« Titane » de Julia Ducournau

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“Holy motors”  

Victime d’un grave accident de la route enfant, Alexia se réveille une plaque de titane greffée à son crâne. Aujourd’hui adulte, elle exhibe son pare-chocs en dansant lascivement sur de rutilantes carrosseries. En parallèle, l’Amazone tue celles et ceux qui s’attachent.

Au commencement, il y a une fillette cherchant à attirer l’attention de son papa qui lui tourne le dos, en conduisant, et préfère, pour ne plus l’entendre, monter le son de la radio. Faut-il passer par la rébellion, la séduction ou le sacrifice pour seulement lui plaire ?   

Julia Ducournau enrobe ce besoin d’amour et de reconnaissance dans une mythologie horrifique, fantastique et biblique. Complexe œdipien où il convient de tuer le père pour l’embrasser ensuite. Texte sacré dans lequel il est écrit que Dieu ne pourra reconnaître que son fils prodigue, n’en déplaise au frère aîné. Dans les bras d’Éros et de Thanatos, Alexia se métamorphose en Tirésias pour rejouer l’Immaculée Conception. Ceci est son corps meurtri, métallisé, scarifié qui se consume dans les flammes de l’enfer. Un Sauveur va bientôt naître pour le salut de la « transhumanité » ou sera-ce l’Antichrist ?

Dans ces cercles infernaux, la réalisatrice grave entraîne Agathe Roussel, une jeune femme pleine de promesses, qui lui offre sa chair et son sang. Face à elle, Vincent Lindon, mâle alpha se révèle si fragile parfois. La mise en scène haut de gamme fait rimer crash et trash évoquant à la fois Cronenberg, Carpenter, Bonello, Noé, Almodovar et Scott. Malaisant, stupéfiant, pompier, le film désarçonne son public au risque de l’égarer. Le jury de Cannes a choisi de l’adouber en le couvrant d’or.

(7/10)

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« Benedetta » de Paul Verhoeven

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“La religieuse”  

Dans l’Italie du XVIIe siècle, la jeune Benedetta entre dans les ordres. Affirmant être élue de Dieu, elle deviendra une mystique vénérée par certaines et abhorrée par d’autres.

Dissimulée dans l’ombre d’IsabElle Huppert, Virginie Efira jouait sous l’œil de Paul Verhoeven une bigote cruche qui, en une phrase finale, s’illuminait d’une ambiguïté perverse. Le Hollandais violent sous le charme choisit de béatifier l’actrice belge cinq ans plus tard.

Bible, sexe et sang, de quoi alimenter sans peine un cocktail batave explosif et placer Benedetta au panthéon des femmes fatales qu’affectionne tant le réalisateur. Mais, en dépit d’un personnage historique sulfureux et de comédiennes investies, l’hérésie annoncée ne renverse guère. Oscillant entre le baroque et le gothique, elle suscite davantage le rire que le malaise. Sainte vierge éblouie ou putain manipulatrice, l’héroïne se dévergonde dans un univers kitsch aux allures parfois grotesques. Son époux spirituel, le preux chevalier Jésus, ressemble à un fidèle de Kaamelott. Les crises de foi de la possédée ne font aucunement craindre l’apparition de l’exorciste. Quant aux étreintes charnelles entre les murs du couvent, elles rappellent quelques clichés érotiques liés au genre laissant les nonnes s’émoustiller gaiement. La relation entre la blonde virginale et son double inversé Bartolomea, brunette provocante, aurait mérité davantage de trouble et de mystère. Si l’humour et l’ironie caractérisent également le cinéma de Verhoeven, on l’avait connu plus subtil dans sa quête du sacrilège et les questions qu’il nous infligeait. Une déception donc qui n’engage pas à la crucifixion de l’homme ni à sa canonisation.

(5.5/10)

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« Ammonite » de Francis Lee

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“Seule la mer”   

Sur la côte du comté de Dorset en 1840, Mary Anning est une paléontologiste renommée, mais déconsidérée par ses pairs. Ses journées, elle les passe en bord de mer, à la recherche de fossiles. Lorsqu’on lui demande de prendre à ses côtés Charlotte, épouse convalescente, sa routine se fissure.

Visage fermé et frustration rentrée. Le quotidien de Mary est morne, au chevet d’une mère malade, plus tendre avec ses chiots de porcelaine qu’avec sa propre fille. Les ammonites demeurent son échappatoire. Au diable les chapeautés patentés qui spolient ses découvertes sous prétexte qu’elle n’est qu’une femme. Face à elle, apparaît désormais la jeune Charlotte, fébrile et corsetée par un mari sévère. Au contact l’une de l’autre, leur carapace se fêle pour laisser éclater une passion libératrice.

Dans son film précédent – Seule la terre –, Francis Lee illustrait le corps à corps animal de deux gardiens de moutons. Les silences de la mère et de la mer ont pris la place d’un père immobilisé et des pâturages venteux ; deux héroïnes se sont substituées aux bergers. L’histoire est la même, mais l’approche plus lente, moins sauvage, due à la condition étriquée des personnages. Elle laisse planer quelques longueurs, malgré la brièveté des séquences. L’érotisme peine à pointer au travers d’un regard, d’un geste délicat et discret, avant que l’étreinte ne lui donne enfin le temps d’exister. Kate Winslet fait battre le cœur de l’océan en enlaçant sans rougir sa partenaire Saoirse Ronan, et s’autorise cet amusant clin d’œil. Cette fois, c’est elle qui prend le fusain pour croquer la silhouette de sa Rose en train d’éclore avant que ne chavire le navire de leurs sentiments.

(6.5/10)

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« Une fille facile » de Rebecca Zlotowski 

Séances rattrapage

(Rattrapage) “Sous le soleil”

Naïma, 16 ans, vit à Cannes avec sa mère, femme de ménage dans un grand hôtel. Sa cousine Sofia la rejoint pour les vacances. En sa compagnie, elle va découvrir les charmes du luxe et de la vie facile.

Il y a le ciel, le soleil, la mer et Zahia. L’ex-« accompagnatrice » de footballeurs s’illustre dans un premier rôle à sa mesure ; celui d’une fille attirée par les sensations et l’aventure, laissant l’amour et les sentiments derrière elle. La caméra la dévisage et l’envisage comme une BB réincarnée. A l’image des personnages de la jeune cousine et du chevalier servant Benoît Magimel, on observe, un peu voyeur, ce corps et cette figure recomposés. Pourquoi tant de chirurgie à son âge lui demandera-t-on plus tard, entre fascination et dégoût ? Inégale dans son jeu, mélancolique et légère à la fois, la starlette mise à nu conserve un certain mystère. La réalisatrice cherche à approfondir la réflexion sur son actrice du jour en s’interrogeant sur le pouvoir du sexe, de l’argent, et les choix de vie. S’il ne convainc pas toujours, son film fleure bon les vacances et la crème solaire.

(6.5/10)

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Une fille facile

« Border » (Gräns) de Ali Abbasi

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“Freaks”

La disgracieuse Tina travaille au port. Son flair imparable lui permet de détecter toute trace de culpabilité parmi les passagers qui débarquent en Suède. Quand un jour, le mystérieux Vore se dresse devant elle, la douanière est troublée. Que dissimule-t-il ?

La frontière est un repère. Elle marque les terres, sépare les êtres et les esprits. Quand elle se fêle, la confusion s’immisce. Où commence le bien et s’arrête le mal ? La bête est humaine, l’homme, un animal. Mâle et femelle se mélangent et ne font plus qu’un. Les créatures les plus monstrueuses sont celles qui se cachent et que l’on n’imagine pas.

S’inspirant des contes et légendes scandinaves, le film entremêle les genres. Ancrée dans le réel, cette romance horrifique ouvre les portes du fantastique. La laideur ambiante dérange et rebutera les plus sensibles. Mais, sans détourner le regard, il est possible de voir que l’amour, qu’il soit physique ou maternel, subsiste aussi parmi les monstres.

6.5/10

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« Blanche comme neige » de Anne Fontaine

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“Au bout du conte”

Par chance, Claire échappe à un enlèvement qui aurait pu lui être fatal. Elle se réveille dans une maison isolée au cœur de la forêt, occupée par trois hommes. Malgré ses craintes, la belle s’y sent étrangement bien.

Il était une fois une innocente ensorceleuse, sa belle-mère très jalouse et ses sept princes non charmants : Fruste, Bègue, Hypocondriaque, Capon, Maso, Puceau et Prêtre. Miroir, miroir, dis-moi qui va s’ouvrir au désir et faire tourner les têtes ?! « Ce n’est pas un amusement, mais la vie », prétend Claire Fontaine. « Aime et fais ce que tu veux », lui répond saint Augustin.

Cette relecture fraîche, colorée et sexuée de la Blanche-Neige des frères Grimm avait de quoi séduire sur le papier. Mais la salade de fruits proposée étouffe l’érotisme sous un kitsch appuyé, frôlant souvent le ridicule. Au bout du conte, les prétendants ont plus de profondeur que la nouvelle Eve qui, à force de croquer des pommes, se fait poire.

5/10

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« Call me by your name » de Luca Guadagnino

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“L’été en pente douce”                                          

Les parents d’Elio accueillent dans leur grande maison de vacances, Oliver. Cet universitaire américain, qui doit effectuer des recherches pour sa thèse, ne laisse pas indifférent le garçon de 17 ans.

Que la vie paraît douce sous le soleil de l’Italie. L’été s’est imposé en cette année 1983. Dans ce milieu bourgeois bohème où le quotidien est bercé par l’art, l’histoire et la musique, on échange en mélangeant les langues, lors d’une baignade ou d’un repas en famille. Par son éducation privilégiée, Elio – la nouvelle étoile Thimotée Chalamet – semble déjà tout connaître, tout maîtriser. Il ne lui manque que l’essentiel. A l’approche de l’apollon américain, ses repères fondent, emportés par un désir insatiable et nouveau : une volonté de plonger, le plus naturellement du monde, en cet être venu d’ailleurs. Chassé-croisé, course-poursuite et faux-semblants participent au jeu de séduction. Jusqu’à l’échange des prénoms pour ne former plus qu’un.

Porté par le regard bienveillant et discret de parents concernés, le film évite les écueils de la romance sulfureuse, niaise ou tragique. Ne sombrant jamais dans la vulgarité provocante, en dépit d’un érotisme patent, il possède l’aura d’une parenthèse enchantée, juste le temps d’une saison. Car sans la peine ni le chagrin, le bonheur ne serait pas.

8.5/10

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« Seule la terre » (God’s own country) de Francis Lee

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“Cœur animal”                                                             

Aux abords de la ville, Johnny vit dans la petite ferme familiale avec son père handicapé et sa grand-mère. Le travail est âpre et ne manque pas. Le temps précieux qui reste au paysan est noyé dans l’alcool. L’arrivée de Gheorghe, un saisonnier roumain, va réchauffer son existence et lui permettre d’entrevoir un avenir.

Il y a de l’animalité en Johnny. Le garçon est sauvage, instinctif, brutal. Il grogne, crache et vomit cette vie qu’il n’a pas choisie et ce désir qui le brûle à l’intérieur. Au contact de Gheorghe, il apprendra la douceur, les sentiments. Leurs étreintes sont des séances de lutte qui transforment les coups en caresses. Ces deux béliers en rut se cherchent, se défient et s’apprivoisent. Le corps à corps devient un cœur à cœur. Car seuls sur la terre, plus rien ne s’oppose à leur nature.

C’est un cinéma brut, cru parfois, qui éclate de beauté dans les paysages anglais écorchés où hurle le vent. L’intensité se dilue peut-être dans le mélo romantique, mais l’émotion résiste et il suffit d’un « merci » échangé entre un père et son fils pour remplacer tout mot d’amour. Juste et magnifique.

7.5/10

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« 120 battements par minute » de Robin Campillo

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De battre son cœur s’est arrêté

Ils s’appellent Sean, Nathan, Thibaud, Sophie, Marco… Unis dans leur jeunesse et leur esprit de révolte. Solidaires et impliqués, ils militent pour faire reconnaître leurs droits, au cœur des années sida.

« Moi, dans ma vie ? Je suis séropo… c’est tout ». Peu d’espoir, pas d’avenir, mais un présent scandé par des séances de lutte. Contre les atermoiements des politiques, les tergiversations des laboratoires, le mercantilisme des assureurs, l’indifférence de tous les autres, il n’y a plus de temps à perdre. Au sein de l’association Act Up-Paris, se multiplient les coups de sang afin d’alerter, sensibiliser, réveiller, quitte à choquer. Le fond de l’air est rose.

Mu par l’énergie du souvenir, Campillo retranscrit la fièvre de l’époque avec art. D’une maîtrise rare, il offre une œuvre complète mêlant l’histoire, le documentaire, l’esthétique, le drame, l’amour, parvenant même à alléger le plomb par quelques éclats d’humour. On saisit sans peine la main qu’il tend pour nous entraîner avec fluidité parmi cette génération sacrifiée. Portraits bien dessinés qui naviguent entre Eros et Thanatos. Pulsions de survie noyées dans un fleuve rouge de mort. « Alors on sort pour oublier tous les problèmes… Alors on danse. »

8.5/10

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« L’amant double » de François Ozon

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“Faux-semblants”

Chloé souffre de douleurs ventrales depuis toujours. A 25 ans, elle se dit prête à entamer une thérapie afin de découvrir la source de son mal. Paul est le psychiatre qu’on lui conseille et qu’elle se choisit. Son charme ne tarde pas à faire effet.  L’attirance est réciproque.

François, le touche-à-tout, ose s’attaquer au fantasme féminin par le truchement du thriller érotique. Ses références, nombreuses, mélangent Hitchcock et Polanski avec une allusion quelque peu scabreuse à l’Alien de Ridley Scott. Son approche volontairement provocante est plus clinique qu’émotionnelle, multipliant les clichés attendus sur l’hystérie et la gémellité, quitte à frôler parfois le grotesque. Reste toute l’élégance de sa caméra et le visage iconique de sa muse aux lèvres desquelles on se raccroche. D’une beauté androgyne, la garçonne joue à la fois son double et son contraire. Dans son premier film avec Ozon, la jeune et jolie Marine Vacth vendait ses charmes à des amants plus âgés. Clin d’œil ironique, c’est elle ici qui paie des hommes pour entrer en elle.

6.5/10

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