« Master Cheng » (Mestari Cheng) de Mika Kaurismäki

Critiques

“Dessert sucré” 

Cheng et son fils entrent dans le restaurant du bord de route de la blonde Sirkka. L’homme est à la recherche d’un certain Monsieur Fongtron. Plus tard, lorsqu’un groupe de touristes chinois en rade débarque, il propose ses services en tant que cuisinier professionnel. Ses plats raffinés émoustilleront ce petit coin de Laponie.

On imagine sans peine le décalage culturel démarquant la saucisse-purée flasque finlandaise des nouilles sautées asiatiques appétissantes. A l’écran, l’opposition manque pourtant de goût et de piquant, préférant nous servir un beignet bien mielleux. Le « top chef » est très vite adopté par les pères Noël bourrus du village. Sauna et tai-chi-chuan semblent si bien aller ensemble. Quant à la belle tenancière solitaire, elle est évidemment sous le charme de ce papa perdu. Tout coule sans anicroches ici, comme l’eau silencieuse d’un lac serein sous le soleil de minuit. Et si la police met son grain de sel, c’est uniquement pour faire de la figuration. Loin de la saveur aigre-douce des sushis de son petit frère Aki – L’autre côté de l’espoir – Mika chante une douce sérénade, trop sucrée pour les papilles.

(5.5/10)

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« Drunk » (Druk) de Thomas Vinterberg

Critiques

“L’ivresse de pouvoir”  

Selon un obscur psychologue norvégien, l’homme serait né avec un déficit de 0,5 gramme d’alcool par litre de sang. Combler ce manque lui permettrait de gagner en confiance et joie de vivre. Martin et ses collègues enseignants décident d’appliquer cette théorie à leur quotidien monotone.

« Boire un petit coup c’est agréable, boire un petit coup c’est doux, mais il ne faut pas rouler dessous la table… ». Les 4 compères le découvrent sur le tard et noient leur quarantaine en crise sous les décilitres. En étanchant leur soif, ils deviennent d’un coup des professeurs, entraîneurs, époux et amants performants. Mais comment éviter de perdre le contrôle ?

En 1998, l’œil effronté de Lars von Trier fixait une bande d’amis qui tentaient de se libérer de leurs inhibitions sociales en cherchant leur « idiot intérieur ». Aujourd’hui, son complice dogmatique Thomas Vinterberg, rongé par le deuil, sèche son chagrin en filmant de grands enfants découvrant qu’avec l’alcool, la festen est plus folle. Si le propos paraît provocant, le film l’est moins que Les Idiots ou La grande bouffe de Ferreri. Pas de scènes chocs qui insuffleraient un véritable malaise, mais une ambiance, dans l’ensemble, plus légère et comique que gravissime. Voir le taux d’alcoolémie de ces joyeux drilles augmenter au fil de l’expérience s’avère amusant. Tout comme le surgissement de ces images de politiciens soi-disant bourrés. L’ancien Chiffre, Mads Mikkelsen, nous propose un numéro aérien. Quant à la caméra, au lieu des dérapages incontrôlés que l’on pouvait attendre pour simuler la beuverie, elle choisit une certaine élégance plutôt que la nausée. Chants et musiques participent à la bringue scandinave. Mais après tout, est-il raisonnable d’être sage ? « Oser, c’est perdre pied momentanément. Ne pas oser, c’est se perdre soi-même », écrivit le plus célèbre des philosophes danois. Plus d’audace aurait permis à la noce de nous emporter par son ivresse de pouvoir. Il n’empêche que l’instant se savoure comme un bon cru. Alors on sort pour oublier tous les problèmes, alors on danse et on boit… avec modération bien entendu.

(8/10)

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« Le peuple loup » (Wolfwalkers) de Tom Moore et Ross Stewart

Critiques

(Film Apple TV+) “Le pacte des louves”

Dans l’Irlande de 1650, Robyn cherche à aider son père, chargé de chasser la meute de loups menaçante qui hante les bois proches de la ville. L’intrépide fillette y rencontre Mebh, lycanthrope aux pouvoirs guérisseurs. A ses côtés, elle comprendra que l’ennemi n’est pas celui tout désigné.

Il y a du Princesse Mononoké dans cette opposition entre humanité urbaine et esprits de la forêt. La chevelure flamboyante et la métamorphose maternelle rappellent aussi Rebelle. Si le film n’atteint ni la poésie de Miyazaki, ni l’animation parfaite de Pixar, il s’illustre par son ancrage dans la culture et l’histoire celtiques. Exterminer l’animal féroce symbolise la volonté anglaise de dompter cette terre sauvage qu’il colonise. Musique et graphique à la géométrie stylisée participent au voyage permettant à ce dessin animé de gagner en originalité. Marche et danse avec les loups.

(6.5/10)

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« La communion » (Boże Ciało) de Jan Komasa

Séances rattrapage

(Rattrapage) “Grâce à Dieu”

Sortant d’un centre de détention éducatif, le jeune Daniel est contraint de travailler dans une menuiserie pour se réinsérer. Peu motivé par les lieux et stimulé par une foi nouvelle, il se fait passer pour un prêtre en visite dans le village voisin. Les habitants, traumatisés par un accident tragique, l’accueillent avec ferveur.

L’habit ne fait pas le moine et pourtant, il suffit d’un col romain pour camoufler l’image du délinquant et gagner le respect de l’autre. Dans la fosse aux lions, Daniel se confronte à la confession, au baptême, et au sermon. Internet accélère sa formation. Nouvelle peau et nouvelle vie pour le garçon aux yeux gris ? Le père de substitution crée l’illusion. Mais dans la Pologne catholique, les pécheurs n’ont guère le droit à la rédemption.

Basé sur des faits réels, le film oscille entre le drame, l’enquête et la violence, se délestant par quelques élans comiques. Dans le rôle principal, l’halluciné Bartosz Bielenia semble touché par la grâce. Messager diabolique ou démon angélique ? 

(7.5/10)

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« Ondine » (Undine) de Christian Petzold

Critiques

“Le forme de l’eau”  

Autour d’un simple café, le compagnon d’Ondine lui annonce qu’il la quitte. Bouleversée, la jeune fille rencontre le même jour Christoph, un scaphandrier, et plonge avec lui dans une nouvelle histoire d’amour.

Une larme qui coule. Un robinet fuyant. Un aquarium qui se brise et emporte les nouveaux amants. L’effet aquatique décuple les passions. Mais la sentence est sans appel : « Si tu me quittes, il faudra que je te tue ».

Christian Petzold revisite le mythe d’Ondine et fait de son héroïne une naïade éprise et dangereuse qui ne peut vivre sur terre qu’en aimant l’autre. Une sirène, docteure en histoire, qui raconte l’évolution urbanistique de Berlin, cité bâtie sur un marais asséché. Malgré les multiples reconstructions, on n’efface pas le passé ni n’enterre les sentiments. Si l’on accepte volontiers la modernité de la relecture, le mélange des genres et la comparaison allemande, le symbolisme ambiant, de plus en plus lourd, finit par nous noyer. Même le divin concerto en ré mineur de Bach en devient lancinant.

6/10

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« Pinocchio » de Matteo Garrone

Critiques

“Gueule de bois”                                                         

Gepetto, menuisier sans argent, fasciné par les marionnettes, dégote un morceau de bois magique. Il y sculpte Pinocchio, pantin articulé au cœur d’enfant.

Signor Gomorra nous conte ce classique connu de tous en restant le plus fidèle possible au récit originel de Collodi. Un conte moralisateur qui rassurera les parents en malmenant tout enfant désobéissant et un peu menteur. Ainsi, le petit héros naïf n’est-il jamais épargné par la cruauté adulte : brûlé, kidnappé, volé, pendu, fouetté, noyé, avant d’être gobé tout rond. Ses rencontres successives se transforment en une monstrueuse parade où les animaux anthropomorphiques risquent de traumatiser les plus jeunes. Dans cet univers aux couleurs si ternes et tristes, la magie a disparu. Demeure une laideur ambiante, insistant sur la misère de l’époque, qui n’incite guère au rêve. Seul le faciès doux de Pinocchio, mélange réussi de réel et de virtuel, a de quoi réconforter.

5/10

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« Benni » (Systemsprenger) de Nora Fingscheidt

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“Mommy”                                                                     

Les accès de violence de Benni, 9 ans, l’ont éloignée de sa mère. De famille d’accueil en foyer, elle est incapable de trouver sa place, malgré les bonnes volontés qui la soutiennent au quotidien.

Vêtue de rose, licornes pour socquettes et dragon en peluche serré contre elle, la blondinette aux yeux bleus passerait pour un ange d’innocence. Mais à la moindre contrariété, c’est une bombe à retardement qui explose : elle frappe, casse, insulte, vole… Les assistants sociaux, éducateurs et accompagnants s’investissent corps et âme pour soulager sa colère et ses traumatismes lointains. Mais la fillette intenable ne rêve que d’une chose : une étreinte franche et durable de sa maman.

Dans le rôle-titre, l’énergique Helena Zengel est plus que convaincante. A la fois tête à claques et émouvante. Ses accès de rage bousculent la caméra et brisent le cadre. Quant au propos, il interpelle et se rapproche du Mommy de Xavier Dolan. Que faire de ces enfants « incasables » qui en viennent à terroriser leur entourage ? Dommage que les multiples drames et quelques longueurs de ce film percutant finissent par assommer son monde.

7/10

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« It must be heaven » de Elia Suleiman

Critiques

“Paradis perdus”                                                         

Le cinéaste palestinien quitte sa terre natale pour des contrées qu’il imagine plus sereines. Mais que ce soit en France ou aux États-Unis, ce qu’il y découvre semble plus inquiétant encore qu’un pays en guerre.

Ah Paris, ses terrasses de cafés, ses parcs séculaires et ses élégantes qui défilent au ralenti comme sur un podium. Le bonheur à portée de regard ? Mais la police rôde à chaque coin de rues, les avions de chasse enfument le ciel et les tanks défilent sur l’avenue. L’ambiance est à la paranoïa et au chacun pour soi. New York ne fait guère mieux en dotant chaque citoyen d’une arme automatique ou en coursant dans les parcs les anges déchus. Le monde est un paradis perdu. Alors on sort pour oublier tous les problèmes, alors on danse.

Témoin privilégié et silencieux de cette société malade, Elia Suleiman incarne un doux mélange de Droopy, Buster Keaton et Jacques Tati réunis. Les saynètes qu’il propose, décousues et parfois trop étirées, se teintent d’une poésie amusante, tout en laissant le grinçant s’immiscer. Une approche détournée du conflit qui ne semble pas convaincre ses producteurs… à l’écran.

6.5/10

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« Santiago, Italia » de Nanni Moretti

Séances rattrapage

(Rattrapage) “Entre hier et aujourd’hui”

11 septembre 1973, la junte militaire du général Pinochet s’empare du pouvoir au Chili. Pour sauver de la mort ou de la torture les partisans du président déchu Allende, l’ambassade italienne de Santiago ouvre ses portes.

Nanni Moretti feuillette les journaux intimes de ceux qui ont vécu l’histoire. Il construit son film sur leurs solides témoignages, agrémentés de quelques images d’archives. Souvenirs douloureux et plus souriants parfois. Le réalisateur offre même la parole aux militaires de l’époque. Mais refusant la neutralité, il s’interroge : l’Italie d’aujourd’hui est-elle devenue le Chili d’hier ?

(7.5/10)

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Santiago Italia

« Piranhas » (La paranza dei bambini) de Claudio Giovannesi

Critiques

“Les garçons sauvages”

Au cœur de Naples, Nicola et ses copains ont soif d’argent facile. S’initier au trafic de drogue et au racket leur semble être la solution.

Le beau sapin qui scintille dans la galerie dorée de la ville est une proie trop facile. Les jeunes du quartier se l’arrachent pour en faire un feu de joie. Il n’y a plus de raison de croire au Père Noël. Papas partis ou en prison, mamans à peine plus âgées, déscolarisation et pauvreté, seuls les mafieux les font encore rêver. Aussi éblouissant soit ce soleil, il brûle aussi les paires d’ailes.

Ephèbe aux plumes dessinées sur le col, Nicola a tout d’un ange. Il embrasse encore tendrement sa mère, protège son petit frère et emmène sa belle à l’opéra. Celle-ci lui demande de s’épiler les jambes, comme pour le garder prépubère. Mais une arme dans les mains, le chérubin change de visage. Les adultes n’ont plus rien à lui apprendre. Dans la cour de récréation, celui qui a le plus gros canon dicte les règles d’un jeu dangereux.

Cette jeunesse inarrêtable rappelle le Gomorra de Matteo Garrone. La violence y est moins brutale, moins marquante aussi, le film cherchant une issue qu’il ne trouve pas. Car le constat demeure toujours aussi inquiétant. Avec cette relève, l’Italie mafieuse a de quoi croire en l’avenir.

6.5/10

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