrière les barreaux c’est attendre. Attendre le repas servi, l’heure de la sortie quotidienne, la visite au parloir, la fin de leur peine. Et si Étienne était enfin l’homme providentiel, le Godot capable de changer leur présent, leur avenir.  

Le scénario semble cousu de fil blanc, soutenu par son titre triomphant et divulgâcheur. Grâce à l’art de la scène, les loups s’efforceront de devenir agneaux afin de gagner la rédemption. En préférant taire leurs exactions, le réalisateur rend ces détenus sympathiques, voire héroïques. Si le film remplit en partie une grille archétypique, il prend plus de valeur grâce à ses jeunes acteurs dits débutants. « Ils jouent faux, mais sont dans le vrai » et impressionnent par leur naturel. Leurs partenaires de la Comédie-Française peuvent être fiers. Quant aux mots de l’auteur irlandais, ils font écho aux situations vécues entre ces murs : violence, humiliation, absurde, espoirs déchus. Enfin, le grand final déstabilise. Incroyable, il discrédite l’ensemble de la troupe au risque de décevoir. Une ombre passe avant que ne s’éteignent les projecteurs. Quand un carton confirme la véracité de cette histoire, c’est la preuve encore que la réalité dépassera toujours la fiction. Une issue grave et saugrenue qui aurait ravi Beckett lui-même.

(6.5/10)

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« La nuit des rois » de Philippe Lacôte

Critiques

“Shéhérazade”  

Un jeune délinquant est emmené à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan, la MACA, seul lieu de détention au monde dirigé par ses prisonniers. Le Dangôro y fait la loi, mais son trône est convoité. Sachant ses jours comptés, l’homme affaibli par la maladie contraint le nouvel arrivant d’occuper ses ennemis potentiels toute une nuit en leur contant des histoires.

Il était une fois Roman, Barbe Noire, Demi-fou, Lame de Rasoir et Silence. Des âmes sombres au passé trouble enfermées dans une jungle entre quatre murs. La violence, l’intimidation et la peur sont leur quotidien. Les gardiens ont baissé les bras et les observent de loin. Seule échappatoire, l’imaginaire. Car à l’écoute du griot désigné, ces hommes féroces redeviennent des enfants.

Hommage à Shakespeare et aux 1001 nuits durant lesquelles Shéhérazade tenait éveillés ses bourreaux pour ne pas mourir. Le contexte actuel africain évoque la misère urbaine et le chaos politique de la République démocratique du Congo avec des images de l’arrestation du président Gbagbo. L’enfer de la MACA, prison principale du pays, crée le malaise, mais les élans théâtraux du discours – chœur illustrant les mots prononcés – permettent de souffler. Les sous-titres sont parfois nécessaires pour mieux comprendre. Si l’imbrication des histoires avait été plus fluide et subtile, le film serait devenu passionnant.

(6.5/10)

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« Beckett » de Ferdinando Cito Filomarino

Critiques

(Film Netflix) “Le touriste”   

Beckett et April passent quelques jours de vacances en Grèce. Un accident de voiture emporte tragiquement la jeune femme. Se sentant responsable, son compagnon effondré revient sur les lieux du drame. C’est alors qu’il est pris pour cible.

Que la traque commence ! Endeuillé, le touriste américain se retrouve malgré lui en plein milieu d’un imbroglio qu’il ne maîtrise aucunement. Policiers corrompus, complot politique, kidnapping, passants armés, et s’il était plus qu’une proie innocente ?

Confronté aux dialogues non traduits entre locaux, le spectateur se retrouve dans la même incompréhension que le personnage. Tout regard insistant et main tendue deviennent suspects. De quoi faire monter la tension. Bien loin de la carte postale attendue, la belle hellène devient une terre d’accueil piégée, exsangue en raison des sanctions économiques européennes et des rivalités internes. Dommage que la démonstration tourne à l’exagération avec ce simple vacancier super-héroïque cherchant à travers tout un pays à se sauver lui-même.  

(6.5/10)

twitter.com/cinefilik     
cinefilik.wordpress.com

« France » de Bruno Dumont

Critiques

“Fake news”  

Journaliste de télévision adulée, France de Meurs parcourt le monde en quête d’exclusivité. Mais quand elle renverse un scootériste par accident, toutes ses certitudes s’effondrent.

Tailleur Dior et brushing impeccable, la reporter de charme a rendez-vous à l’Elysée. Assise au premier rang, la bonne élève attire l’attention du Président par ses messes basses impolies et calculées. Séduit par l’effrontée, Emmanuel Macron lui accorde la première question. C’est la victoire en chantant. Une entrée en matière montée de toutes pièces par Bruno Dumont afin d’asseoir son propos.  

Car France cultive l’art du faux. Au Sahel, en Syrie ou peut-être en Libye, la correspondante devient réalisatrice. Elle fait jouer ses combattants témoins, commande son caméraman et crie « Action » ou « Coupez ». Même sous les bombes, la belle se met en scène en arborant un rouge à lèvres couleur sang. Après le danger, le réconfort près de la piscine du palace du coin ou à bord d’un bateau confortable, loin du pneumatique de fortune sur lequel s’entassent des migrants africains.

Le factice imprègne l’intimité de la femme, comme cet appartement-musée qu’elle habiterait, son mariage non rentable où tentent d’exister en gagnant cinq fois moins son mari écrivain et leur fils qui ne la respecte pas. La fatalité qui scellera leur destin a tout d’une publicité pour automobile.

Le trucage démonte les paysages parisiens qui défilent lors de ses nombreux déplacements en voiture. Le pare-brise s’agrandit et devient écran de cinéma, comme dans les films anciens. Et ces décors montagnards, carte postale bavaroise.

La star satellise des personnages caricaturaux qu’ils soient intervieweurs comme elle, politiciens ou simples quidams avides d’un autographe ou d’un selfie de préférence. Palme à Lou, son assistante, l’humoriste Blanche Gardin, telle qu’elle s’illustre sous les projecteurs.

L’art du mensonge et de la trahison enfin, lors d’une romance avortée. Si l’amoureuse a les idées claires, son cœur lui fait mal.

Dans ce portrait caustique d’une profession et d’un pays, le cinéaste nordiste semble vouloir dénoncer le diktat médiatique en quête perpétuelle de sensationnalisme. Un théâtre des illusions dans lequel le pire, c’est le mieux. Son long discours, souvent ampoulé, ne convainc pas toujours. Mais Léa Seydoux révèle un arc-en-ciel émotionnel bienvenu. En icône vénérée, narcisse arrogant qui se fane, épouse castratrice ou éplorée, mécène bouleversée par une luxation, femme bafouée, l’actrice sauve la France et fascine.

(6/10)

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« Rouge » de Farid Bentoumi

Critiques

“Corporate”  

Suite à une expérience douloureuse aux urgences d’un hôpital, Nour est engagée en tant qu’infirmière dans l’usine chimique où travaille son père délégué syndical. Appliquée, la jeune femme découvre vite des lacunes inquiétantes en matière de sécurité.

Rouge comme cette terre contaminée par des déchets toxiques. Rouge comme le sang qui bouillonne, rongé par la maladie ou assoiffé de justice. Santé, environnement et vérité ont un prix : échec électoral, risque économique et social, trahison familiale et illusions perdues. 

Il y a une Erin Brockovich qui sommeille en Nour, mais sans son côté glam ni sa répartie comique. Car tout est très sérieux ici, inspiré de faits réels. Le débat est ouvert entre les protecteurs d’une nature saine propice au bien de l’humain et ceux pour qui l’apport immédiat du développement industriel d’une région prime. Les arguments des uns et des autres sont entendus. Mais dans ce film dossier, c’est surtout la qualité de jeu de Sami Bouajila et Zita Hanrot, père et fille très crédibles, qui remporte notre suffrage.

(7/10)

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« Deux » de Filippo Meneghetti

Critiques

“Une femme avec une femme”  

Mado et Nina sont plus que des voisines de palier. Septuagénaires, elles souhaitent enfin quitter la France pour s’établir ensemble à Rome. Mais un accident vasculaire cérébral bouleverse leur projet.

Dans la lumière fraîche d’un matin calme, deux fillettes jouent à cache-cache. Autour d’un arbre, l’une cherche l’autre dissimulée, quand celle-ci disparaît subitement. Voilà des années que Madeleine, veuve désormais, tait son véritable amour auprès des siens. Sa fille et son fils ne comprendraient pas. Même si la vie et les rêves ne tiennent souvent qu’à un fil.  

Il y a ce pont romain qui relie les rives et ce corridor séparant deux appartements. Cette veilleuse dans le couloir qui signale les présences, ce judas par lequel on épie et qui nous observe. Lors d’intrusions furtives, il convient de se blottir dans le noir, derrière un rideau de douche, avant de pouvoir atteindre le lit. Menaces, chantage, pierre jetée à la fenêtre et enlèvement, aimer ainsi devient une lutte toutes griffes dehors. Un mode « thriller » trop appuyé parfois et pas toujours utile que choisit Filippo Meneghetti. Sa mise-en-scène élégante et pudique s’avère néanmoins remarquable. Une simple poêle sur le feu lui suffit pour signifier le drame en train de se jouer. Des comédiennes à la hauteur et une histoire douloureusement tendre qui rappelle qu’il n’y a ni âge ni sexe ni genre pour dire « Je t’aime ».

(7/10)

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« Ma fabuleuse Wanda » (Wanda, mein Wunder) de Bettina Oberli

Critiques

“Femme à tout faire”  

Wanda, aide à domicile polonaise, revient en Suisse pour s’occuper du patriarche Joseph, victime d’une attaque cérébrale. Sa présence ne laisse aucun membre de la famille indifférent.

Elle connaît bien cette belle maison, située au bord du lac de Zurich, et tous ceux qui l’habitent. Elsa, la reine mère, accueillante, mais exigeante. Sa grande fille, Sophie, affairiste frustrée et méfiante. L’incompris Gregi qui, plus passionné par les oiseaux que par l’entreprise, peine à quitter le nid. Mephisto, le chien incontinent. Le vieux Joseph, enfin, plus épris qu’il ne devrait l’être de cet ange gardien venu de l’Est. Ménage et service en cuisine sont à sa charge pendant ces trois mois travaillés, en plus de la toilette et des soins quotidiens prodigués au malade. Sans oublier ce petit extra confidentiel pour quelques billets de plus. Un accord gagnant-gagnant jusqu’au jour où la fabuleuse Wanda tombe enceinte.

Il y a un peu du Théorème de Pasolini dans cette histoire de famille aisée, séduite et bouleversée par un personnage étranger. Face à l’annonce d’un futur héritier, le clan des Wegmeister-Gloor et les vérités éclatent. Dans cette tragicomédie vivante, le nerf de la guerre est principalement l’argent. Tout s’achète et tout se vend, les femmes, les vaches, les enfants. Un regard caustique qui fait parfois grincer des dents. Mais l’amour, quand il est maternel, surpassera les vénalités d’usage. Et malgré les peines et les trahisons, Marthe Keller reste toujours d’une grande classe.

(6.5/10)

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« Comment je suis devenu super-héros » de Douglas Attal

Critiques

(Film Netflix) “Les gardiens”   

Dans une France où les surhommes côtoient les simples mortels, Moreau est un lieutenant désabusé depuis un drame passé. Il est aujourd’hui chargé d’enquêter sur le trafic d’une substance ravageuse qui procure des pouvoirs à ceux qui n’en ont pas.

Les super-héros ont envahi Paris. Et ils se nomment Pio Marmaï, Clovis Cornillac, Leïla Bekhti et Benoît Poelvoorde. Petite moustache, bedaine et peignoir, le Belge masqué avait tout pour nous promettre l’hilarité. Mais le film mise sur le polar urbain, grisâtre et austère, au point de se prendre un peu trop au sérieux. En dépit de comédiens appliqués, on aurait préféré qu’il penche davantage vers l’irrévérence comique de The Boys que de s’en prendre aux prétentieux Watchmen. Sans le spectaculaire américain, la ligue des justiciers français Magneto, Dr Manhattan, Black Widow et Flash peine à rivaliser.

(6/10)

twitter.com/cinefilik     
cinefilik.wordpress.com

« French exit » de Azazel Jacobs

Critiques

“Voir Paris et mourir”  

Suite au décès de son mari, la prodigue Frances se retrouve ruinée. Une amie généreuse lui propose son appartement à Paris. Elle y débarque avec son grand garçon et son chat.

Au douanier qui lui demande la raison de son séjour en France, la veuve joyeuse répond : « Je suis venue voir la Tour Eiffel et mourir ». Romantisme malsain pour ce panier percé qui n’a jamais su travailler de sa vie. Escortée de son fils impassible, la belle piétine gaiement les cendres de son bûcher des vanités, dilapidant chacune des dernières liasses qui lui restent en pourboires et achats mirobolants.

Que la route est longue et ennuyeuse quand elle mène à une impasse. La bourgeoisie a un certain charme quand il demeure discret. Mais entre New York et Paris, l’on peine à éprouver de l’empathie envers ces pauvres riches inadaptés au quotidien du commun des mortels. Dans le rôle de la reine, Michelle Pfeiffer, mille cigarettes au bec, se montre plus diva que divine. Le film gagne en intérêt lorsqu’il réunit autour de Catwoman une cour des miracles dans laquelle chacun cherche son chat. Hélas, cette piste aux étoiles contraires, mal exploitée, n’est que poussière. Le réalisateur privilégie l’absurde et le surnaturel d’une séance de spiritisme à la bougie ou d’une réincarnation animale. Quant à la Tour Eiffel, cliché illusoire, elle n’aura les honneurs que d’une carte postale.

(5/10)

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com