« Le sens de la fête » de Olivier Nakache et Eric Toledano

Critiques

“La brigade des humeurs”

Le brave Max, traiteur de profession expérimenté, joue gros. L’organisation de ce mariage bourgeois représente beaucoup pour sa petite entreprise. Mais pourquoi l’univers entier – des serveurs au photographe, du chanteur au marié – s’est mis en tête de le contrarier ?

Dans la brigade de choc s’activent le branleur – Jean-Paul Rouve –, le macho – Gilles Lellouche –, le dépressif – Vincent Macaigne – et l’excitée – Eye Haidara. A ces joyeux lurons se mêlent le boulet, la vieille et l’emmerdeur. Si cette équipe de bras cassés représente le pays, force est de constater que les Français d’aujourd’hui véhiculent une image de tire-au-flanc incapables et sympathiques. Sans grande harmonie, chacun joue sa partition individuelle, sous la baguette du râleur de service – Jean-Pierre Bacri, bien évidemment –, chef d’orchestre de ce comique troupier. Pourtant seules l’écoute, l’entraide et l’union feront la force, répète-t-on à l’envi. Les intouchables Nakache et Toledano ont certes le sens de la fête, mais ratent celui du rythme et donnent raison à cette vérité énoncée impassiblement dans le film : « Dans tous les mariages, il y a ce moment charnière où l’on se fait ch… »

6/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

Publicités

« Un beau soleil intérieur » de Claire Denis

Critiques

“Juliette et ses Roméo”

Quand on lui pose la question, Isabelle répond qu’elle ne va pas bien. Cinquantenaire divorcée, elle pleure chaque soir ses bonheurs passés. Et pourtant, malgré ses déceptions sentimentales, elle veut croire encore à l’amour absolu.

« Je suis avec lui… Je suis pas avec lui », « J’aime tout ce qui est avant… Maintenant l’avant, c’est derrière nous »,  « Vas-tu rester ou dois-je te demander de partir ? ». Incertitudes, antithèses, banalités et dialogues vains que l’on échange en dansant cette valse des amants sur un Je t’aime, moi non plus mélancolique et facétieux. Entre un banquier « salaud », un comédien indécis, son ex-mari et un inconnu hors-milieu, la belle Isabelle erre et « piétine » dans le labyrinthe de ses passions, sans savoir ce qu’elle désire à l’intérieur. Dans ce manège désenchanté aux chevaux racés – Depardieu, Balasko, Beauvois, Podalydès… –, l’irrésolue tourne en rond sous le regard d’un spectateur vite lassé. Lui se raccroche à la mise en scène élégante et feutrée de Claire Denis, puis se réchauffe aux rayons du soleil extérieur de Juliette Binoche.

6/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« Happy end » de Michael Haneke

Critiques

“Après l’Amour”

Dans leur hôtel particulier, la famille Laurent s’efforce de se maintenir autour de Georges, le patriarche, qui ne vit plus que pour mourir.

En ouverture, une femme est filmée à son insu en train de se brosser les dents. Des bulles de commentaires anticipent ses gestes, ses actions. Les vidéos de Benny et les caméras de surveillance de Caché ont laissé place à Eve, dissimulée derrière son téléphone intelligent. La jeune fille de treize ans possède toute l’élégance du hérisson. Tel son grand-père, c’est un instinct de mort qui l’anime. Avec son style chirurgical si précis, mais guère innovant, Haneke s’amuse à disséquer les âmes des bourgeois de Calais. Aveugles privilégiés, leur est-il permis de se plaindre alors que rôde au dehors un temps du loup bien plus féroce – conditions de travail, racisme latent, crise des réfugiés ? Plombé par l’autocitation, le discours n’évolue guère ni dans sa forme ni dans son contenu. Proche du rabâchage, le jeu n’a plus rien de « funny ». Il lasse et agace. Creux, les personnages sont des fantômes incapables de nous hanter. Transparents, ils en deviennent parfois ridicules – Paul, le fils raté, s’écorchant maladroitement au Chandelier d’un karaoké. Même le lumineux Jean-Louis Trintignant semble s’être éteint suite au départ d’Emmanuelle Riva. Que reste-t-il de leur Amour ? Rien qu’une étincelle. Il serait pénible qu’il tienne là son dernier rôle, lui qui est aujourd’hui malade. Tout aussi désolant serait que la carrière de l’ange exterminateur Michael s’achève sur cet Happy end d’une ironie prémonitoire.

4.5/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

 « Mon garçon » de Christian Carion

Critiques

“Son fils, sa bataille

Julien reçoit un message désespéré de son ex-femme, Marie. Mathis, leur garçon de 7 ans, a disparu, à l’occasion d’une classe verte dans les Alpes. Fugue ou enlèvement, le pire est à craindre.

Attention, exercice de style inédit genre « Actors Studio » ! Guillaume Canet, dans le rôle du père, ne connaît que quelques bribes du scénario et de son personnage, contrairement à ses camarades de jeu. En totale immersion, le comédien improvise et réagit comme s’il vivait personnellement les événements sans savoir où cela pourrait le mener. Seul contre tous, il devient un justicier dans la montagne, prêt à tout pour retrouver son fils. Tourné en quelques jours et de manière chronologique, le film se présente comme un thriller nerveux au suspens électrisant. Le dispositif très exigeant mis en place détermine à la fois l’intérêt et la limite de l’expérience. Soumis à ces conditions, Canet est-il plus crédible que ses partenaires ? Pas sûr. Sa spontanéité entraîne bafouilles et dialogues inaudibles. Mais le plus décevant demeure un scénario engoncé dans cet artifice qui multiplie les incohérences fâcheuses : un enfant disparaît d’un camp de vacances sans perturber un seul témoin ? Pratique. Mais que fait la police pendant ce temps ? Rien. Et comment parvient-on à rouler à toute allure avec une roue en moins ? Demandez à Christian Carion ! Jeu de rôle extrême ou cinéma-vérité, au vu du résultat, il est peu concevable que le procédé élu fasse florès et prêche de potentiels convaincus.

5/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« Le redoutable » de Michel Hazanavicius

Critiques

“Hommes à lunettes”

En 1967, le fameux cinéaste Jean-Luc Godard et Anne Wiazemsky, l’une de ses actrices fétiches, s’aiment. Mais la montée de la contestation estudiantine qui explosera quelques mois plus tard va compromettre leur couple.

Jeunesse, Légende, Génie. J.-L. G. Homme, artiste, militant. Trois casquettes et quelques épaisses montures pour masquer cette multiple figure. Cet insatisfait qui doute et ne cesse de se remettre en question. Godard se déclare mort, vive Godard ! Le héros est redoutable, insubmersible, insaisissable. Par définition, la révolution est le mouvement d’un objet autour d’un axe, le ramenant finalement au point de départ. Conscient de ne jamais pouvoir atteindre sa cible, Hazanavicius l’élude par l’idée même du pastiche. C’est là la force, l’intelligence et la limite de son hommage. Il gagne en rire et accessibilité, ce qu’il perd en vérité. Dans le rôle, Louis Garrel se fond tout en restant reconnaissable. Le digne héritier de la Nouvelle Vague zozote avec insistance, mais démarque son talent en jouant la carte de l’autodérision. Ainsi, les acteurs ne seraient pas que des « cons » qui répètent ce qu’on leur demande de dire. La mise en abyme est installée et son effet miroir reflète aussi à l’homme à lunettes qui se dissimule derrière la caméra.

7/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« Grave » de Julia Ducournau

Séances rattrapage

(Rattrapage) “L’école de la chair”

Justine, 16 ans, intègre l’école vétérinaire dans laquelle étudie sa sœur aînée. Lors du traditionnel bizutage, la jeune fille est contrainte d’avaler un rein de lapin cru. Une épreuve pour cette végétarienne qui finira pourtant par y prendre goût.

Quand l’errance adolescente en quête d’identité et de limites devient un cauchemar éveillé teinté d’horreur et de fantastique. Les sens en alerte, on se découvre, on se teste. La chrysalide se fait mante religieuse. L’agnelle devient louve. Toute l’audace provocante d’un premier film devant lequel on ose le rire – « finger food » au goût de curry – et, malaisé, détourne le regard.

(7.5/10)

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

Grave

« Barbara » de Mathieu Amalric

Critiques

Les dames en noir

Le réalisateur Yves Zand désire tourner un film sur Barbara. Sous l’œil de sa caméra, Brigitte cherche à se fondre dans le rôle.

Chanson pour une absente. L’ombre de la star plane sur le plateau. Elle éclaire et transforme le visage de l’actrice. L’illusion magique du cinéma. Les frontières entre le vrai et le faux, le documentaire et la fiction se brisent. L’image et la voix participent au flou. Barbara et Balibar, anagrammes presque parfaites, ne font qu’une, nous troublent et nous fascinent. Amalric est et joue un homme qui regarde avec admiration les femmes de sa vie. « Je t’aime » lui chanteront-elles en duo. Au final, « c’est un film sur Barbara ou c’est un film sur vous ? », demande Brigitte. « C’est pareil », répond Yves. Objet et sujet fusionnent dans cet exercice artistique sentant l’intelligence. En manque de repères, le spectateur s’égare dans ce labyrinthe des passions. Insaisissable, l’aigle noire s’est envolée. Elle laisse derrière elle ses cantates, émotions pures.

7/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« Petit paysan » de Hubert Charuel

Critiques

Vaches sacrées

Pierre se consacre corps et âme à son exploitation. Si bien que quand il découvre que l’une de ses vaches est atteinte par cette fièvre hémorragique qui se propage en Europe, menaçant d’abattage l’ensemble de son troupeau, il prend le risque de le cacher.

Il est 6 h 45 quand retentit le réveil énergique. Pierre peine à décoller ses paupières. Il se lève, chancelant, et se fraye tant bien que mal un passage à travers les génisses qui ont annexé sa chambre. Dans la cuisine, pensif, il sirote un café, en compagnie de l’une d’elles. La symbolique de ce rêve initial interpelle. La vie du petit paysan, incarné avec conviction par Swann Arlaud, est entièrement dictée par ses bêtes : foins, traite, vêlage nourrissent ses journées et ses nuits. La famille, les amis et les amours chronophages demeurent en marge. Quand le malheur est dans le pré, c’est ainsi toute son existence qui est en jeu. Le registre du film évolue alors. Du réalisme documenté – Hubert Charuel, fils d’agriculteur, aurait pu le devenir –, on effleure le thriller psychologique, voire le fantastique. Obsessionnel, le héros s’inquiète et le devient. Sa peau le démange. Pour tenter de s’en sortir, il lui faut mentir, voler, faire chanter sa sœur vétérinaire, se débarrasser de ses encombrants parents, intimider un témoin gênant, soudoyer la police et brûler les cadavres. On aurait aimé frémir davantage dans cette descente et en savoir plus sur les effets néfastes de ce virus imaginaire, rappel de l’encéphalopathie spongiforme bovine, qui pourrait s’attaquer à l’homme. Désirant peut-être éviter le piège du « vouloir tout dire tout de suite » tendu aux premiers films, le réalisateur préfère illustrer avec subtilité la réalité d’un monde rural à l’agonie, pilier essentiel de notre société.

7/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« Vincent » de Christophe Van Rompaey

Critiques

Suicide raté

A 17 ans, Vincent en est à sa troisième tentative de suicide. Militant convaincu, il espère élever les consciences écologistes de tous en disparaissant de la surface de la terre, économisant ainsi 14 hectares de forêt. C’est « scientifique », affirme-t-il. De quoi désespérer sa famille recomposée qui assiste un soir au débarquement surprise de tante NiKki.

Quand le cinéma flamand vole, l’air de rien, trop près de Little Miss Sunshine, il se brûle les ailes et sombre dans la mer du Nord. Noir est l’humour, jaune est le sourire et rouge le déplaisir. Les caricatures s’enchaînent au fil d’un scénario très prévisible qui entremêle maladroitement le tragique et le comique. Un ado tête à claques qui tourne au terrorisme vert, une maman à bout de nerfs qui joue avec les nôtres, un beau-père labrador trop bon pour être vrai, Chouchou, la marraine bipolaire, et sa « boulette » de passage, un top chef qui ignore ce qu’est le végétalisme. On peine à croire une seconde à cette hystérie collective qui résume les Belges à des ploucs provinciaux et les Parigots à des têtes de veau. Belgique-France, 0-0, match NUL.

4.5/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« 120 battements par minute » de Robin Campillo

Critiques

De battre son cœur s’est arrêté

Ils s’appellent Sean, Nathan, Thibaud, Sophie, Marco… Unis dans leur jeunesse et leur esprit de révolte. Solidaires et impliqués, ils militent pour faire reconnaître leurs droits, au cœur des années sida.

« Moi, dans ma vie ? Je suis séropo… c’est tout ». Peu d’espoir, pas d’avenir, mais un présent scandé par des séances de lutte. Contre les atermoiements des politiques, les tergiversations des laboratoires, le mercantilisme des assureurs, l’indifférence de tous les autres, il n’y a plus de temps à perdre. Au sein de l’association Act Up-Paris, se multiplient les coups de sang afin d’alerter, sensibiliser, réveiller, quitte à choquer. Le fond de l’air est rose. Mu par l’énergie du souvenir, Campillo retranscrit la fièvre de l’époque avec art. D’une maîtrise rare, il offre une œuvre complète mêlant l’histoire, le documentaire, l’esthétique, le drame, l’amour, parvenant même à alléger le plomb par quelques éclats d’humour. On saisit sans peine la main qu’il tend pour nous entraîner avec fluidité parmi cette génération sacrifiée. Portraits bien dessinés qui naviguent entre Eros et Thanatos. Pulsions de survie noyées dans un fleuve rouge de mort. « Alors on sort pour oublier tous les problèmes… Alors on danse. »

8.5/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com