« Dunkerque » (Dunkirk) de Christopher Nolan

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“Il faut sauver les soldats Ryan”

Mai 1940, près de 400’000 soldats des troupes alliées se retrouvent encerclés par les forces allemandes sur la côte dunkerquoise en France. Ils attendent et espèrent une délivrance, un miracle.

L’ennemi est partout. Qu’il soit sur terre, navigue en mer ou vienne du ciel, il transforme le bouclier d’un cockpit ou d’une cale de bateau en un piège fatal. L’eau devient feu et consume les naufragés. La mort rôde et s’empare des moins résistants, des moins chanceux. Le chevalier noir Nolan, sur les rythmes d’un Hans Zimmer inspiré, compose un requiem aux paroles rares et dans lequel les balles jouent les percussions. Usant du montage alterné et parallèle, il permet à la tension de monter pour ne plus nous lâcher. Et, en dépit de quelques fausses notes – discours orienté et parfois confus –, l’émotion se déverse quand riment ensemble héroïsme et humanisme. « Nous ne sommes que des survivants » déploreront pourtant certains rescapés de retour au bercail. « C’est déjà bien » leur fait-on comprendre. Car vivre en temps de guerre requiert du courage.

8.5/10

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« Eté 93 » (Estiu 93) de Carla Simón

Critiques

“La fin de l’innocence”

Devenue orpheline, Frida, 6 ans, est accueillie dans la campagne catalane par son oncle, sa femme et leur petite Anna. Une famille recomposée malgré elle, en quête d’un nouvel équilibre.

Boucles noirs, pieds nus, sourire espiègle, Frida ressemble à une Heidi espagnole. Sa mère est morte dans des circonstances qu’on préfère lui taire, par crainte et par honte. Comment comprendre dès lors et faire son deuil ? La fillette se tait, boude, provoque, mais ne pleure pas. Comme si ce drame la contraignait de grandir trop vite. La fin de l’innocence et de l’insouciance pour ainsi dire symbolisée aussi par l’apparition de la maladie. Tournée à hauteur d’enfant, l’œuvre repose sur ses deux jeunes comédiennes étonnantes. Leurs échanges et jeux tournés en plans-séquences sont des bulles de fraîcheur dans la langueur estivale. Avec retenue, la réalisatrice reconstitue une histoire et une époque qui lui sont très personnelles. Malgré la mort en arrière-plan, elle nous offre une régression nostalgique en pente douce, comme à la vue d’un vieux film de vacances retrouvé.

7/10

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« On the Milky Road » (Lungo la Via Lattea) de Emir Kusturica

Critiques

“Au pays du lait et du sang”

Entre folie douce et courage généreux, Kosta affronte les balles pour subvenir aux besoins en lait des troupes sur le terrain. Et quand son chemin croise celui de la bombe Nevesta, c’est son cœur qui explose. La passion est réciproque, mais la Voie lactée vers le septième ciel parsemée d’obstacles.

A la frontière croate, la vie côtoie la mort, le lait se mélange au sang. La guerre dure et brise les espoirs fragiles de trêve. Elle n’empêche pourtant de chanter, boire, danser ni aimer. La résilience humaine. Avec pour témoins, les animaux, moins bêtes, violents et sauvages que les déments qu’ils côtoient. Qu’elle soit foudre, vent, abeille ou reptile, la nature environnante se veut bienveillante, salvatrice. L’Emir lui déclare sa flamme en un final aux élans franciscains. On apprécie cet hommage aux couleurs surréalistes – un parapluie à la Magritte contre les missiles, les mariés volants de Chagall et les perroquets du Douanier Rousseau. On regrette les moyens limités et le désordre ambiant vite usant.

6/10

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« Le Grand Méchant Renard et autres contes » de Patrick Imbert et Benjamin Renner

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“La ferme des animaux”

Au théâtre ce soir : un cochon qui expédie un bébé par poste, un lapin qui parle chinois, un renard pris pour une poule et un canard Père Noël.

Maître Renard sur une scène perché, nous tint à peu près ce langage : « Que le spectacle commence ! ». Les animaux de la ferme jouent les comédiens professionnels dans une folie joyeuse. Trois « fabulettes » pour préconiser un lâcher-prise et un laisser-grandir bien ciblés. La créativité et la tenue des deux premières compensent l’affaiblissement d’un final estampillé « Fêtes de fin d’année ». Plus vrais que nature demeurent les entractes drôlissimes. Une alternative franco-belge digne et bienvenue à la production américaine qui ravira petits et grands.

7/10

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« Rodin » de Jacques Doillon

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“De la terre à la lune”

En 1880, Rodin a 49 ans quand il reçoit enfin sa première commande de l’État : La Porte de l’Enfer d’après Dante. Suivront au fil des ans les Bourgeois de Calais et le monument Balzac, malmenés par l’opinion public. Côté intime, l’artiste accompagné tombe sous le charme de son élève Camille Claudel.

Alors qu’il ne s’agissait au départ que d’un documentaire de commande rendant hommage au centenaire de la disparition de l’auguste sculpteur, Jacques Doillon en a fait une fiction intime. Son inspiration l’éloigne de l’académisme biographique pour aborder à la fois l’artiste et l’homme. Il en tire un récit fractionné, sans marquage temporel précis, qui s’appuie essentiellement sur les solides épaules d’un Vincent Lindon totalement investi dans le rôle-titre. L’acteur fascine quand il joue le génie au travail laissant l’art naître de ses mains. Arborant fièrement, comme son modèle, un dru collier à son menton, il en oublie fâcheusement de laisser les mots s’échapper, borborygmes inaudibles pour la plupart. Parler dans sa barbe est l’expression qui convient alors. De la terre à la lune, il n’y a qu’un pas. La nudité fessue de ses modèles, la folie dévorante de son élève forcent le désir de Rodin au détriment d’une concubine à la carrure étrange. Lui est un homme à femmes qu’il idolâtre et malmène : « J’aime Camille, mais je hais Claudel », lance-t-il, à bout. Mais trop sages, chair et beauté ne suscitent pas la passion. Plus sensuelle est la scène de caresse de l’écorce d’un arbre telle une peau infiniment douce. Malgré une matière fort prometteuse, Doillon ne transcende jamais son sujet et laisse de marbre le spectateur.

6/10

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« Noces » de Stephan Streker

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“La mariée était en rouge”

A dix-huit ans, Zahira doit faire un choix. Garder ou non l’enfant qui grandit en elle. Dans l’absolu, elle serait prête à en épouser le père, musulman comme elle. Mais sa famille pakistanaise aujourd’hui en Belgique refuse, car la coutume n’accepte que le mariage arrangé.

Rouge est le fil qui tisse le voile que porte la jeune fille autour de son cou ou sur ses cheveux. Rouge comme cette cage d’escalier oppressante qui suscite vertiges et sueurs froides. Rouges comme les tuyaux lors d’un avortement éprouvant. Rouge comme le papier d’une lettre d’amour ultime. Rouge comme le sang qui jaillit du cœur. Les noces pour Zahira seront rebelles et funèbres. Éprise de liberté, elle ne se résigne pas à l’iniquité de sa situation. « La vie est injuste pour tout le monde », lui répond sa sœur aînée pour qui lutte et résistance ne seraient qu’une vaine souffrance. Soit elle accepte un fiancé inconnu resté au pays, soit c’est sa famille qu’elle abandonne dans la honte. « Vous ne pouvez pas comprendre » répètent souvent les personnages autour d’eux, tant les traditions qui guident chaque génération sont ancestrales. Même s’il faut bien « vivre avec son temps », puisque l’ironie des rencontres et des mariages s’effectuent aujourd’hui via Skype. Sans juger, le réalisateur expose les faits avérés d’une réalité difficilement saisissable et tragique – on joue Antigone en classe – avec tact et sensibilité, bien secondé par de jeunes acteurs aux tons justes.

7/10

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« Paris pieds nus » (Lost in Paris) de Dominique Abel et Fiona Gordon

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“Pas de deux”

Dans son petit village enneigé du Canada, Fiona reçoit une lettre de sa vieille tante lui quémandant son aide. Menacée par la sénilité, Martha ne souhaite aucunement finir sa vie dans une maison de retraite. Le débarquement a lieu à Paris, cadre d’un chassé-croisé ubuesque entre les deux femmes, suivi avec insistance par Dom, un sans domicile fixe vite amoureux.

Quand la Statue de la liberté descend de son piédestal pour éclairer la tour Eiffel, cela donne une comédie hybride, typique de ce couple d’acteurs-réalisateurs dégingandés.  Un mélange de poésie surréaliste, de maladresse clownesque et de cinéma muet. Ils évoquent Chaplin, Tati et Wes Anderson, le perfectionnisme en moins. Cela peut charmer ou lasser selon les sensibilités. On retiendra surtout Emmanuelle Riva, mon amour, dans un de ses derniers rôles tristement prémonitoire.

6/10

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« L’autre côté de l’espoir » (Toivon tuolla puolen) de Aki Kaurismäki

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“Les lumières de la vie”                                                                                                      

A Helsinki, Wikhström quitte sa femme alcoolique et son métier de représentant en chemises pour ouvrir un restaurant. Khaled a fui Alep en guerre pour une terre d’asile avec l’espoir d’y reconstruire sa vie. Deux chemins parallèles que le destin décide de croiser sur un coup de poing.

Le cinéma d’Aki Kaurismäki pourrait se définir comme l’enfant illégitime des frères Dardenne et de Chaplin, égaré dans un espace-temps indéfinissable marqué par l’esprit scandinave et les années 70. D’un côté, un sujet social lourd, ancré dans la contemporanéité de l’immigration, le rejet et l’élan solidaire qu’elle suscite. De l’autre, une légèreté dégageant de son mutisme un humour et une poésie désuets, mais rassurants. Un mélange hétéroclite qui peut déconcerter, tenir à distance. Entrecoupées d’intermèdes rock’n roll diégétiques, les saynètes font avancer l’histoire à leur rythme en jouant une partition douce-amère. Ombres et lumière, sourires et émotion marquent ce tempo adagio, dont le point d’orgue restera les sushis à la finlandaise.

7/10

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« Chez nous » de Lucas Belvaux

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“Frontal”

Pauline Duhez est infirmière à domicile dans une petite commune du Nord de la France. Les nombreux patients, son père malade et ses deux enfants cadencent ses journées intenses. D’un naturel affable et dévoué, elle fait montre d’une proximité avec les petites gens. Une qualité qui n’échappe pas au parti « Rassemblement National Populaire » en vue des élections prochaines.

Dans une pénombre bleue marine, un tracteur agricole laboure un champ parsemé d’obus. Attention terrain miné sur lequel s’avancent les sabots boisés du Belge Lucas Belvaux. Dans ce film, qui suscita les réactions outrées du FN à quelques semaines de la présidentielle, il s’intéresse à l’engagement politique, ses causes et ses dérives. Dommage qu’il entoure ses personnages premiers, Pauline et le Docteur Berthier, recruteur déguisé, de pions plus caricaturaux et moins convaincants qu’il avance un à un sur les cases de son grand échiquier.  Pas toujours subtile, la démonstration suscite néanmoins le débat autour du discours populiste, de l’extrémisme manipulateur et de la violence virale. En conséquence, il interroge aussi sur la manière parfois tendancieuse de les dénoncer.

6/10

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« Dans la forêt » de Gilles Marchand

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“Loup y es-tu ?” 

Tom et son grand frère Benjamin s’apprêtent à retrouver en Suède leur père qu’ils n’ont pas vu depuis un an pour cause de divorce. Des vacances qui inquiètent le plus jeune : « J’ai un pressentiment », confie le garçon à sa psychothérapeute.

Qui est ce père étrange, froid, dur, instable, qui ne dort jamais ? Qui est cet homme au visage écrasé qui semble hanter les esprits ? Qui est ce petit Tom, parent proche du Danny Lloyd de Shining, persuadé d’avoir aperçu le diable ? Égaré sur les chemins tortueux des forêts suédoises, belles et inquiétantes, l’on quête en vain une clairière et des réponses entre l’horreur, le conte et le fantastique. On se rassure un peu en identifiant l’ensemble comme une volonté affectée de confronter peurs enfantines avec le sentiment d’abandon et de solitude adulte.

6.5/10

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