« Une femme fantastique » (Una mujer fantástica) de Sebastián Lelio

Critiques

“Talon aiguille”

Malgré leurs différences, Marina et Orlando s’aiment entre sincérité et discrétion. Une nuit, l’homme plus âgé meurt d’une rupture d’anévrisme. Une disparition brutale et des écueils engendrés auxquels devra faire face dans la dignité celle que ses papiers appellent encore Daniel.

Ses yeux méfiants, sa fine bouche, son visage carré, sa poitrine naissante, sa voix de castra quand elle devient lyrique. L’héroïne provoque autour d’elle fascination et rejet. Déesse pour son amant amoureux, monstre et chimère pour ses rivaux, corps à décortiquer pour la brigade des mœurs,  juste humaine pour d’autres. Ce film chilien joue sur la confusion des genres passant de la romance au drame psychologique, teinté de fantastique et de faux thriller policier. Dans une scène étonnante, l’hermaphrodisme de cette femme en devenir lui permet d’enquêter dans des espaces réservés à l’un et l’autre sexe. L’idée interpelle mais débouche sur un cul-de-sac. Manque ici peut-être la flamboyance qu’aurait eue Almodovar, influence évidente du réalisateur.

7/10

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« Citoyen d’honneur » (El ciudadano ilustre) de Gastón Duprat et Mariano Cohn

Critiques

“Affreux, sales et pas gentils”

Daniel Montovani devient le premier écrivain argentin à remporter le Prix Nobel de littérature. Cet honneur, il le reçoit dans un discours faisant rimer reconnaissance et impudence. Quelques temps plus tard, il est invité à devenir citoyen d’honneur de Salas, patelin de son enfance sis au cœur de ses romans. Après hésitation, il accepte de retrouver celles et ceux qu’il a quittés en faveur de l’Europe, il y a quarante années.

La bande annonce suggérait une comédie fine et mordante dans la lignée des Nouveaux sauvages de Damián Szifrón, où apparaissait déjà l’acteur Oscar Martínez. Si les crocs se laissent entrevoir à travers les babines, l’humour vinaigré ne fait pas longtemps saliver. Rat des villes contre rats des champs, la confrontation entre le cynisme de l’intellectuel exilé et la candeur arriérée de ses anciens concitoyens est bien présente. En tant que fable caustique et cruelle, elle laisserait même supposer un contre-point intéressant à La Visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt. En vain, le déséquilibre est tel que le contraste en devient gênant et ne réserve pas le renversement espéré. Derrière ses lunettes, Montovani dégage une vanité plutôt subtile qui ne suscite cependant guère de sympathie. Sa maîtrise du verbe lui permet néanmoins de garder l’ascendant sur les ploucs d’en face qui ne s’expriment que par la bêtise, la convoitise et une violence exacerbées. Le prétexte final de la fiction satirique est certes esquissé sans parvenir à excuser l’ensemble.

5/10

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« Neruda » de Pablo Larraín

Critiques

“Poésie sans fin”

En 1948, alors que la Guerre Froide gèle le monde, Pablo Neruda, poète, homme politique et militant communiste, se dresse publiquement contre le gouvernement populiste chilien. Considéré comme un traître et un ennemi, il s’enfuit, poursuivi par le tenace inspecteur Peluchonneau.

Pablo Larraín n’en a pas terminé avec l’histoire de son pays. S’il délaisse quelque peu les années Pinochet, l’ombre du mal à venir noircit néanmoins l’arrière-fond du film, c’est pour mieux mettre en avant un héros de la nation. S’ensuit un portrait surréaliste et vivant de Neruda rendant hommage à son imaginaire. Les sénateurs débattent dans de luxueux salons pissotières. Les morts ressuscitent quand on les enterre et la cavale finale a tout du western neigeux. Quant à la figure du poursuivant, interprétée par Gael García Bernal, elle, qui aurait voulu être un artiste, se refuse de n’être qu’un second dans cette fable. Les ruptures de plans et de décors se succèdent rapidement dans un esprit créatif et ludique.  Une approche rappelant le Divin de Sorrentino. Ce biopic qui n’en est pas un s’avère entraînant même si une méconnaissance de la vie et l’œuvre de Pablo Neruda ne peut qu’en atténuer l’effet.

7/10

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« Mi amiga del parque » de Ana Katz

Critiques

Pensée du jour : Mal de mère 

Jeune maman du petit Nicanor, Liz peine à reprendre pied. Ne parvenant pas à allaiter son bébé, elle ressent culpabilité et solitude. Sa mère est décédée il y a peu et son mari, retenu par un tournage sur un volcan chilien, n’est plus qu’une présence virtuelle. Lors d’une promenade au parc, son chemin croise celui de l’insaisissable Rosa. Menace ou bouée de sauvetage ?

L’air enfantin qui émaille le générique dissonne, rappelant le lalala inquiétant du bébé de Rosemary. Mais la réalisatrice, productrice et actrice argentine s’éloigne du cinéma d’horreur à la Polanski pour interpréter la dépression post-partum sur le mode du thriller. Du moins, c’est ce qu’elle nous force à croire avec une certaine habileté. Si bien que son film convainc par la justesse psychologique de cette mère inquiète d’avoir perdu à jamais son innocence adolescente dans des a priori socioculturels, mais frustre les attentes cinématographiques des amateurs de spectacle. Un sentiment double et déroutant.

6.5/10

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« Aquarius » de Kleber Mendonça Filho

Critiques

Pensée du jour : L’effet aquatique

Dans un quartier huppé de Recife, face à l’océan, Clara, la soixantaine rayonnante, affronte digne et entêtée les promoteurs qui cherchent à remplacer l’ancien de l’immeuble Aquarius, dans lequel elle réside désormais seule, par des appartements modernes et luxueux.

Clara est une battante, une résistante. Elle a vaincu le cancer qui, vengeur, lui a rongé le sein droit. Sa plus belle revanche, la longue chevelure ébène qu’elle arbore fièrement, symbole de guérison, de liberté, arme de séduction massive. Et ce n’est pas une société immobilière peu scrupuleuse qui parviendra à la faire plier. Amoureuse des objets porteurs de sens et de souvenirs – telle cette commode, piédestal à des ébats intenses, ou sa collection de vinyles comparés à des bouteilles à la mer –, la pasionaria fera tout pour préserver ce lieu cher à son cœur, quitte à déplaire et inquiéter : « Je suis à la fois une vieille dame et une enfant », reconnaît-elle. Héroïne attachée au passé, mais vivant avec son temps, Clara nage, sort, danse, charme, aime et quand elle surprend une partie de débauche dans l’appartement du dessus, elle ne craint pas, sourire au coin, la tentation et s’y soumet à sa manière. Un portrait de femme magnifique incarnée avec grâce par Sônia Braga qui, enrobée de musique et idolâtrée par la caméra, en devient divine. Un portrait subtil aussi du Brésil, de ses beautés, sa culture et ses inégalités, doté d’une dimension politique selon certains qui l’interprètent comme une dénonciation du coup d’État ayant mis à terre la Présidente Dilma Roussef. Assurément, une réalisation sans faille qui distille, durant 2 heures 22, émotion, signifié, inattendu et tension palpable avec une maîtrise rare, faisant de Kleber Mendonça Filho, un réalisateur qui compte déjà après seulement deux films. Un seul regret peut-être, une fin abrupte qui nous arrache à jamais à cette combattante que l’on aurait aimé escorter au rythme d’une bossa nova sans note ultime.

9/10

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« L’étreinte du serpent » (El abrazo de la serpiente) de Ciro Guerra

Séances rattrapage

(Rattrapage) Aie confiance…

Au début du XXe siècle, dans la forêt amazonienne, Théo, un ethnologue allemand malade, demande l’aide du chaman Karamakate afin de trouver la yakruna, fleur mythique apte à le guérir. Quarante années plus tard, Evan, un botaniste américain, s’apprête à effectuer la même quête en s’appuyant sur les écrits de l’Allemand. A son tour, il rencontre Karamakate. Mais celui-ci a vieilli et égaré tous ses souvenirs.

En montage alterné, le croisement de ces deux histoires permet d’illustrer dans un éblouissant noir et blanc, le temps passé et ses ravages. L’ambition colonialiste, les dérives missionnaires, l’exploitation des ressources ont marqué ce lieu sacré et rongé les cultures environnantes. Même les mémoires ont oublié. Comme dans le cinéma de Werner Herzog, l’Amazonie emporte ici les hommes et les spectateurs, les envoûte et les étreint, tel un serpent, dans les circonvolutions de son fleuve immense pour mieux les étouffer. Un film dense, complexe et mystérieux.

(7/10)

L'étreinte du serpent

« Ixcanul » de Jayro Bustamante

Séances rattrapage

(Rattrapage) Pensée du jour : Un volcan s’éveille, un être s’éteint

María, 17 ans, vit avec ses parents sur les pentes d’un volcan. D’origine maya, ces paysans pauvres et sans terre survivent en récoltant le café. Afin de mieux s’en sortir, ils espèrent une noce entre leur fille et Ignacio, le contremaître de l’exploitation pour laquelle ils travaillent. Mais María s’éprend de Pepe, jeune  cueilleur lui-aussi, et ne rêve que de partir en sa compagnie aux États-Unis.

Triangle amoureux, mariage arrangé, condition féminine, avortement, enfants volés, discrimination ethnique et rites traditionnels sont parmi les nombreux thèmes abordés dans ce premier long-métrage guatémaltèque d’une maîtrise remarquable. Son atmosphère complexe, mêlant réalisme socioculturel, mélodrame passionné et croyances mythiques, imprègne un récit aux décrochages étonnants.  Quand la boucle se boucle sur une image ultime du visage fermé de María, se comprend alors toute la portée tragique qui voile le regard de la jeune fille.

(7.5/10)

Ixcanul

« La terre et l’ombre » (La tierra y la sombra) de César Acevedo

Séances rattrapage

Pensée du jour : Cendres et poussière

Après 17 ans d’absence, Alfonso revient sur ses terres auprès de ceux qu’il a abandonnés. Il y retrouve une famille à l’agonie autour d’un fils malade et une agriculture étouffée par la canne à sucre.

Le réalisateur colombien retourne et tourne dans les lieux qui ont marqué son enfance pour évoquer la fin d’un monde, proie consentante et victime d’un soi-disant progrès. L’exploitation forcenée du sol et des travailleurs spolie les paysages et ravage les âmes. Dans ce requiem languissant, on apprend à siffler, car les oiseaux eux-mêmes ont depuis longtemps cessé de chanter.

(6.5/10)

 La terre et l’ombre.jpg

« El club » de Pablo Larraín

Séances rattrapage

Pensée du jour : Interdit aux mineurs

Dans une aimable maison isolée au bord de la mer, quatre prêtres vivent sans grande peine sous la bonne garde d’une sœur. Leur quotidien est rythmé par les balades sur la plage, les courses de lévriers et les repas garnis. Quand un nouveau pensionnaire est à son tour accueilli, il entraîne malgré lui la venue d’un marginal déclamant au dehors les pires exactions qu’il prétend avoir subies.

Le nouveau film de ce réalisateur chilien reconnu choisit la fable sinistre pour évoquer à nouveau les méfaits socio-politiques de la dictature. Ici, c’est l’Eglise et ses dérives pédophiles qu’il met en scène dans un huis-clos théâtral marqué par une atmosphère brumeuse et pesante. Derrière leurs faux-airs de grands-pères à la retraite, les tristes sires cachent tous un lourd passé qu’ils souhaitent voir oublier. Quant à l’unique femme du « club », capable de tous les sacrifices pour préserver la paix, évitez de lui donner le bon Dieu sans confession…

(8/10)

El club

« Les soeurs Quispe » (Las Niñas Quispe) de Sebastian Sepulveda

Séances rattrapage

En 1974, trois sœurs bergères vivent éloignées de tout et de tous au cœur de la cordillère des Andes. Leur mode de vie solitaire va bientôt être remis en cause par le coup d’État chilien qui s’impose en plaine et une nouvelle loi menaçant leurs troupeaux.

Adapté d’une histoire vraie, ce film rude et aride comme les montagnes alentours raconte la fin d’un monde archaïque et ingrat qui ne résistera pas aux changements socio-politiques qui lui sont imposés. Malgré la distance et l’isolement, les fureurs de la ville se font vite entendre et seules deux solutions demeurent : s’y plier ou tenter de les fuir coûte que coûte. La décision crépusculaire que prendront Justa, Lucía et Luciana hantera longtemps les mémoires.

(7.5/10)

Les soeurs Quispe