« Three billboards : les panneaux de la vengeance » (Three Billboards Outside Ebbing, Missouri) de Martin McDonagh

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“Even cowgirls get the blues”                                     

Mildred Hayes a perdu sa fille il y a quelques mois, sauvagement assassinée. Sa colère et son désespoir contre une police incapable de lui rendre justice, elle les éructe sur trois grands panneaux à l’entrée de la ville.

Le shérif peut avoir peur. Calamity Haynes, la femme qui cogne plus vite que son ombre, s’avance l’air mauvais, montée sur ses grands chevaux. Le duel au soleil discret du Missouri est annoncé. Dans ce face à face sanglant, il n’en restera qu’un.

A l’honneur, Frances McDormand dégaine la première et touche la cible sans pour autant exécuter ses partenaires de jeu. Qu’il soit officier malade, mauvais flic, publicitaire vénal, fils digne ou nain amoureux, chacun gagne en épaisseur et complexité pour décrocher son étoile.

Car le réalisateur anglais McDonagh est un as de la gâchette qui prend un malin plaisir à faire danser son spectateur. Du drame à la comédie, du thriller au western, il tire dans le mille ses balles dialoguées. Ainsi disparaissent les larmes dans un rire franc, avant qu’un regard, un geste délicat, nous transperce le cœur. Devant ce truand, cette brute et ce très bon, on ne peut que s’incliner.

Assurément, l’un des grands films de l’année.

9/10

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« La mort et la vie d’Otto Bloom » (The death and life of Otto Bloom) de Cris Jones

Critiques

“Déjà-vu”                                                                             

Un jeune homme orphelin et amnésique est confié à une psychologue. Au fil de ses entretiens avec lui, elle remarque ses facultés à prévoir le futur tout en oubliant le passé. Est-ce un manipulateur ? Un magicien ? Un fou ? Un messie ?

L’étrange histoire d’Otto Bloom n’est pas sans rappeler celle de Benjamin Button, personnage de cinéma né vieillard, mort en tant que nourrisson. Le corps de l’Australien est censé évoluer normalement, mais sa conscience régresse. S’il se souvient des belles choses à venir, hier a disparu de sa mémoire. De quoi s’interroger sur la relativité du temps et l’importance que l’on accorde à l’instant.

Le conte aurait pu être fabuleux, son propos, vertigineux. Mais le message véhiculé n’est pas nouveau, plombé par les approximations et les poncifs. Quant au choix formel du faux documentaire, il refroidit le potentiel émotif de cette histoire d’amour éternel.

5/10

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« Normandie nue » de Philippe Le Guay

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“Les naturistes”                                                                 

C’est dans la colère et le désarroi que pataugent les agriculteurs du village de Le Mêle-sur-Sarthe. Étranglés par la crise, ils exigent d’être écoutés et entendus par des politiques sourds. Quand le hasard mène le célèbre photographe Blake Newman à trouver en un de leurs champs le paysage idéal, l’Américain demande aux Normands de poser nus pour l’art. Un événement à la portée médiatique inespérée.

Il y eut les « ladies » de Calendar girls, les chômeurs du Full monty. Au tour des paysans français de tomber la chemise pour réveiller les consciences. Sans atteindre l’élégance comique de ses cousins britanniques, le film de Philippe Le Guay se démarque par sa gentillesse. Que ne ferait pas le maire, François Cluzet, pour soigner les maux de sa campagne ? Dommage que les historiettes qui s’enchaînent manquent autant d’écriture et que l’interprétation soit imprécise. Le mélange humour-drame peine à prendre empêchant Normandie nue de quitter le plateau des vaches, les pieds bien ancrés au sol de l’anecdotique.

5.5/10

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« L’échappée belle » (The leisure seeker) de Paolo Virzì

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“Vertiges de l’amour”                                                     

Quand ils pénètrent dans la maison, Will et Jane ont la mauvaise surprise de la trouver vide. Leurs parents âgés s’en sont allés, sans un mot laissé. Ils se sont envolés, dans leur vieux mobile-home, pour une ultime échappée.

Et nous voilà partis sur les routes américaines, imbriqués pendant quelques milliers de kilomètres entre une mégère peu apprivoisée que le cancer ronge, et son époux fatigué, dont le confident se nomme Aloïs. De quoi vouloir vite faire marche arrière, puisque de l’incontinence aux désaccords, des secrets inavoués aux affres de la maladie, peu nous est épargné. Et pourtant, surgissent de cette variation de l’Amour selon Haneke, quelques étincelles qui réchauffent le cœur : de vieilles photos lumineuses, un dernier « Je suis fier de toi » et deux mains jointes à jamais.

5.5/10

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« Le grand jeu » (Molly’s game) de Aaron Sorkin

Critiques

“Poker face”                                                                        

Molly Bloom aurait pu être championne olympique de ski, si une chute ne l’avait pas privée d’une qualification, au plus grand dam de son père entraîneur. 12 ans plus tard, c’est dans l’organisation de riches parties de poker frôlant l’illégalité qu’elle fait fortune. Avant que le FBI et la justice ne la rattrapent.

Selon Molly, ce qu’il y a de mieux dans la défaite… c’est de gagner. Il ne reste donc que peu d’options à cette résistante hors pair. La victoire « all-in », quitte à se brûler les ailes. Les sentiments n’entrent pas en compte, tant que les règles du jeu sont respectées par tous.

Vous ignorez ce qu’est un « fish », « flop » ou « rake », accrochez-vous ! Sans cœur ni trèfle, l’efficacité du film passe par son rythme piqué qui pourrait laisser certains amateurs sur le carreau. Les dialogues fusent et la confrontation entre l’héroïne et son avocat – Idris Elba – remporte la mise.

Dans le rôle-titre, l’incandescente Jessica Chastain fait montre de la même implacabilité élégante qui caractérisait son personnage de Miss Sloane. Bluffante à nouveau, elle prend le risque de devenir l’archétype cinématographique de la femme de fer, intraitable jusqu’au bout de ses ongles manucurés.

6.5/10

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« 12 jours » de Raymond Depardon

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“Nid de coucous”                       

En France, il est stipulé qu’un juge doit vous recevoir dans un délai de 12 jours en cas d’hospitalisation forcée en psychiatrie. A lui de décider de la prolongation ou non de ce séjour contraint.

La caméra s’avance lentement dans les couloirs laissés vides. Bruits sourds et litanies plaintives percent le silence régnant. L’atmosphère y est pesante, glaciale, anxiogène. Des lieux hantés par des âmes errantes, en quête d’une liberté espérée. Des êtres cabossés par leur vie – toxicomanes, schizophrènes, dépressifs, suicidaires, criminels, victimes ou bourreaux – qui n’ont que peu de mots pour exprimer les maux. Assisté d’un avocat, ils font face à la loi et à son vocabulaire. Des juges plutôt bienveillants qui, sur la base du dossier médical, ont la charge de décider de ce qu’il convient pour la sécurité de chacun.

Raymond Depardon vole au-dessus de ce nid inaccessible. En entrouvrant la porte, il esquisse des portraits intimes et édifiants, photographies de la société actuelle. On s’autorise à sourire face à ce patient qui se présente comme une Trinité à lui tout seul. L’émotion pointe quand le même prie la magistrate de rassurer son père resté seul. On frémit en apprenant qu’il l’a tué dix ans plus tôt. Pas un monstre, mais un mélange de démence, de violence et de mal-être. Un autre, l’air désespéré, rappelle alors cette réalité : « Je suis fou, j’ai la folie d’un être humain ».

7/10

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« Un homme intègre » (Lerd) de Mohammad Rasoulof

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“Les pécheurs”                                                                   

Loin du tumulte de Téhéran, Reza s’installe avec femme et enfant à la campagne. Là, il devient un modeste pisciculteur. Mais le terrain qu’il occupe intéresse une société privée prête à tout pour l’obtenir.

Peut-on garder les mains propres quand tout est sale autour de vous ? Tel l’un de ses petits poissons rouges, Reza s’ébat pour survivre entre les mailles du filet qui l’étouffe. Car dans cet océan de corruption où la parole des juges, policiers, banquiers… s’achète par liasses, l’oxygène se fait rare. Si Reza refuse d’abord les règles de ce jeu inique, c’est pour mieux s’en servir au final, quitte à y noyer son âme. Nul n’est « prophète » en son pays, mais entre un rôle d’oppresseur ou d’opprimé, il faut apprendre vite à faire un choix.

La menace d’un emprisonnement immédiat n’a pas éteint les flammes du réalisateur. Son constat n’en est que plus amer, teinté de désespoir, face à l’oppression du régime. Attaque de corneilles, marée de cyprins morts, maison en feu, autant de scènes marquantes, de symboles inquiétants. Où trouver un refuge, une grotte, pour permettre à l’intégrité iranienne de se ressourcer ?

7/10

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« The Florida project » de Sean Baker

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“L’inaccessible rêve”                                                       

Vacances d’été obligent, la virulente Moonee et ses amis de passage tuent le temps comme ils le peuvent, coincés dans un motel modeste qui leur sert de domicile, à quelques encablures de Disney World.

Il aurait presque fière allure ce « Château magique », tout de mauve vêtu. Mais ses couleurs saturées cachent mal les fêlures des cabossés qui l’animent pour 38 dollars, la nuit. Des familles décomposées par la vie et oubliées des bonnes fées, qui côtoient le royaume du rêve américain, sans jamais pouvoir y pénétrer. Un monde précaire qui se transforme en terrain de jeux sous le regard des enfants. Cracher sur les voitures des nouveaux arrivants devient un événement. Tout comme le nettoyage du pare-brise qui s’ensuit. On mendie des piécettes pour une glace à partager, avant d’explorer les villas hantées par la crise financière.

Une réalité insoupçonnée que le film met en lumière en évitant d’être trop misérabiliste. Néanmoins, même enrobés d’innocence puérile, les cris incessants, la grossièreté ambiante et l’irresponsabilité adulte demeurent pénibles et irritants. Seule la modestie généreuse du gardien des lieux, Willem Dafoe en chevalier servant, enchante.

5/10

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« Jeune femme » de Léonor Serraille

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“L’âge de la déraison”                                                     

Après s’être défoncée la tête sur la porte laissée close de son amant très cher, Paula la rousse se retrouve dans la nuit parisienne, sans toit ni épaule sur laquelle pleurer. Abasourdie, mais résistante, la jeune femme va tout essayer pour rebondir.

Chacun cherche son chat, son métier, ses amours, sa raison d’être. Exception faite de Paula qui vit au jour le jour, quitte à tout perdre en un instant. Mais que désire-t-elle au juste ? Reprendre des études, renouer avec sa mère qui ne veut plus la voir, porter un enfant ? Celle que l’on prend pour une autre court après un passé à jamais perdu.

Il en faut de l’énergie pour incarner cette Bridget Jones « attachiante ». Boule à facettes, Laetitia Dosch se révèle en relevant le défi. Elle se montre comique, flamboyante, hystérique, horripilante et presque émouvante.

6.5/10

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« Les gardiennes » de Xavier Beauvois

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“Belles des champs”                                                        

En 1915, la guerre ravage l’Europe et le monde. Alors que les hommes combattent au front, Hortense et sa fille Solange prennent la ferme en main. Le travail est dur et ne manque pas. Francine, une jeune orpheline, est engagée pour les aider.

Les années passent au fil des saisons. Semences, labourage et moissons rythment le quotidien des paysannes. Elles espèrent le retour de leurs maris, fils et frères. Elles redoutent l’apparition du messager noir qui leur annoncera leur perte.

L’image est belle. Dans la lumière fragile de l’aube ou du crépuscule, elle rappelle la peinture de Millet et d’Anker. La romance faite d’amours avortées, de jalousie et de mensonges, passionne moins et ralentit l’histoire. Après avoir côtoyé le masculin dans Des hommes et des dieux, Xavier Beauvois dédie ce film de guerre « hors-champ » aux sacrifiées du genre, les femmes.

6.5/10

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