« La nuit des rois » de Philippe Lacôte

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“Shéhérazade”  

Un jeune délinquant est emmené à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan, la MACA, seul lieu de détention au monde dirigé par ses prisonniers. Le Dangôro y fait la loi, mais son trône est convoité. Sachant ses jours comptés, l’homme affaibli par la maladie contraint le nouvel arrivant d’occuper ses ennemis potentiels toute une nuit en leur contant des histoires.

Il était une fois Roman, Barbe Noire, Demi-fou, Lame de Rasoir et Silence. Des âmes sombres au passé trouble enfermées dans une jungle entre quatre murs. La violence, l’intimidation et la peur sont leur quotidien. Les gardiens ont baissé les bras et les observent de loin. Seule échappatoire, l’imaginaire. Car à l’écoute du griot désigné, ces hommes féroces redeviennent des enfants.

Hommage à Shakespeare et aux 1001 nuits durant lesquelles Shéhérazade tenait éveillés ses bourreaux pour ne pas mourir. Le contexte actuel africain évoque la misère urbaine et le chaos politique de la République démocratique du Congo avec des images de l’arrestation du président Gbagbo. L’enfer de la MACA, prison principale du pays, crée le malaise, mais les élans théâtraux du discours – chœur illustrant les mots prononcés – permettent de souffler. Les sous-titres sont parfois nécessaires pour mieux comprendre. Si l’imbrication des histoires avait été plus fluide et subtile, le film serait devenu passionnant.

(6.5/10)

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« Comment je suis devenu super-héros » de Douglas Attal

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(Film Netflix) “Les gardiens”   

Dans une France où les surhommes côtoient les simples mortels, Moreau est un lieutenant désabusé depuis un drame passé. Il est aujourd’hui chargé d’enquêter sur le trafic d’une substance ravageuse qui procure des pouvoirs à ceux qui n’en ont pas.

Les super-héros ont envahi Paris. Et ils se nomment Pio Marmaï, Clovis Cornillac, Leïla Bekhti et Benoît Poelvoorde. Petite moustache, bedaine et peignoir, le Belge masqué avait tout pour nous promettre l’hilarité. Mais le film mise sur le polar urbain, grisâtre et austère, au point de se prendre un peu trop au sérieux. En dépit de comédiens appliqués, on aurait préféré qu’il penche davantage vers l’irrévérence comique de The Boys que de s’en prendre aux prétentieux Watchmen. Sans le spectaculaire américain, la ligue des justiciers français Magneto, Dr Manhattan, Black Widow et Flash peine à rivaliser.

(6/10)

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« Kaamelott – premier volet » de Alexandre Astier

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“La foire du trône”  

En 484 après J.-C., Alzagar, chasseur avide de primes, met la main sur Arthur, roi déchu en exil et réfugié incognito à Rome. Certain de pouvoir toucher le gros lot, le gredin part livrer ce butin de premier choix à son ennemi Lancelot, qui règne désormais sur Kaamelott.

« Chevaliers de la table ronde, goûtons voir si le film est bon. » Mais, permettez-moi en premier lieu de me confesser. Face à la série culte, je ne suis qu’un lad, même pas un écuyer digne de l’adoubement. De quoi sans doute altérer mon jugement qui ne repose que sur ce que j’ai pu saisir à mon humble niveau de ce retour du roi. Dans mon souvenir, il y avait une pastille télévisuelle vitaminée à l’absurde et pleine d’esprit. Avec bonheur, l’humour décalé imprègne quelques séquences, portées par les fidèles Perceval et Karadoc. Mésentente, bonne bouffe et jeux tordus sont au rendez-vous. Les bouffons de service sont néanmoins supplantés avec élégance par Guillaume Gallienne et Alain Chabat, le temps d’un petit tour et puis s’en vont. Hélas, dilué sur deux heures, cette dérision à la Monty Python perd en saveur, noyée dans des scènes guerrières, mélancoliques ou romantiques d’un niveau moindre. Poussé par l’envie de n’oublier personne, le chef d’orchestre Alexandre Astier cumule territoires, peuplades et personnages dans un montage rapide qui abuse du champ-contrechamp. Influencé peut-être par l’épique Game of thrones, il nous offre une foire du trône plus proche d’un énième volet des Visiteurs. Tiens, voilà Christian Clavier. Dans cette folie des grandeurs, les experts s’y retrouveront peut-être, mais pas sûr qu’ils y découvriront le Graal recherché.

(5.5/10)

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« Jungle cruise » de Jaume Collet-Serra

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“La croisière s’amuse”  

Persuadée que l’arbre aux vertus curatives n’est pas qu’une légende, la botaniste anglaise Lilly Houghton se rend au Brésil pour le découvrir. Escortée par son cher frère, elle embarque sur le rafiot de Frank Wolff, un bonimenteur de première.

Quand l’intrépide Mary Poppins défie The Rock, il y a des étincelles dans l’air. Aucunement intimidée par la montagne de muscles, Lillindiana lui tient tête et impose ses choix. Quant au troisième larron, plus coquet que sa sœur en pantalon, il participe follement à la mascarade en se révélant. Le trio improbable tient bon la barre dans cette relecture féministe et inclusive de l’attraction incontournable de Disneyland. Mais à l’écran, le numérique a remplacé l’artisanat des automates. Dans cette jungle à la Jumanji, serpents, jaguar, araignées et oiseaux animés ne suscitent ni la peur ni le rêve. Quant à l’Amazonie hawaïenne, elle n’est guère mise en valeur par un montage rapide et furieux préférant privilégier l’action, quitte à nous imposer un sous-marin allemand dans les eaux de ce long fleuve intranquille.

La croisière s’amuse donc, mais lassé par trop d’effets et un scénario bien prévisible, le spectateur débarque avec un petit mal de mer.

(5.5/10)

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« Old » de M. Night Shyamalan

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“Sur la plage abandonnée”  

La famille Cappa passe quelques jours de vacances sous les tropiques dans un hôtel luxueux. Il leur est alors fortement conseillé de découvrir une partie de l’île, loin de la ferveur touristique. Mais dans ce coin de paradis confidentiel interviennent d’inquiétants phénomènes.

Sur la plage abandonnée, quelques os, des crustacés. Les enfants jouent pendant que les parents se détendent enfin. Néanmoins, le temps est assassin et les morts vont vite s’enchaîner. A la manière d’Agatha Christie et ses dix petits cadavres exquis ? A l’image hélas d’un épisode médiocre de la Quatrième dimension.

Car, en dépit d’une idée de scénario intrigante, puisée dans une bande dessinée, rien ne fonctionne vraiment. Au lieu de s’inspirer de la beauté naturelle des lieux pour imager l’éphémère de l’existence humaine et sa vanité, Shyamalan préfère un discours à rallonge qui se concentre sur le thriller et le fantastique. Incapable de poser sa caméra, il en multiplie les effets afin de créer une tension plus que factice. Certaines scènes en deviennent grotesques comme la dislocation de la bimbo hypocalcémique. Empruntés et jouant chacun sa partition, les acteurs déclament des dialogues mal écrits. Quant au grand final, Mister Twist se vautre en cherchant à tout expliquer, ne misant aucunement sur l’intelligence du spectateur. Avec l’âge, on pensait pourtant que le réalisateur gagnerait en maturité.

(4.5/10)

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« Titane » de Julia Ducournau

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“Holy motors”  

Victime d’un grave accident de la route enfant, Alexia se réveille une plaque de titane greffée à son crâne. Aujourd’hui adulte, elle exhibe son pare-chocs en dansant lascivement sur de rutilantes carrosseries. En parallèle, l’Amazone tue celles et ceux qui s’attachent.

Au commencement, il y a une fillette cherchant à attirer l’attention de son papa qui lui tourne le dos, en conduisant, et préfère, pour ne plus l’entendre, monter le son de la radio. Faut-il passer par la rébellion, la séduction ou le sacrifice pour seulement lui plaire ?   

Julia Ducournau enrobe ce besoin d’amour et de reconnaissance dans une mythologie horrifique, fantastique et biblique. Complexe œdipien où il convient de tuer le père pour l’embrasser ensuite. Texte sacré dans lequel il est écrit que Dieu ne pourra reconnaître que son fils prodigue, n’en déplaise au frère aîné. Dans les bras d’Éros et de Thanatos, Alexia se métamorphose en Tirésias pour rejouer l’Immaculée Conception. Ceci est son corps meurtri, métallisé, scarifié qui se consume dans les flammes de l’enfer. Un Sauveur va bientôt naître pour le salut de la « transhumanité » ou sera-ce l’Antichrist ?

Dans ces cercles infernaux, la réalisatrice grave entraîne Agathe Roussel, une jeune femme pleine de promesses, qui lui offre sa chair et son sang. Face à elle, Vincent Lindon, mâle alpha se révèle si fragile parfois. La mise en scène haut de gamme fait rimer crash et trash évoquant à la fois Cronenberg, Carpenter, Bonello, Noé, Almodovar et Scott. Malaisant, stupéfiant, pompier, le film désarçonne son public au risque de l’égarer. Le jury de Cannes a choisi de l’adouber en le couvrant d’or.

(7/10)

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« Gagarine » de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh

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“Cité radieuse”  

Gagarine, complexe résidentiel d’Ivry-sur-Seine, dénommé en l’honneur du cosmonaute soviétique, va bientôt être rasé. Youri, qui y a grandi, fait tout pour le préserver.

C’est une immense forteresse de béton et briques rouges qui s’élève. Fierté régionale et emblématique qu’illustrent quelques documents télévisuels de l’époque, cette conquête spatiale est ruinée cinquante années plus tard. Plombée par l’amiante, les tags, les ascenseurs en panne et les trafiquants, la cité va craquer. Elle est radieuse pourtant aux yeux d’une part de sa population ouvrière et immigrée, attachée à cette terre d’accueil où la solidarité fait encore sens. Des pauvres peut-être, mais pas des misérables.

Vue du ciel, la banlieue peut être belle. Couleurs et lumières l’illuminent. Loin de sa violence archétypique opposant gangs et police, Gagarine y apporte de la poésie. Robinson abandonné sur son île, Youri souhaite se rapprocher des étoiles. Grâce à une Rom… ance, l’idéaliste en apesanteur ne sera pas seul sur mars. A la hauteur, ces jeunes comédiens portent le film et gardent les pieds sur terre quand la réalisation, attentive à l’esthétique, s’égare quelque peu dans l’abstraction.

(7/10)

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« Petite maman » de Céline Sciamma

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“Fille-mère” 

Nelly, 8 ans, vient de perdre sa chère grand-mère et retourne avec ses parents dans sa maison pour la vider. Dans la forêt environnante, elle rencontre une autre fille de son âge. Elle comprend qu’il s’agit de sa maman Marion, enfant.

Comment passer des au revoir aux adieux ? Comment garder pied quand le lien et ses racines sont définitivement coupés ? Céline Sciamma aborde le deuil et la transition avec délicatesse. Sans vraiment y toucher, elle choisit le fantastique. Entre les murs de ses premières années, Marion adulte préfère la fuite à la confrontation. Son double rajeuni se substitue à elle, ce qui permettra à Nelly de faire face à la disparition, de l’accepter et la comprendre. Pas de fantômes effrayants, ni de retour vers le futur au moyen d’une machine, tout se passe naturellement. Et c’est sur ce point que le film déçoit. Comment croire au merveilleux quand l’émerveillement n’atteint pas les personnages ? Adultes et enfants ne s’étonnent de rien : ni de la gémellité des petites héroïnes – les sœurs Sanz, parfois mécaniques dans leurs intonations – ni du caractère identique des maisons visitées. Pourtant trouble il y a quand mère et fille se confondent et se posent des questions difficiles : T’ai-je désirée ? Crains-tu que je sois partie à cause de toi ? Vais-je revenir ?

Céline Sciamma explique qu’elle a pensé au cinéma de Hayao Miyazaki qu’elle frôle lorsque le vent se lève et que l’orage menace au loin. Mais la crainte, l’hébétude et l’enthousiasme imprègnent les figures du Japonais quand Totoro émerge ! Tout paraît figé ici, sauf lorsqu’une pyramide lacustre décroche enfin les mâchoires des deux fillettes.

On retiendra toutefois ces très beaux moments : Nelly nourrissant sa mère adulte lorsqu’elle conduit ou aidant à raser la barbe de son père qui redevient d’un coup le jeune homme qu’il était. Et ce dialogue si simple, si perçant entre une enfant et sa maman : « Je suis contente de t’avoir rencontrée ».

(6.5/10)

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« Mandibules » de Quentin Dupieux

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“Tsé-tsé” 

Manu a pour mission simple d’aller chercher une valise sans l’ouvrir et de la remettre au destinataire. Il enrôle Jean-Gab, son ami de toujours, pour l’accompagner. Mais dans le coffre du véhicule qu’il a « emprunté » se trouve une très grosse mouche qui bouleverse ses plans.

Après le pneu tueur, le crime frappé et la veste en daim chasseresse, j’appelle l’œstre géante. Pas d’ambiance à la Cronenberg cependant, mais juste de quoi permettre à Quentin Dupieux de poursuivre sa quête d’absurde. Ne pas s’étonner donc de voir une licorne tirer une voiture aux plaques vaudoises avec pour passagère un insecte hors normes. Pas de logique ni d’explication dans cet univers où tout paraît possible : dresser une mouche, manger un chien, diamanter un dentier.

Dans le rôle de Ducon et Ducon, le Palmashow n’a nul besoin d’en faire des caisses pour convaincre. Mais la léthargie de leurs personnages semble influer sur le rythme du film qui peine au démarrage. Il faut qu’Adèle Exarchopoulos leur hurle dessus pour que l’ensemble se réveille un peu. L’effet ne dure pas véritablement, car on cherche en vain un sens, un message et une chute à la blague. Si ce n’est peut-être la maxime affirmant haut et fort que seuls les imbéciles sont heureux.

(5.5/10)

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« Raya et le dernier dragon » (Raya and the last dragon) de Don Hall et Carlos López Estrada

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“Tigresse et dragonne”   

Il y a fort longtemps, dans une contrée appelée Kumandra, les dragons disparurent en sauvant l’humanité des Druuns, esprits malfaisants. Mais les rivalités entre clans demeurèrent et le pays fut divisé en 5 royaumes avides de posséder la gemme protectrice laissée par le sacrifice de ces êtres fabuleux. Suite à une trahison, la pierre précieuse fut brisée libérant les Druuns. Sur une terre désormais ravagée et plus que désunie, la jeune Raya s’engage à retrouver les morceaux éparpillés du joyau dans l’espoir de rassembler les peuples et recréer l’harmonie.

Plus besoin de se travestir en homme pour être dorénavant considérées, les femmes s’assument et prennent le pouvoir. Qu’elles soient reines, cheffes des armées, guerrières intrépides ou créatures légendaires, elles font tourner le monde. Mais pas de perspective virginale, les héroïnes étant aussi en proie au doute, à la méfiance et à la cupidité destructrice. Même les bébés sont des petites voleuses. Les sœurs cadettes de Mulan ne croient plus au prince charmant et osent déclarer : « Rappelle-moi de ne pas faire d’enfants ! ». Quant aux dragons, la voix rauque, ils prennent l’aspect très particulier et pas forcément réussi de licornes arc-en-ciel à longues queues.

Disney vit donc avec son temps estimant qu’une relecture inclusive du conte de fées pouvait lui faire gagner plus que perdre. Et c’est satisfaisant. Les personnages nuancés gagnent en épaisseur. Pincées de mythologie asiatique, atmosphère fantastique, quête initiatique, message écologique, kung-fu et humour ludiques épicent le potage équilibré. Même si le scénario s’en va glaner des motifs connus chez Vaiana, Tolkien, voire Game of Thrones, animation et réalisation convainquent, misant sur la qualité plutôt que l’originalité.  

(7/10)

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