« 120 battements par minute » de Robin Campillo

Critiques

De battre son cœur s’est arrêté

Ils s’appellent Sean, Nathan, Thibaud, Sophie, Marco… Unis dans leur jeunesse et leur esprit de révolte. Solidaires et impliqués, ils militent pour faire reconnaître leurs droits, au cœur des années sida.

« Moi, dans ma vie ? Je suis séropo… c’est tout ». Peu d’espoir, pas d’avenir, mais un présent scandé par des séances de lutte. Contre les atermoiements des politiques, les tergiversations des laboratoires, le mercantilisme des assureurs, l’indifférence de tous les autres, il n’y a plus de temps à perdre. Au sein de l’association Act Up-Paris, se multiplient les coups de sang afin d’alerter, sensibiliser, réveiller, quitte à choquer. Le fond de l’air est rose. Mu par l’énergie du souvenir, Campillo retranscrit la fièvre de l’époque avec art. D’une maîtrise rare, il offre une œuvre complète mêlant l’histoire, le documentaire, l’esthétique, le drame, l’amour, parvenant même à alléger le plomb par quelques éclats d’humour. On saisit sans peine la main qu’il tend pour nous entraîner avec fluidité parmi cette génération sacrifiée. Portraits bien dessinés qui naviguent entre Eros et Thanatos. Pulsions de survie noyées dans un fleuve rouge de mort. « Alors on sort pour oublier tous les problèmes… Alors on danse. »

8.5/10

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« L’amant double » de François Ozon

Critiques

“Faux-semblants”

Chloé souffre de douleurs ventrales depuis toujours. A 25 ans, elle se dit prête à entamer une thérapie afin de découvrir la source de son mal. Paul est le psychiatre qu’on lui conseille et qu’elle se choisit. Son charme ne tarde pas à faire effet.  L’attirance est réciproque.

François, le touche-à-tout, ose s’attaquer au fantasme féminin par le truchement du thriller érotique. Ses références, nombreuses, mélangent Hitchcock et Polanski avec une allusion quelque peu scabreuse à l’Alien de Ridley Scott. Son approche volontairement provocante est plus clinique qu’émotionnelle, multipliant les clichés attendus sur l’hystérie et la gémellité, quitte à frôler parfois le grotesque. Reste toute l’élégance de sa caméra et le visage iconique de sa muse aux lèvres desquelles on se raccroche. D’une beauté androgyne, la garçonne joue à la fois son double et son contraire. Dans son premier film avec Ozon, la jeune et jolie Marine Vacth vendait ses charmes à des amants plus âgés. Clin d’œil ironique, c’est elle ici qui paie des hommes pour entrer en elle.

6.5/10

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« Mademoiselle » (Agassi) de Park Chan-Wook

Critiques

Pensée du jour : L’emprise des sens

Dans la Corée occupée des années 30, Sook-hee est engagée au service d’un riche Japonais et de sa nièce, l’ensorcelante Hideko. Mais la jeune femme n’est pas celle qu’elle prétend être. Voleuse et complice de Fujiwara, escroc charmeur qui se fait passer pour noble, elle lorgne sur la fortune de l’héritière. Gare aux apparences et à ce qui se cache en sous-sol…

Il était une fois une pièce en trois actes impliquant maîtresse, domestique et prince brigand. Il était une fois les trois chapitres d’un beau livre d’images aux pages coupantes et à la reliure dorée. Il était une fois une fable érotique laissant aux blanches agnelles le soin de dévorer les loups. Il était une fois un triptyque aussi majestueux qu’une estampe. Deux femmes, un homme,  trois possibilités. L’art de raconter et l’art de montrer afin de susciter l’émoi. A l’écoute des langues qui se délient – confrontation entre coréen et japonais –, on voyage dans ce récit « saphostiqué » aux mille-et-un tiroirs, les sens en alerte, tels ces vieux pervers accrochés aux lèvres d’une Shéhérazade en kimono leur lisant des textes aux accents sadiens. Si tout est affaire de domination, qui a le pouvoir sur le despote ? Qui manipule l’intrigant ? Qui trompe le menteur ? Qui épie le voyeur ? Qui est la clé ? Pour quelle serrure ? En pleine maîtrise, Park Chan-Wook s’amuse et nous avec en opérant un renversement des classes et des sexes. Mesdemoiselles Kim Min-Hee et Kim Tae-Ri déchantent, chantent leur blues et enchantent. Dans une esthétique fétichisée, le réalisateur étouffe toute pornographie sous le velours d’un érotisme aérien faisant de la beauté une arme de séduction massive auquel il fait bon de succomber. Car derrière les « S » alambiqués de l’histoire se susurrent les « M » de l’amour. Si bien qu’en dépit d’un « ouille » final, clin d’œil à Oshima, c’est le polissage au dé d’une dent tranchante qui devient la scène la plus sensuelle de l’année cinéma.

9/10

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« Iris » de Jalil Lespert

Critiques

Pensée du jour : Les yeux mi-clos  

Iris, la belle épouse d’un riche banquier parisien, demande à Max, mécanicien en faillite, de la kidnapper en vue d’obtenir une rançon de 500 000 euros. Il accepte le coup monté au risque de s’y perdre.

Jalil Lespert, réalisateur et comédien, s’éloigne du soyeux de son distingué biopic Yves Saint Laurent pour se laisser séduire par les yeux de velours de son héroïne, incarnée par Charlotte Le Bon, longiligne à souhait. Il s’aventure alors dans les affres du thriller se réclamant notamment des influences hitchcockienne et fincherienne – Se7en, Millenium, Gone girl – sans négliger Kubrick – Eyes wide shut. Voir grand fait-il grandir ? Hélas, la comparaison anglo-saxonne ne favorise pas le Français qui ne parvient jamais, malgré la pluie, le fouet et les côtés sombres de l’âme humaine, à susciter le malaise. De l’ambition, certes, mais un manque d’audace dommageable. L’on suit donc cette intrigue aux quelques rebondissements bien calculés, sans réelle excitation et les yeux mi-clos.

6/10

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« Rester vertical » de Alain Guiraudie

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Pensée du jour : L’homme qui a vu le loup

Il était une fois Léo, un scénariste dilettante, en panne d’inspiration. Errant sur les chemins de traverse, en quête du loup et de rencontres fortuites, il fait la connaissance de Marie, au milieu des moutons. Tous deux se rapprochent, se désirent et se séduisent, tous deux deviennent parents. Mais, malheureuse, la jeune femme délaisse enfant et amant. Seul avec son nourrisson, Léo s’égare et s’abandonne.

Audacieux, créatif, sexuel et provocant, le cinéma de Guiraudie déconcerte et se résume difficilement. A la lueur de la fable et de la Bible, sa relecture existentielle prend quelque sens. On croise la bergère Marie, loin d’être vierge et innocente, un ogre aux yeux tristes prêt au sacrifice d’Abraham, un moïse naviguant sur les eaux, une fée de la forêt qui soigne avec des électrodes végétales, un vieillard rock’n’roll espérant un trip ultime. Sur les causses de Lozère, le plus léger côtoie le sombre. Les limbes s’ouvrent et mendient l’âme nue de Léo de Hurlevent. Quand rôde la menace du loup et de la mort, il faut affronter ses peurs, ses désillusions, et demeurer debout. Car de l’origine du monde et du bâton de joie, resté vertical, naîtra la vie, la résurrection.

6.5/10

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