« Rodin » de Jacques Doillon

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“De la terre à la lune”

En 1880, Rodin a 49 ans quand il reçoit enfin sa première commande de l’État : La Porte de l’Enfer d’après Dante. Suivront au fil des ans les Bourgeois de Calais et le monument Balzac, malmenés par l’opinion public. Côté intime, l’artiste accompagné tombe sous le charme de son élève Camille Claudel.

Alors qu’il ne s’agissait au départ que d’un documentaire de commande rendant hommage au centenaire de la disparition de l’auguste sculpteur, Jacques Doillon en a fait une fiction intime. Son inspiration l’éloigne de l’académisme biographique pour aborder à la fois l’artiste et l’homme. Il en tire un récit fractionné, sans marquage temporel précis, qui s’appuie essentiellement sur les solides épaules d’un Vincent Lindon totalement investi dans le rôle-titre. L’acteur fascine quand il joue le génie au travail laissant l’art naître de ses mains. Arborant fièrement, comme son modèle, un dru collier à son menton, il en oublie fâcheusement de laisser les mots s’échapper, borborygmes inaudibles pour la plupart. Parler dans sa barbe est l’expression qui convient alors. De la terre à la lune, il n’y a qu’un pas. La nudité fessue de ses modèles, la folie dévorante de son élève forcent le désir de Rodin au détriment d’une concubine à la carrure étrange. Lui est un homme à femmes qu’il idolâtre et malmène : « J’aime Camille, mais je hais Claudel », lance-t-il, à bout. Mais trop sages, chair et beauté ne suscitent pas la passion. Plus sensuelle est la scène de caresse de l’écorce d’un arbre telle une peau infiniment douce. Malgré une matière fort prometteuse, Doillon ne transcende jamais son sujet et laisse de marbre le spectateur.

6/10

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« Noces » de Stephan Streker

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“La mariée était en rouge”

A dix-huit ans, Zahira doit faire un choix. Garder ou non l’enfant qui grandit en elle. Dans l’absolu, elle serait prête à en épouser le père, musulman comme elle. Mais sa famille pakistanaise aujourd’hui en Belgique refuse, car la coutume n’accepte que le mariage arrangé.

Rouge est le fil qui tisse le voile que porte la jeune fille autour de son cou ou sur ses cheveux. Rouge comme cette cage d’escalier oppressante qui suscite vertiges et sueurs froides. Rouges comme les tuyaux lors d’un avortement éprouvant. Rouge comme le papier d’une lettre d’amour ultime. Rouge comme le sang qui jaillit du cœur. Les noces pour Zahira seront rebelles et funèbres. Éprise de liberté, elle ne se résigne pas à l’iniquité de sa situation. « La vie est injuste pour tout le monde », lui répond sa sœur aînée pour qui lutte et résistance ne seraient qu’une vaine souffrance. Soit elle accepte un fiancé inconnu resté au pays, soit c’est sa famille qu’elle abandonne dans la honte. « Vous ne pouvez pas comprendre » répètent souvent les personnages autour d’eux, tant les traditions qui guident chaque génération sont ancestrales. Même s’il faut bien « vivre avec son temps », puisque l’ironie des rencontres et des mariages s’effectuent aujourd’hui via Skype. Sans juger, le réalisateur expose les faits avérés d’une réalité difficilement saisissable et tragique – on joue Antigone en classe – avec tact et sensibilité, bien secondé par de jeunes acteurs aux tons justes.

7/10

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« Paris pieds nus » (Lost in Paris) de Dominique Abel et Fiona Gordon

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“Pas de deux”

Dans son petit village enneigé du Canada, Fiona reçoit une lettre de sa vieille tante lui quémandant son aide. Menacée par la sénilité, Martha ne souhaite aucunement finir sa vie dans une maison de retraite. Le débarquement a lieu à Paris, cadre d’un chassé-croisé ubuesque entre les deux femmes, suivi avec insistance par Dom, un sans domicile fixe vite amoureux.

Quand la Statue de la liberté descend de son piédestal pour éclairer la tour Eiffel, cela donne une comédie hybride, typique de ce couple d’acteurs-réalisateurs dégingandés.  Un mélange de poésie surréaliste, de maladresse clownesque et de cinéma muet. Ils évoquent Chaplin, Tati et Wes Anderson, le perfectionnisme en moins. Cela peut charmer ou lasser selon les sensibilités. On retiendra surtout Emmanuelle Riva, mon amour, dans un de ses derniers rôles tristement prémonitoire.

6/10

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« L’autre côté de l’espoir » (Toivon tuolla puolen) de Aki Kaurismäki

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“Les lumières de la vie”                                                                                                      

A Helsinki, Wikhström quitte sa femme alcoolique et son métier de représentant en chemises pour ouvrir un restaurant. Khaled a fui Alep en guerre pour une terre d’asile avec l’espoir d’y reconstruire sa vie. Deux chemins parallèles que le destin décide de croiser sur un coup de poing.

Le cinéma d’Aki Kaurismäki pourrait se définir comme l’enfant illégitime des frères Dardenne et de Chaplin, égaré dans un espace-temps indéfinissable marqué par l’esprit scandinave et les années 70. D’un côté, un sujet social lourd, ancré dans la contemporanéité de l’immigration, le rejet et l’élan solidaire qu’elle suscite. De l’autre, une légèreté dégageant de son mutisme un humour et une poésie désuets, mais rassurants. Un mélange hétéroclite qui peut déconcerter, tenir à distance. Entrecoupées d’intermèdes rock’n roll diégétiques, les saynètes font avancer l’histoire à leur rythme en jouant une partition douce-amère. Ombres et lumière, sourires et émotion marquent ce tempo adagio, dont le point d’orgue restera les sushis à la finlandaise.

7/10

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« Chez nous » de Lucas Belvaux

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“Frontal”

Pauline Duhez est infirmière à domicile dans une petite commune du Nord de la France. Les nombreux patients, son père malade et ses deux enfants cadencent ses journées intenses. D’un naturel affable et dévoué, elle fait montre d’une proximité avec les petites gens. Une qualité qui n’échappe pas au parti « Rassemblement National Populaire » en vue des élections prochaines.

Dans une pénombre bleue marine, un tracteur agricole laboure un champ parsemé d’obus. Attention terrain miné sur lequel s’avancent les sabots boisés du Belge Lucas Belvaux. Dans ce film, qui suscita les réactions outrées du FN à quelques semaines de la présidentielle, il s’intéresse à l’engagement politique, ses causes et ses dérives. Dommage qu’il entoure ses personnages premiers, Pauline et le Docteur Berthier, recruteur déguisé, de pions plus caricaturaux et moins convaincants qu’il avance un à un sur les cases de son grand échiquier.  Pas toujours subtile, la démonstration suscite néanmoins le débat autour du discours populiste, de l’extrémisme manipulateur et de la violence virale. En conséquence, il interroge aussi sur la manière parfois tendancieuse de les dénoncer.

6/10

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« Dans la forêt » de Gilles Marchand

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“Loup y es-tu ?” 

Tom et son grand frère Benjamin s’apprêtent à retrouver en Suède leur père qu’ils n’ont pas vu depuis un an pour cause de divorce. Des vacances qui inquiètent le plus jeune : « J’ai un pressentiment », confie le garçon à sa psychothérapeute.

Qui est ce père étrange, froid, dur, instable, qui ne dort jamais ? Qui est cet homme au visage écrasé qui semble hanter les esprits ? Qui est ce petit Tom, parent proche du Danny Lloyd de Shining, persuadé d’avoir aperçu le diable ? Égaré sur les chemins tortueux des forêts suédoises, belles et inquiétantes, l’on quête en vain une clairière et des réponses entre l’horreur, le conte et le fantastique. On se rassure un peu en identifiant l’ensemble comme une volonté affectée de confronter peurs enfantines avec le sentiment d’abandon et de solitude adulte.

6.5/10

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« A cure for life » (A cure for wellness) de Gore Verbinski

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“Purification”

Lockhart est un affairiste très au clair sur ses ambitions. Vite remarqué, il est dépêché en Suisse afin de ramener aux États-Unis le directeur de l’entreprise pour laquelle il travaille en vue de la fusion à venir.  Celui-ci, en cure dans les Alpes, a envoyé au conseil d’administration une lettre des plus étranges marquée par le sceau de la folie. Le séjour du jeune homme sera plus long et plus douloureux qu’attendu.

La complainte grinçante qui écorche le générique initial et final cite sans complexe les pleurs du bébé de Rosemary. L’ombre du mal pèse sur les gratte-ciel de New York plus sinistres que jamais. De même que les montagnes de la blanche « Hellvétie » qui, très éloignées des clichés tenaces, abritent une faune inamicale. Le pirate Verbinski filme avec un sens aigu de l’esthétisme un sanatorium d’un autre âge dont les murs et les sols font suinter l’angoisse. Y aurait-il anguille sous roche ? Car au lieu de jouer la carte efficace de l’horreur pure, il préfère le conte fantastique peuplé d’un chevalier sauveur et de son Alice égarés dans un château hanté par un Barbe Bleu incestueux. Le grotesque est parfois frôlé. Reste le message anticapitaliste sous-jacent plutôt amusant considérant le manque de scrupules des entrepreneurs comme une maladie à traiter. Un remède purificateur pour l’éradiquer ?

6.5/10

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« Quelques minutes après minuit » (A monster calls) de Juan Antonio Bayona

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“Il était une foi”

La vie est amère pour le solitaire Conor. Malmené par les brutes de son école, il doit affronter, de retour à la maison, l’absence du père et le cancer de sa mère. Afin de contrer ses peines, il s’évade dans ses dessins et son imaginaire. Quand une nuit, l’arbre géant qu’il aperçoit depuis la fenêtre de sa chambre, se réveille et vient à lui. Au fil de leurs rencontres, celui-ci contera trois histoires. Puis, ce sera à Conor de lui révéler sa vérité.

Une belle mise en place pour cette approche à hauteur d’enfant de l’acceptation et du dépassement de la maladie. A travers les récits sanglants du grand if, le garçonnet apprendra que bien et mal ont des frontières brumeuses, qu’il est important de garder la foi et de faire preuve de courage face à l’adversité. Le visuel séduit aussi entre une esthétique gothique et l’aquarelle des parties animées.  Mais au bout « conte », le système répétitif s’enraie dans un art naïf teintant l’ensemble de couleurs mélodramatiques trop saturées.

6.5/10

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« Mr. Ove » (En man som heter Ove) de Hannes Holm

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Pensée du jour : Le vieux qui ratait tous ses suicides

Ove est un « pinailleur maladif » qui depuis le décès de sa tendre épouse a perdu le sourire. De plus, après 43 ans de bons et de loyaux services, il est licencié sans ménagement par le duo de jeunots en cravate qui dirige l’entreprise, une pelle pour tout remerciement. Il ne lui reste plus qu’à rejoindre sa bien-aimée de toujours qui l’attend au cimetière. Un nœud autour du cou, il se décide à basculer. Quand de bruyants nouveaux voisins arrivent et emboutissent sa boîte aux lettres : « Abrutis ! »

« L’honnêteté paiera toujours » lui a inculqué son père. « Elle nécessite parfois un petit coup de pouce ». Les aléas de l’existence ont pourtant été cruels avec Ove qui au fil des ans et des tragédies est devenu la terreur de son quartier. Copropriétaires, voitures – surtout les Volvo –, vélos, chats et chihuahuas n’ont qu’à bien se tenir, car rien n’échappe à sa tournée matinale de maton. Gare à ce qui traîne et à ce qui dépasse ! Tout doit être et rester à sa place. Pourtant derrière la carapace de vieux grincheux qui lui sert d’armure se dissimule un cœur plus gros que la normale faisant de l’homme un de ces héros invisibles. Sans être des plus originales et cherchant parfois à trop en faire, cette comédie venue du froid réchauffe néanmoins pas son bon esprit et par l’exotisme de l’accent suédois qui tonne et qui percute, surtout dans les insultes.

7/10

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« Baccalauréat » (Bacalaureat) de Cristian Mungiu

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Pensée du jour : Examen de sortie

Pour Roméo, l’avenir de sa fille Eliza ne peut se faire en Roumanie. Brillante élève, sa chance se trouve dans une prestigieuse université anglaise prête à l’accueillir et à la soutenir financièrement. Seule condition, obtenir une moyenne supérieure à 18 au baccalauréat. Mais à la veille de l’examen, l’adolescente se fait agresser.

« L’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt » écrit Rousseau. Sans être un exemple de vice ni de vertu, Roméo, médecin de profession, est un personnage moyen. Rentré au pays après les promesses de 1991, ses espoirs sont devenus désillusions. Aussi pousse-t-il fortement son enfant à vivre sa vie et faire carrière ailleurs. Mais quand les circonstances fâchent, peu importent les opérations, seul compte le résultat. Quitte à participer, en usant de ses relations et en rendant quelques « services », à ce qu’il méprisait. Des signes inquiétants deviennent annonciateurs : une fosse que l’on creuse, une vitre brisée, un chien écrasé, un masque de loup, une chute… Le héros ordinaire se discrédite. Quelle image et quel message transmettre alors aux générations suivantes qui s’efforcent de garder le sourire sur une ultime photo ? Le palmé Mungiu – 4 mois, 3 semaines, 2 jours – porte un regard toujours aussi âpre et désabusé sur la Roumanie d’hier et d’aujourd’hui. Malgré quelques longueurs et une froideur ambiante, son discours et ses plans-séquences affûtés restent efficaces.

7.5/10

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