« La passion Van Gogh » (Loving Vincent) de Dorota Kobiela et Hugh Welchman

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“Qui a tué Vincent ?”

Voilà un an que l’artiste décrié s’est donné la mort. Son ami, le facteur Roulin, confie à son fils Armand le soin de remettre au frère du peintre, Théo, une lettre oubliée. Acceptant la demande à contrecœur, le jeune homme finira par se passionner pour le mystère Van Gogh.

Fruit d’un travail titanesque long de plusieurs années, cette œuvre collective anime l’art du Hollandais volant de manière originale. Les scènes illustrées dans les tableaux du maître sont rejouées par des acteurs. Chaque image obtenue est ensuite repeinte à la main dans un style impressionniste. Mises bout à bout, elles donnent vie à ces paysages et personnages fameux habituellement figés. Quelques efforts sont nécessaires pour se laisser toucher par la beauté de l’objet aux mouvements parfois saccadés. Les couleurs se teintent de noir quand le passé évoqué envahit l’écran. L’histoire vire à l’enquête, façon Citizen Kane, au rythme des témoignages recueillis. Malgré ces artifices, l’intrigue intéresse au point de se laisser émouvoir à nouveau par le destin tragique du roi maudit.

7/10

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« Un beau soleil intérieur » de Claire Denis

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“Juliette et ses Roméo”

Quand on lui pose la question, Isabelle répond qu’elle ne va pas bien. Cinquantenaire divorcée, elle pleure chaque soir ses bonheurs passés. Et pourtant, malgré ses déceptions sentimentales, elle veut croire encore à l’amour absolu.

« Je suis avec lui… Je suis pas avec lui », « J’aime tout ce qui est avant… Maintenant l’avant, c’est derrière nous »,  « Vas-tu rester ou dois-je te demander de partir ? ». Incertitudes, antithèses, banalités et dialogues vains que l’on échange en dansant cette valse des amants sur un Je t’aime, moi non plus mélancolique et facétieux. Entre un banquier « salaud », un comédien indécis, son ex-mari et un inconnu hors-milieu, la belle Isabelle erre et « piétine » dans le labyrinthe de ses passions, sans savoir ce qu’elle désire à l’intérieur. Dans ce manège désenchanté aux chevaux racés – Depardieu, Balasko, Beauvois, Podalydès… –, l’irrésolue tourne en rond sous le regard d’un spectateur vite lassé. Lui se raccroche à la mise en scène élégante et feutrée de Claire Denis, puis se réchauffe aux rayons du soleil extérieur de Juliette Binoche.

6/10

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« Happy end » de Michael Haneke

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“Après l’Amour”

Dans leur hôtel particulier, la famille Laurent s’efforce de se maintenir autour de Georges, le patriarche, qui ne vit plus que pour mourir.

En ouverture, une femme est filmée à son insu en train de se brosser les dents. Des bulles de commentaires anticipent ses gestes, ses actions. Les vidéos de Benny et les caméras de surveillance de Caché ont laissé place à Eve, dissimulée derrière son téléphone intelligent. La jeune fille de treize ans possède toute l’élégance du hérisson. Tel son grand-père, c’est un instinct de mort qui l’anime. Avec son style chirurgical si précis, mais guère innovant, Haneke s’amuse à disséquer les âmes des bourgeois de Calais. Aveugles privilégiés, leur est-il permis de se plaindre alors que rôde au dehors un temps du loup bien plus féroce – conditions de travail, racisme latent, crise des réfugiés ? Plombé par l’autocitation, le discours n’évolue guère ni dans sa forme ni dans son contenu. Proche du rabâchage, le jeu n’a plus rien de « funny ». Il lasse et agace. Creux, les personnages sont des fantômes incapables de nous hanter. Transparents, ils en deviennent parfois ridicules – Paul, le fils raté, s’écorchant maladroitement au Chandelier d’un karaoké. Même le lumineux Jean-Louis Trintignant semble s’être éteint suite au départ d’Emmanuelle Riva. Que reste-t-il de leur Amour ? Rien qu’une étincelle. Il serait pénible qu’il tienne là son dernier rôle, lui qui est aujourd’hui malade. Tout aussi désolant serait que la carrière de l’ange exterminateur Michael s’achève sur cet Happy end d’une ironie prémonitoire.

4.5/10

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 « Mon garçon » de Christian Carion

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“Son fils, sa bataille

Julien reçoit un message désespéré de son ex-femme, Marie. Mathis, leur garçon de 7 ans, a disparu, à l’occasion d’une classe verte dans les Alpes. Fugue ou enlèvement, le pire est à craindre.

Attention, exercice de style inédit genre « Actors Studio » ! Guillaume Canet, dans le rôle du père, ne connaît que quelques bribes du scénario et de son personnage, contrairement à ses camarades de jeu. En totale immersion, le comédien improvise et réagit comme s’il vivait personnellement les événements sans savoir où cela pourrait le mener. Seul contre tous, il devient un justicier dans la montagne, prêt à tout pour retrouver son fils. Tourné en quelques jours et de manière chronologique, le film se présente comme un thriller nerveux au suspens électrisant. Le dispositif très exigeant mis en place détermine à la fois l’intérêt et la limite de l’expérience. Soumis à ces conditions, Canet est-il plus crédible que ses partenaires ? Pas sûr. Sa spontanéité entraîne bafouilles et dialogues inaudibles. Mais le plus décevant demeure un scénario engoncé dans cet artifice qui multiplie les incohérences fâcheuses : un enfant disparaît d’un camp de vacances sans perturber un seul témoin ? Pratique. Mais que fait la police pendant ce temps ? Rien. Et comment parvient-on à rouler à toute allure avec une roue en moins ? Demandez à Christian Carion ! Jeu de rôle extrême ou cinéma-vérité, au vu du résultat, il est peu concevable que le procédé élu fasse florès et prêche de potentiels convaincus.

5/10

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« Faute d’amour » (Nelyubov) de Andrey Zvyagintsev

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“Guerre froide”

Dans leur appartement de classe moyenne aisée, Boris et Zhenya se déchirent, sans égards pour leur fils de 12 ans, Aliocha, témoin et victime. Un jour, le garçon disparaît.

« On ne peut pas vivre sans amour ». Si conventionnelle est la réplique, mais au demeurant révélatrice. Les enfants malaimés d’hier sont aujourd’hui des parents négligents qui affichent avec fierté leur narcissisme sur les réseaux  sociaux. Un poison permanent qui se transmet de génération en génération. La portée du message est universelle, mais Andrey Zvyagintsev l’ancre avec insistance dans la société russe contemporaine. La politique nationale, la guerre aux frontières, le fondamentalisme orthodoxe, le désintérêt des autorités… Autant de plombs qui freinent la course en avant. Observatrice privilégiée, la caméra prend son temps pour montrer, disséquer, analyser. Le prolongement des plans stimule l’imagination et incite à penser au pire. Le constat glace le sang et ne laisse que peu d’espoir.

6.5/10

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« Ça » (It) de Andrés Muschietti

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“Il est revenu”

Durant l’année 1989, une vague de disparitions d’enfants émeut la petite ville de Derry. Bill perd ainsi son petit frère Georgie, égaré dans les égouts. Soutenu par sa bande de copains, il garde l’espoir de le retrouver vivant et part à sa recherche.

Il y a 27 ans, le téléfilm Ça, adapté du roman de Stephen King, a su hanter les nuits adolescentes de cauchemars en couleurs. Glissant sur la vague opportuniste du remake, un nouveau film s’imposait aujourd’hui pour affecter la jeune génération de cette épidémie de coulrophobie notoire. Un sourire à la Joker, des incisives de lapin bien en vue et les yeux jaunes du crocodile, l’effet kiss clown 2017 n’est plus le même que dans les souvenirs. Manque de subtilité horrifique ici, étouffée par une avalanche de trucages sonores et visuels frôlant parfois le grotesque. En dépit de ces lourdeurs et facilités stylistiques, il reste le portrait touchant d’une enfance en perdition, meurtrie par les peurs et sévices inculqués le plus souvent par le monde adulte et ses résidents. De quoi frémir bien davantage qu’un excès de maquillage et quelques ballons rouges.

6/10

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« Good time » de Ben et Joshua Safdie

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“La nuit fauve”

Le braquage paraissait si simple. Il aurait pu réussir si Nick n’avait pas fini par paniquer et courir lors d’un contrôle de police. Se sentant responsable, son frère Constantine va tout faire pour le sortir de prison. Quitte à s’enfoncer encore plus.

Les nuits new-yorkaises n’appartiennent pas aux frères de sang du Queens qui espèrent fuir le déterminisme. Elles préfèrent engloutir ces perdants choisis, appâtés par l’argent facile qui n’a jamais fait leur bonheur. Pas de répit donc pour « Connie », acculé par une succession de mauvais choix et une caméra collée à son visage. Une proximité contraignante qui s’impose d’emblée au spectateur. Menotté au personnage, il se noie avec lui dans un tourbillon d’eau sale peinant à retrouver un second souffle. L’angoisse et la tension montent dans cet océan d’imprévisibilité au rythme d’une musique électronique dissonante. L’asphyxie est proche, parasitée par quelques appels d’air. De l’absurde, de l’étrange, des rires échappés. En dépit d’un fatalisme trop vite ressenti, le spectacle étonne à en devenir presque fascinant. Cela reste beau une ville, la nuit. Un train cosmopolite hanté par des fantômes quêtant la sérénité qu’on leur refuse. Le « bon temps » promis dans le titre n’est qu’un leurre d’une ironie mordante, mais l’expérience éprouvante impressionne.

7/10

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« Petit paysan » de Hubert Charuel

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Vaches sacrées

Pierre se consacre corps et âme à son exploitation. Si bien que quand il découvre que l’une de ses vaches est atteinte par cette fièvre hémorragique qui se propage en Europe, menaçant d’abattage l’ensemble de son troupeau, il prend le risque de le cacher.

Il est 6 h 45 quand retentit le réveil énergique. Pierre peine à décoller ses paupières. Il se lève, chancelant, et se fraye tant bien que mal un passage à travers les génisses qui ont annexé sa chambre. Dans la cuisine, pensif, il sirote un café, en compagnie de l’une d’elles. La symbolique de ce rêve initial interpelle. La vie du petit paysan, incarné avec conviction par Swann Arlaud, est entièrement dictée par ses bêtes : foins, traite, vêlage nourrissent ses journées et ses nuits. La famille, les amis et les amours chronophages demeurent en marge. Quand le malheur est dans le pré, c’est ainsi toute son existence qui est en jeu. Le registre du film évolue alors. Du réalisme documenté – Hubert Charuel, fils d’agriculteur, aurait pu le devenir –, on effleure le thriller psychologique, voire le fantastique. Obsessionnel, le héros s’inquiète et le devient. Sa peau le démange. Pour tenter de s’en sortir, il lui faut mentir, voler, faire chanter sa sœur vétérinaire, se débarrasser de ses encombrants parents, intimider un témoin gênant, soudoyer la police et brûler les cadavres. On aurait aimé frémir davantage dans cette descente et en savoir plus sur les effets néfastes de ce virus imaginaire, rappel de l’encéphalopathie spongiforme bovine, qui pourrait s’attaquer à l’homme. Désirant peut-être éviter le piège du « vouloir tout dire tout de suite » tendu aux premiers films, le réalisateur préfère illustrer avec subtilité la réalité d’un monde rural à l’agonie, pilier essentiel de notre société.

7/10

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« Patti Cake$ » de Geremy Jasper

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La boulette

Coincée dans sa morne banlieue entre une mère alcoolique, une mamie malade et un boulot minable, il ne reste de place à Patricia que pour le rêve : devenir Killa P, la superstar du rap.

Qu’ils semblent loin les gratte-ciel de Manhattan quand on naît au New Jersey. Mais, tenus à distance, ils paraissent si petits qu’ils s’écrasent entre le pouce et l’index. Patricia Dombrowski alias Patti Cake$ pour ses amis, alias Dumbo et Miss Piggy pour ses « eminem », n’a pas besoin des hauteurs new-yorkaises pour toucher du doigt le firmament. C’est par la musique qu’elle plane et qu’elle s’envole en dépit du lest alentour qui la retient au sol. Accompagnée d’un épouvantail indien, d’un lion noir taciturne et d’une femme de fer, elle part en quête du musicien O. Z. qui pourrait l’adouber en tant que Queen P. Le bitume se métamorphose en une route de brique jaune à peine semée d’embûches. Le parcours de vie long de 8 Mile prend les allures alors d’une pièce montée meringuée quelque peu indigeste. La poésie urbaine des rimes s’égare entre la vitesse et la traduction des sous-titres. Demeure la qualité du « flow » qui transite en nous jusqu’à la pointe des pieds.

6/10

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« Vincent » de Christophe Van Rompaey

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Suicide raté

A 17 ans, Vincent en est à sa troisième tentative de suicide. Militant convaincu, il espère élever les consciences écologistes de tous en disparaissant de la surface de la terre, économisant ainsi 14 hectares de forêt. C’est « scientifique », affirme-t-il. De quoi désespérer sa famille recomposée qui assiste un soir au débarquement surprise de tante NiKki.

Quand le cinéma flamand vole, l’air de rien, trop près de Little Miss Sunshine, il se brûle les ailes et sombre dans la mer du Nord. Noir est l’humour, jaune est le sourire et rouge le déplaisir. Les caricatures s’enchaînent au fil d’un scénario très prévisible qui entremêle maladroitement le tragique et le comique. Un ado tête à claques qui tourne au terrorisme vert, une maman à bout de nerfs qui joue avec les nôtres, un beau-père labrador trop bon pour être vrai, Chouchou, la marraine bipolaire, et sa « boulette » de passage, un top chef qui ignore ce qu’est le végétalisme. On peine à croire une seconde à cette hystérie collective qui résume les Belges à des ploucs provinciaux et les Parigots à des têtes de veau. Belgique-France, 0-0, match NUL.

4.5/10

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