« L’ordre divin » (Die Götliche Ordnung) de Petra Volpe

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“Femmes des années septante”

Un petit village helvétique est sur le point de décider d’accorder ou non le droit de vote à la gent féminine. Nora, épouse, mère et bru dévouée, s’interroge pour la première fois sur sa place dans cette société. Nous sommes en… 1971.

Alors que le monde est en effervescence, que l’Amérique empêtrée dans la guerre du Viêt Nam est secouée par la vague hippie et les panthères noires, un bourg minuscule du canton d’Appenzell semble figé sous la neige. Y règne un ordre patriarcal millénaire où chacun occupe un rôle prédéfini : les hommes au charbon, les femmes à la maison, pour le meilleur et pour le pire. Et quand une petite troupe de ménagères désespérées osent enfin déployer leurs « elles », une vindicte masculine et étonnamment féminine menace de les clouer au pilori. Concentrée sur quelques jours, la lutte n’en sera pas moins âpre et décisive. A l’image des comédies engagées américano-anglaises – We want sex equality, Pride ou Les figures de l’ombre –, ce petit film suisse mélange habilement le grave et l’amusant. Audacieux, il n’hésite pas à associer étroitement émancipation et révolution sexuelles en prônant haut et fort l’amour significatif du vagin. Une image jaunie et le soin apporté aux détails environnants facilitent le saut dans cette époque d’un autre âge et pourtant pas tout à fait révolue. D’une situation très locale, le résultat rafraîchit les mémoires et touche à l’universel.

7/10

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« Le procès du siècle » (Denial) de Mick Jackson

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“N’oubliez jamais”

En 1996, le professeur américain Deborah Lipstadt est attaquée pour diffamation par l’Anglais David Irving. Dans un de ses livres sur l’Holocauste, elle qualifie l’historien autodidacte d’extrémiste pro-nazi et de menteur, lui qui nie farouchement l’existence des fours crématoires à Auschwitz. Selon le droit britannique qui ne considère pas la présomption de l’innocence, c’est à elle de prouver que ces qualificatifs sont fondés.

Le duel juridique débute en 2000. Certaines voix s’élèvent pour y renoncer, préférant négocier que de faire écho au négationnisme. Et qu’en est-il de la liberté d’expression ? L’héroïne prend le risque du débat se sentant investie d’une mission qui la dépasse : donner la parole aux survivants et une voix à ceux qui ne sont plus là pour témoigner. Mais un procès n’est pas une thérapie. L’émotionnel est une arme tranchante qui peut se retourner contre la victime. Ses avocats la contraignent alors au silence et à la frustration optant pour une stratégie de déconstruction pièce par pièce des théories irrecevables d’Irving. La joute oratoire est passionnante. Et la victoire rigoureuse s’impose dans les détails afin que les chambres à gaz n’en deviennent pas un de l’histoire. En ces temps incertains où la montée des extrêmes est révélatrice, ce film qui pèche par quelques conventions académiques s’avère néanmoins essentiel.

7.5/10

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« La cité perdue de Z » (The lost city of Z) de James Gray

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“Jungle fever”

Dans l’Angleterre de 1906, le Major Percival Harrison Fawcett est engagé par la Société géographique royale pour cartographier la frontière entre le Brésil et la Bolivie. Cette expédition est importante pour lui qui se doit de redorer le blason familial entaché par l’alcoolisme d’un père. Il en reviendra transformé avec l’obsession de repartir sur place pour retrouver la mythique cité de Z.

A travers la vie de ce personnage réel, James Gray nous offre une épopée dense et fascinante qu’il ancre à la fois dans l’histoire du monde et dans l’intimité d’un homme. Ainsi évoque-t-il la société conquérante de l’époque avide de découvertes, mais peu encline à prêter aux populations indigènes le nom de civilisation. Alors qu’éclate la Première Guerre mondiale, les tranchées éveillent une sauvagerie autre de celle de la forêt équatoriale. Évitant l’effet carte postale souvent dévolu au genre, Gray opte pour une image vaporeuse et à la lumière discrète qui resserre son propos autour de la figure héroïque de Fawcett, écartelée entre sa quête et les siens qu’il abandonne au pays. Sa femme Nina, soutien sacrifié de la première heure, et ses enfants qu’il n’aura pas vu naître finiront par épouser son rêve d’absolu. Un héritage existentiel qui se définit par cette maxime : « La portée d’un homme devrait dépasser son étreinte. Sinon, à quoi bon le ciel ? »

8/10

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« Les figures de l’ombre » (Hidden figures) de Theodore Melfi

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“Les blancs de l’histoire”

Katherine Goble, Mary Jackson et Dorothy Vaughan, trois collègues et amies engagées à la NASA en pleine guerre froide. Mais dans la Virginie des années 60, plus que les formules mathématiques, ce sont les préjugés tenaces qui tamisent l’incandescence de ces femmes de couleur.

Si le cinéma dit populaire peut s’enorgueillir d’une vertu dépassant le divertissement, c’est en remémorant les oublis de l’histoire, en éclairant ses parts d’ombre qu’elles soient éblouissantes ou peu glorieuses. Sans surprise, ce film formaté remplit le contrat auquel il se soumet avec qualité. Elles sont mathématiciennes, femmes, filles, mères, épouses et noires dans une société ségrégationniste qui les contraint à leur seule place dédiée que ce soit sur leur lieu de travail, dans un bus, une bibliothèque ou aux commodités. Ces superhéroïnes en talons aiguille tissent un parallèle judicieux entre l’émancipation féminine, la conquête spatiale et celle des droits civiques. Elles nous rappellent que l’ouverture d’esprit, le courage et une abnégation sans bornes rendent atteignables les rêves si lointains qu’ils puissent paraître.

6.5/10

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« Silence » de Martin Scorsese

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“Chemin de croix”

En mission dans le Japon de 1633, le père Ferreira n’a plus donné signe de vie. Ses disciples, les prêtres Rodrigues et Garupe, se lancent à sa recherche. Ils quittent le Portugal pour s’engager dans un douloureux périple au sein d’une terre hostile au catholicisme.

La dernière tentation du pieux Martin Scorsese a tout d’un long chemin de croix physique et spirituel. Une relecture de la Passion du Christ mettant à l’épreuve Andrew Garfield, déjà bien malmené dans le Tu ne tueras point de Mel Gibson. Trahison, arrestation, jugement, humiliation, martyre et crucifixion. Faut-il abjurer sa foi pour sauver des vies ? Ne serait-ce pas le dû d’un orgueil démesuré que de s’y refuser ? Mais renoncer à ses croyances n’est-ce pas nier qui nous sommes ? Des questions, des appels au secours laissés sans réponse. Le doute s’installe et affecte les âmes. Les joutes verbales entre le prêcheur et l’apostat, l’Orient et l’Occident, captivent le plus. Évoquant la colonisation intéressée d’un territoire et des esprits, elles interviennent après une trop longue mise en place. On regrettera également quelques maladresses fâcheuses telles que le choix abusif de l’anglais en tant que langue commune, un tyran japonais proche de la caricature et la voix pénétrable d’un dieu qui finit par briser le silence.

7/10

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« Elvis & Nixon » de Liza Johnson

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Pensée du jour : Le roi et le président 

Au début des années 70, Elvis souffre de la tournure politico-sociale qu’emprunte son cher pays, alors enlisé dans une guerre du Viêt Nam interminable et déstabilisé par les mouvements révolutionnaires hippie et afro-américain.  Son idée, devenir un agent infiltré au service du gouvernement. Il s’en va donc à Washington demander l’appui du président.

Une fois de plus, la réalité n’hésite pas à dépasser la fiction, tant cette rencontre entre deux icônes étatsuniennes de l’époque paraît des plus improbables. Pourtant, la vérité est ici et non ailleurs, s’avérant suffisamment alléchante pour susciter l’intérêt du film. Si les échanges et les dialogues restés confidentiels entre le roi et l’homme d’État ne sont que des présupposés, le rendez-vous à la Maison-Blanche a bien eu lieu, immortalisé par une photographie célèbre aujourd’hui archivée. Il est amusant de voir l’inattendu Michael Shannon camper un King plus sérieux que ne laisse le présager sa dégaine incomparable, obnubilé par les armes à feu et les plaquettes policières. Bien secondé, il n’hésite pas à user de son aura sur le public féminin pour que cèdent les portes closes. On s’interroge cependant sur le combat insistant contre la drogue de la rock star qui se pose en modèle de la jeunesse, alors que ses dépendances étaient certainement déjà voraces. Face à lui, Kevin Spacey, plus à l’aise dans la « Maison de cartes » du requin Underwood, joue les Nixon sans grande souplesse, en appuyant le trait. Le film aurait d’ailleurs gagné en profondeur s’il avait davantage creusé la réflexion de la limite entre l’homme et le personnage reflété, qu’il soit une légende vivante de la musique, un politicien ou un acteur. A l’aéroport, alors qu’il attend son vol, Elvis, loin d’être incognito, est abordé par un sosie jeune et un vieux qui lui renvoient d’un coup l’image insolite de son passé et de son futur proche. Les deux énergumènes, persuadés d’avoir affaire à l’un des leurs, ne reconnaissent pas l’idole au point de dénigrer son accoutrement. Ou quand la caricature s’estime supérieure au mythe…

7/10
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« Les innocentes » de Anne Fontaine

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Pensée du jour : Des femmes et des dieux

En 1945, dans une Pologne hivernale et salement meurtrie, Mathilde Beaulieu s’engage dans la Croix Rouge afin d’aider au rapatriement des déportés. Lorsqu’une novice l’implore de la suivre en son couvent, la jeune interne française y découvre l’impensable… Des nonnes enceintes et sur le point d’accoucher.

L’intrigue s’inspire de faits réels et historiques en évoquant les atrocités commises sous l’occupation soviétique – viols perpétrés par l’Armée rouge – et le destin d’une héroïne – Madeleine Pauliac de son vrai nom. Sans lourdement insister sur l’horreur, Anne Fontaine préfère s’interroger sur les conséquences du traumatisme au sein d’une communauté vouée à Dieu, convictions qui contrastent avec le regard humaniste de Mathilde. Ainsi s’opposent le blanc de la blouse au noir de l’aube, la science à la foi, sexualité et chasteté, maternité et virginité… Si l’affaire s’ébruite, le couvent devra fermer et les sœurs à la rue seront jugées telles des pestiférées. Si nul ne les aide, futures mères et nouveaux nés risquent la mort, faute de soins. Les questions se posent, le doute s’immisce et les douleurs éclatent. Chacune des deux parties se doit d’apprivoiser l’autre pour espérer trouver une éclaircie. Le film frôle parfois la naïveté – ne suffit-il pas de faire du lieu saint un orphelinat afin de solutionner le problème ? –, mais il réserve des scènes picturales du plus bel effet. Un paysage de neige, zébré de troncs noirs entre lesquels accourt une novice éperdue. D’autres tableaux qui par un astucieux clair-obscur marqué par la flamme d’une lanterne ou d’une bougie en viennent à évoquer l’émotion d’une présence lumineuse, quasi divine, dans cette nuit épaisse.

7/10

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« The assassin » de Hou Hsiao Hsien

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Pensée du jour : Killing me softly

Dans une Chine médiévale fragilisée par les manœuvres politiques, Nie Yinniang revient dans sa famille après de longues années d’exil. Formée secrètement aux arts martiaux, elle fait désormais partie de l’ordre redoutable des assassins. Sa prochaine mission, tuer le gouverneur Tian Jian, menace potentielle de l’Empire et… l’homme qu’elle aime depuis toujours.

« Ta technique est irréprochable mais ton âme reste prisonnière de tes sentiments. » Ainsi sermonne la nonne taoïste tout de blanc vêtue l’ange noir magnifique qui se tient à ses côtés. Le sacrifice ou la trahison, voilà tout ce qu’il reste à Yinniang. Au bord de la falaise, la confrontation entre les deux femmes s’achève dans une brume opaque du plus bel effet. Sentence clé et reflet symbole du sentiment du spectateur ? Après un prologue entre gris clairs et gris foncés, le film arbore des teintes plus que saturées. Le Taïwanais, grand prix de la mise en scène à Cannes en 2015, s’appuie sur l’esthétisme pour séduire quitte à obscurcir son intrigue. Entre l’épure, les ellipses et les digressions, son propos pourtant simple s’enfume. Préférant la contemplation, il limite l’action et raréfie les scènes de combat, quitte à décevoir les passionnés du genre qui espéraient retrouver le spectaculaire des Ang Lee, Zhang Yimou ou Wong Kar-wai. Restent le beau et le vain dans ce voyage en une Asie exotique et mythique. Renforcé par son format 4:3, le film a les allures d’une suite de tableaux admirables mais dont l’histoire et le contenu demeurent lointains au point d’en entraver la force émotionnelle.

7/10

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« Le Labyrinthe du silence » (Im Labyrinth des Schweigens) de Giulio Ricciarelli

Séances rattrapage

Dans l’Allemagne de 1958, Johann Radmann, jeune procureur, prend progressivement conscience de toute l’horreur nazie. Malgré l’hostilité ambiante, il s’efforce de réunir preuves et témoins afin de permettre l’ouverture d’un procès national, le procès de Francfort qui se tiendra en 1963.

Film-dossier studieux mêlant l’Histoire à la fiction, tout en s’interrogeant sur un pays d’après-guerre divisé et profondément marqué : faut-il fermer les yeux sur le passé pour pouvoir continuer à avancer ou rompre le silence et affronter enfin ses vrais fantômes ?

(7/10)

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« Le Pont des espions » (Bridges of spies) de Steven Spielberg

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New York en 1957. Alors que le monde s’étrille entre Ouest et Est, l’avocat en droit des assurances, James Donovan, se voit confier la mission délicate de défendre un espion soviétique arrêté sur sol américain. Ne pouvant refuser, le brave père de famille ne se doute pas un instant que cette affaire l’emmènera bientôt dans l’Allemagne déchirée de l’époque. Après la Seconde guerre mondiale, l’esclavage et les droits civils, Spielberg poursuit son approche de l’Histoire étatsunienne en se plaçant à hauteur d’homme. Ici, c’est la guerre froide qu’il aborde en nous contant l’aventure vraie d’un humble défenseur qui deviendra malgré lui un grand négociateur politique. Dans le rôle du justicier droit dans ses bottes, Tom Hanks convainc sans peine en héros toujours debout, quitte à s’attirer les foudres de ses concitoyens les plus radicaux. L’atmosphère de l’époque, plombée par la paranoïa ambiante, est retransmise avec soin. La partie américaine initiale touche au film de procès avec une première séquence pratiquement muette, petit manuel du parfait espion. Le volet berlinois s’essaie davantage au thriller tout en modérant les effets faciles de suspens. Le récit s’écoule avec fluidité aidé en cela par la double patte des frères Coen qu’on aurait cependant aimée encore plus caustique, plus mordante. Au final, le maître du « storytelling » garde la mainmise sur son film n’hésitant pas à réaffirmer avec talent, mais sans surprise, que la valeur d’un homme ne dépend que de son propre regard et de celui de ses proches.

Pensée du jour : raconte-moi encore des Histoires, Tonton Steven !

7/10
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