« Benedetta » de Paul Verhoeven

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“La religieuse”  

Dans l’Italie du XVIIe siècle, la jeune Benedetta entre dans les ordres. Affirmant être élue de Dieu, elle deviendra une mystique vénérée par certaines et abhorrée par d’autres.

Dissimulée dans l’ombre d’IsabElle Huppert, Virginie Efira jouait sous l’œil de Paul Verhoeven une bigote cruche qui, en une phrase finale, s’illuminait d’une ambiguïté perverse. Le Hollandais violent sous le charme choisit de béatifier l’actrice belge cinq ans plus tard.

Bible, sexe et sang, de quoi alimenter sans peine un cocktail batave explosif et placer Benedetta au panthéon des femmes fatales qu’affectionne tant le réalisateur. Mais, en dépit d’un personnage historique sulfureux et de comédiennes investies, l’hérésie annoncée ne renverse guère. Oscillant entre le baroque et le gothique, elle suscite davantage le rire que le malaise. Sainte vierge éblouie ou putain manipulatrice, l’héroïne se dévergonde dans un univers kitsch aux allures parfois grotesques. Son époux spirituel, le preux chevalier Jésus, ressemble à un fidèle de Kaamelott. Les crises de foi de la possédée ne font aucunement craindre l’apparition de l’exorciste. Quant aux étreintes charnelles entre les murs du couvent, elles rappellent quelques clichés érotiques liés au genre laissant les nonnes s’émoustiller gaiement. La relation entre la blonde virginale et son double inversé Bartolomea, brunette provocante, aurait mérité davantage de trouble et de mystère. Si l’humour et l’ironie caractérisent également le cinéma de Verhoeven, on l’avait connu plus subtil dans sa quête du sacrilège et les questions qu’il nous infligeait. Une déception donc qui n’engage pas à la crucifixion de l’homme ni à sa canonisation.

(5.5/10)

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« Un espion ordinaire » (The courier) de Dominic Cooke

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“La fin d’une liaison”  

Greville Wynne est un entrepreneur britannique comme les autres. Mais dans le monde politique glacial des années soixante, ses voyages réguliers à l’est en font un être signifiant pour les services secrets qui le recrutent. A lui d’entrer en contact avec l’espion soviétique Oleg Penkovsky.

Tous les motifs associés au genre sont à l’écran : rendez-vous secrets, micros cachés, traqueurs potentiels, mensonges et trahisons. Il s’en dégage un charme désuet dans un univers où le numérique n’existe pas encore. Mais l’on ne peut que s’étonner qu’une mission aussi périlleuse repose sur les épaules d’un quidam sans entraînement. L’histoire se base pourtant sur des faits réels.

Si l’on se prend de sympathie pour ces deux personnages très attachés l’un à l’autre, au point que l’épouse Wynne soupçonne une nouvelle liaison de son mari souvent absent, la mise en scène, cherchant à éviter toute esbroufe, ne parvient pas à faire monter la tension. Sans véritable action, on peine à craindre pour leur vie, malgré l’interprétation appliquée de Benedict Cumberbatch. Moins réussi que le Pont des espions de Spielberg, le film en devient très ordinaire sur deux hommes extraordinaires qui à eux seuls ont peut-être évité une guerre nucléaire.

(6/10)

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« Des hommes » de Lucas Belvaux

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“Les blessures assassines”  

Sans être attendu, Bernard débarque aux soixante ans de sa sœur cadette et sème la discorde. Ancien combattant, il ne s’est jamais remis de l’Algérie.

Il y a le sang qui coule dans les veines et sur les mains. Des souvenirs qui assaillent et ne laissent plus jamais tranquilles, surtout la nuit. Des secrets qui rongent les âmes tristes par leur silence. Une page d’histoire que l’on cherche à déchirer, celle de ce livre encore ouvert. La guerre a fait de ces enfants des hommes… et des fous.

L’entrée en matière est laborieuse avec un gargantuesque Gérard Depardieu filmé au ralenti. Aviné, enragé, il hurle, titube, entravé par plusieurs villageois exaspérés. Grotesque, la scène déclenche gêne ou rires forcés dans la salle. En retrait, les autres acteurs – Catherine Frot, Jean-Pierre Darroussin – ne peuvent s’imposer. Quant aux plus jeunes, figurant le passé, ils déclament parfois leurs lignes de manière mécanique. On craint plus lourd encore quand la voix off prend le relais afin de compléter l’image.

Et pourtant, c’est ainsi que le film s’élève. Les tessitures des comédiens se mélangent en un chœur polyphonique pour soutenir une narration complexe et ses sauts dans le temps. Le vocabulaire de là-bas n’aide pas toujours à la compréhension. Mais le beau texte, issu sans doute du roman éponyme, touche. Il tente de poser des mots sur les maux, sans parvenir à décrire l’indicible, comme Duras et Resnais qui avaient tout et rien vu à Hiroshima. Face aux blessures assassines, Depardieu, qui reprend couleurs et hauteurs par sa seule voix, énonce : « Je ne peux le raconter ».

(6/10)

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« The dig » de Simon Stone

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(Film Netflix) “Un trésor dans la maison”

Dans l’Angleterre de 1939, la veuve Edith Pretty engage l’archéologue amateur Basil Brown pour fouiller les tumuli de son terrain. Elle a le sentiment qu’un trésor de grande importance s’y cache.

La chasse est lancée. Mais sans la jungle, le temple maudit, les serpents et le fouet. L’aventure est plus statique, le cheminement limité. Les obstacles seront un glissement de terrain, les pluies torrentielles, ainsi que le manque de moyens. Sans négliger les vautours de la concurrence vite appâtés. Et cette guerre imminente qui menace de tout détruire.   

Cette histoire vraie captive tant qu’elle se concentre sur la quête et les fouilles. Que va-t-on y trouver et surtout qu’en faire, comment le partager ? Elle se perd hélas dans des digressions romantisées et pas toujours subtiles. Néanmoins, mise en scène élégante et belle image à la Malick offrent un écrin au duo principal qui s’apprête à réécrire l’histoire britannique.

(6.5/10)

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CinéKritiK : « Les sept de Chicago » (The trial of the Chicago 7) de Aaron Sorkin

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(Film Netflix) “Toujours le poing levé”

Suite aux émeutes qui déchirèrent Chicago en 1968, sept activistes sont arrêtés. Considérés comme les organisateurs des manifestations, ils sont accusés à tort de conspiration. Bobby Seale, cofondateur du Black Panther Party est également jugé à leurs côtés, « pour l’exemple ». Affublée de différents costumes, c’est la « gauche radicale » qui est appelée à la barre.

Le procès qui débute a tout d’une farce : un juge acariâtre qui porte le même nom que l’un des prévenus, dont certains se travestissent en magistrat ; un avocat aux abonnés absents ; des policiers espions qui ravissent le cœur des militants fleur bleue… Faites l’amour, pas la guerre au Viêt Nam ! Les objections fusent tout comme les dialogues acérés du génial Aaron Sorkin. Pas le temps de s’ennuyer devant ce plaisant plaidoyer. Mais au fil des nombreux jours qui s’enchaînent, l’espièglerie laisse place à la gravité. Les images d’archives se mêlent à la reconstitution. Oppression, mensonges, partialité crasse, corruption, violences policières, racisme… L’Amérique divisée d’hier de Nixon ressemble furieusement à celle d’aujourd’hui. L’écho « Je ne peux pas respirer » se fait entendre dans la douleur. Et quand sous ce barnum, en dépit du spectacle, le pays finit par compter ses morts, on se prend à lever un poing imaginaire, plein d’amertume.

(8/10)

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« De Gaulle » de Gabriel Le Bomin

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“Charge héroïque”                                                      

Mai 1940. L’armée française est en déroute. Faut-il continuer le combat ou pactiser avec l’ennemi ? De Gaulle lui refuse de capituler.

Le film débute par une scène de lit. Dans les draps clairs, le grand Charles serre affectueusement sa fidèle Yvonne. Puis, il étreint de ses larges bras Anne, sa fillette handicapée. Avant de revêtir l’uniforme, de Gaulle est dépeint comme un homme tendre, époux et père aimant. Cette approche intimiste a de quoi étonner, tant la figure héroïque qui a forgé l’histoire est celle retenue aujourd’hui.

La suite, beaucoup plus conventionnelle, égrène de manière chronologique les quelques jours qui précèdent l’appel du 18 Juin, discours qui fit de ce général inconnu exilé à Londres, un mythe en devenir. Le montage parallèle entre la résistance du personnage et la fuite en avant de sa famille tourne alors au mélodrame classique, ampoulé par une musique envahissante. Malgré un Lambert Wilson sobre qui a su éviter le plus souvent l’imitation, le film bien didactique perd au fur et à mesure de sa saveur pour ne laisser qu’un arrière-goût de poussière.

5.5/10

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« 1917 » de Sam Mendes

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“Bienvenue en enfer”                                                 

6 avril 1917. Sur le front franco-allemand, les lignes de communication sont coupées. On charge alors les soldats Blake et Schofield de livrer un message au-delà des lignes ennemies afin d’empêcher le massacre de 1600 soldats britanniques. Mission impossible ?

Bienvenue dans les cercles de l’enfer ! Les tranchées asphyxiantes, les barbelés incisifs, les souterrains piégés où les rats deviennent des bombes à retardement, ce désert putréfié par la chair humaine et animale, les cerisiers coupés, l’avion descendu, la lame de l’adversaire, le village en flammes et les cadavres flottants du Styx. La guerre est traîtresse assassinant même la jeunesse survivante.

Construit à partir d’un seul plan-séquence illusoire, le film nous entraîne au plus près de ces messagers, héros malgré eux. Gadget pour certains, esbrouffe pour d’autres, l’effet immersif qui découle de ce procédé n’en est pas moins saisissant. La caméra, d’une fluidité rare, accompagne les nouvelles recrues MacKay et Chapman dans leur pensum, parfois devant, souvent derrière ou à leurs côtés. En jouant sur les décors, l’éclairage et le son, l’homme de théâtre Sam Mendes varie le formel et rapproche le tout de l’horreur et du fantastique. Tel un cauchemar éveillé, il nous propose une expérience éprouvante à l’intensité rare qui ne peut laisser indemne.

9/10

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« J’accuse » de Roman Polanski

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“Le procès du siècle”

Le 5 janvier 1895, lors d’une cérémonie de destitution solennelle et publique, le capitaine Dreyfus humilié est condamné au bagne pour haute trahison. Le colonel Picquart, son ancien responsable, est alors nommé chef du service de renseignement. Il découvre bientôt une preuve qui innocenterait celui dont le seul tort est d’être Juif.

La reconstitution historique allie le solide à l’élégance. Pas un bouton doré ne manque sur l’uniforme des militaires. Droit dans ses bottes, Jean Dujardin campe un Picquart digne qui, contrairement à tous ceux qui l’entourent, laisse éclater sa soif de vérité et de justice avant son antisémitisme. Didactique, le film enseigne plus qu’il émeut. Après une première partie prenante qui le rapproche du roman d’espionnage, il aligne les scènes de procès plus ternes et s’incline dans une romance quelque peu hors-sujet. Si l’on s’amuse à reconnaître sous les perruques et fausses moustaches parmi les acteurs les plus renommés du cinéma français, on rate au passage l’apparition hitchcockienne de Roman Polanski lui-même. De quoi oublier, le temps de la séance, les nouvelles accusations portées et une comparaison maladroite entre l’auteur et son personnage victime.

6.5/10

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« Portrait de la jeune fille en feu » de Céline Sciamma

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“Tout feu tout femme”

Marianne débarque sur les côtes bretonnes. Il lui a été demandé de faire le portrait d’Héloïse qu’on enverra en Italie, à son futur époux. Mais celle-ci refuse de poser. Elle ne veut pas se marier.

« Regardez bien les traits, la silhouette… Prenez le temps ! Ne vous précipitez pas… ». Héloïse se fait attendre. Lorsqu’elle apparaît pour la première fois, elle est filmée de dos, dissimulée sous un habit noir. Enfin à l’air libre, elle se précipite vers la falaise, délivrant sa blondeur de la sombre capuche, avant de se retourner vers celle qui l’observe déjà : « J’avais si hâte de faire ça !— Mourir ? lui demande Marianne.— Non, courir. »  Pulsion de vie et de mort dans un monde où les femmes demeurent corsetées par l’ombre des hommes absents qui plane sur elles. Couvent, mariage arrangé, grossesse non désirée, célibat. La liberté a un prix.

Sous le regard de l’artiste, le sujet du tableau devient objet de désir. Echo d’une cinéaste qui a aimé son actrice. La peinture prend forme avec soin avant qu’elle ne soit volontairement effacée pour que l’étreinte ne se brise pas encore. La mise en scène de Céline Sciamma est délicate, pensée, magnifique : sabbat chanté autour du feu, reflet dans le sexe de l’autre et ce bébé qui console celle qui ne veut pas être mère. Il faut néanmoins attendre le grand final pour que les flammes estivales de Vivaldi embrasent tel un orgasme les cœurs et emportent les larmes. Un dernier regard sur Eurydice, avant qu’elle ne disparaisse pour toujours. Ne restera que l’image, que le souvenir.

7.5/10

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« Pour les soldats tombés » (They shall not grow old) de Peter Jackson

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“Les seigneurs de la guerre”

A partir d’archives inédites, Peter Jackson fait revivre la Première Guerre mondiale, de l’engagement des troupes britanniques jusqu’au retour au pays, quatre années plus tard.

Cadençant l’écran carré noir et blanc animé, les témoignages d’anciens combattants qu’on ne verra jamais se succèdent à un rythme soutenu. Ils rappellent l’enthousiasme de ces gamins volontaires mentant sur leur âge pour être enrôlés. La guerre n’est qu’un jeu lointain qui galvanise un patriotisme fier, proche de l’arrogance. Austère, trop longue et volubile, cette entrée en matière épuiserait presque.

Une fois débarquées sur le continent, les recrues malhabiles découvrent la réalité. L’image s’élargit, se colorise et commence à parler. L’immersion est totale, troublante, dérangeante. Vermines, puces, rats, inondations, donnent aux tranchées un avant-goût des Marais Morts. La gangrène force à fermer les yeux. Avant que le gaz, les bombes et les baïonnettes ne parachèvent l’horreur qui gobe cette jeunesse. Rien qu’une tasse de thé pour avoir l’illusion d’être encore humain.

Vient l’Armistice de 1918. Le temps de découvrir que l’ennemi d’en face n’est autre qu’un reflet dans le miroir déformant de la politique. La Grande Guerre était-elle vraiment utile ? Les combattants encore en vie rentrent groggy. Face à eux, une administration et des civils incapables de comprendre. Débute une autre lutte.

Le travail de sélection, de restauration et de montage accompli par Peter Jackson et par ses équipes, est colossal. Il redonne une aura à près de 600 heures d’archives restées muettes jusqu’ici. S’il ne convainc pas toujours, le documentaire s’avère d’importance et devient d’emblée source historique.

7/10

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