« Le diable n’existe pas » (Sheytân vodjoud nadârad) de Mohammad Rasoulof

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“Des hommes intègres”

Ils sont maris attentifs, pères affectueux, fils attentionnés, amoureux. Et ils tuent.

Il est si facile d’ôter la vie d’un être vivant. Il suffit d’appuyer sur un bouton, une gâchette, ou pousser un tabouret. Comment affronter le miroir ensuite, se racheter une conscience ou, pire, s’y habituer ?  L’homme n’a pas besoin du Diable pour agir. Il lui suffit d’obéir.

La différence est-elle si claire entre un lourd sac de riz transporté avec peine et un cadavre encombrant ? Le garde et le prisonnier ? Un chasseur et sa proie ? L’innocent et le coupable ? La réponse est non. Un mot pouvant exiger courage et résistance.  

A travers quatre histoires qui se font écho, l’Iranien, interdit de quitter le territoire, questionne son pays, ses concitoyens et son spectateur. Et moins l’on en sait sur l’Ours d’or 2020, plus on aura la chance de se laisser intriguer, surprendre et choquer par ses images. Scènes de la vie conjugale, fuite en avant suffocante, romance avortée ou secret de famille, la réalisation fluide mélange les genres. Les parkings souterrains, couloirs sombres ou routes ensablées que le cinéaste filme en caméra subjective ont tout d’un cheminement moral, ce labyrinthe dans lequel on s’arrête et s’égare parfois. Jusqu’à ce paradoxe exprimé : « Je tuerai celui qui m’oblige à tuer ».

(8/10)

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« Yalda, la nuit du pardon » (Yalda) de Massoud Bakhshi

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Faites entrer l’accusée”  

Maryam est inquiète. Accusée d’avoir tué son mari, la jeune femme joue son destin à la télévision. Ce soir, lors de l’émission « Le plaisir du pardon », elle saura si elle est sauvée ou condamnée.

Téhéran, ville moderne, où la tour panoramique contemple de haut les gratte-ciels alentour. Dans la nuit noire, le trafic est aussi dense qu’en journée. Les routes s’illuminent en même temps que les écrans. Couleurs criardes, néons aveuglants, mobilier kitsch enrobent ce tribunal médiatique. Entre chansons et poèmes, la jeune meurtrière y sera bientôt confrontée à la fille unique du défunt. Seule celle-ci a le droit de pardonner ou non, en choisissant entre la loi du talion et le prix du sang. Pour influer son verdict, tapez 1 ou 2 ! Au nom de Dieu, le show peut commencer…

Cette mort en direct déstabilise le regard occidental, car le film s’inspire – avec exagérations – d’une véritable émission de télévision iranienne aujourd’hui déprogrammée. La téléréalité semble avoir rattrapé la dystopie. La mise en scène jongle entre le plateau accueillant les salamalecs d’un animateur trop propre sur lui face à la gêne grandissante de ses tristes invitées, et les coulisses dans lesquelles s’entremêlent cynisme, avarice et désespoir. On ne découvrira pas le téléspectateur témoin et voyeur, bien à l’abri devant son poste ou dans la salle de cinéma. Hélas, alors que son sujet fort suffisait amplement, le réalisateur scénariste l’alourdit d’une histoire d’enfant mélodramatique et mal menée. L’aspect documentaire et sociologique supposé laisse ainsi place à un soap larmoyant qui perd toute crédibilité.

5.5/10

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« The perfect candidate » de Haifaa al-Mansour

Critiques

“Quoi de neuf docteure ?”                                        

Médecin dans une clinique modeste, Maryam est fatiguée d’être déconsidérée en tant que femme par ses patients, ses chefs et la communauté en général. Suite à un concours de circonstances, elle se porte candidate aux élections municipales. L’occasion de faire enfin entendre sa voix.

Quoi de neuf sous le ciel brûlant d’Arabie ? Alors qu’en 2012, la morale interdisait à la fillette Wadjda de monter sur un vélo, on retrouve aujourd’hui Maryam seule au volant d’une confortable voiture bleue. Cependant, il lui faut toujours l’autorisation d’un tuteur mâle pour pouvoir quitter le pays, le temps d’un week-end. Puis, c’est le visage entièrement couvert qu’elle apparaît dans sa première vidéo de campagne. Plus tard, un défilé de niqabs attire l’attention : les rares couleurs ou froufrous égayant la noirceur du tissu ont l’apparat de victoires modestes et audacieuses. Quant aux hommes, ils se montrent aussi capables de s’excuser et de verser une larme.

En dépit de quelques élans naïfs, le film nous initie avec entrain. Il dessine un parallèle évocateur entre l’émancipation féminine et la musique, le chant ou l’art en général, appréciés encore avec méfiance. Cette fois-ci pourtant, la première réalisatrice du pays n’a pas eu à cacher sa caméra pour raconter son histoire. Ainsi, la société saoudienne semble évoluer aussi vite que possible, mais aussi lentement que nécessaire.

7/10

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« It must be heaven » de Elia Suleiman

Critiques

“Paradis perdus”                                                         

Le cinéaste palestinien quitte sa terre natale pour des contrées qu’il imagine plus sereines. Mais que ce soit en France ou aux États-Unis, ce qu’il y découvre semble plus inquiétant encore qu’un pays en guerre.

Ah Paris, ses terrasses de cafés, ses parcs séculaires et ses élégantes qui défilent au ralenti comme sur un podium. Le bonheur à portée de regard ? Mais la police rôde à chaque coin de rues, les avions de chasse enfument le ciel et les tanks défilent sur l’avenue. L’ambiance est à la paranoïa et au chacun pour soi. New York ne fait guère mieux en dotant chaque citoyen d’une arme automatique ou en coursant dans les parcs les anges déchus. Le monde est un paradis perdu. Alors on sort pour oublier tous les problèmes, alors on danse.

Témoin privilégié et silencieux de cette société malade, Elia Suleiman incarne un doux mélange de Droopy, Buster Keaton et Jacques Tati réunis. Les saynètes qu’il propose, décousues et parfois trop étirées, se teintent d’une poésie amusante, tout en laissant le grinçant s’immiscer. Une approche détournée du conflit qui ne semble pas convaincre ses producteurs… à l’écran.

6.5/10

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« Capharnaüm » de Nadine Labaki

Séances rattrapage

(Rattrapage) “Les Miséreux”

Au Liban, Zain, 12 ans, est amené menotté devant le juge. Il est pourtant le plaignant. Le petit homme veut attaquer ses parents en justice pour l’avoir mis au monde.

Nadine Labaki dénonce la misère dans les rues de Beyrouth et la survie de ceux qui n’ont rien, qu’ils soient locaux, exilés ou réfugiés. Elle place sa caméra à hauteur d’enfants, contraints de prendre la relève d’adultes irresponsables ou absents. Malgré les visages si touchants de ses tout jeunes comédiens non professionnels, rien ne nous est épargné. Lorsque le fond est touché, on creuse encore plus bas, pour bien nous faire comprendre que la réalité est pire. C’est douloureux, insupportable parfois.

(6.5/10)

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Capharnaüm

« Tel Aviv on fire » de Sameh Zoabi

Critiques

“Plus belle la vie”

Salam est un simple assistant sur le plateau de Tel Aviv on fire, feuilleton populaire, tourné à Ramallah. Habitant Jérusalem, il doit quotidiennement passer un poste-frontière pour rejoindre son lieu de travail en Palestine. Quand le commandant israélien qui le contrôle découvre son lien avec la série préférée de sa femme, il lui impose un nouveau scénario.

Dans un cinéma local miné par les affres d’un conflit sans fin, cette comédie apporte un vent de fraîcheur inattendu et bienvenu. Salam, dilettante peu dégourdi, s’en va trouver l’inspiration auprès de l’ennemi désigné, l’oppressant au quotidien. Entre romantisme, naïveté et houmous délectable, les deux hommes apprennent que l’écoute de l’autre est la plus grande preuve d’amour. Un message de paix entre Juifs et Arabes.

Si tout pouvait être aussi simple… A force, le scénario en devient presque mécanique et les « Feux de l’amour » de Tel Aviv sont trop grotesques pour nous permettre de croire au miracle. Mais il y a une poésie presque émouvante en cette volonté de réécrire l’histoire pour que plus belle soit la vie.

6.5/10

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« Qui a tué Lady Winsley ? » (Lady Winsley) de Hiner Saleem

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“Têtes de Turcs”                                                          

Sur la petite île de Büyükada, Lady Winsley, une écrivaine américaine, est retrouvée assassinée. C’est l’inspecteur Fergan, venu d’Istanbul, qui est chargé de l’enquête.

Cheveux gominés, regard sombre et imper impec’ au col relevé, Fergan s’est échappé d’un film noir. Il a pour lui du flair et des méthodes innovantes en ce territoire retiré. De quoi déstabiliser une police locale dépassée, plus encline à la brutalité et aux accusations approximatives. Mais pas facile de faire parler l’ADN quand l’ensemble de la communauté est apparenté.

Des portraits peinturlurés, souriant le couteau entre les dents, défilent sur le générique initial. Un mélange annonciateur de grotesque et d’inquiétant. En dépit d’une dimension politico-sociale qui devrait quelque peu déplaire à Erdogan, l’œuvre manque de panache. On espérait une farce mordante, un crescendo dans l’angoisse et une résolution plus subtile. Peut-être au prochain crime.

5.5/10

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« Trois visages » (Se rokh) de Jafar Panahi

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“Cinéma, mon amour”                                

A Téhéran, Behnaz Jafari reçoit une vidéo étrange et dramatique, dans laquelle une jeune villageoise l’implore de l’aider. Troublée, la célèbre actrice de télévision va lui porter secours, accompagnée de son ami réalisateur, Jafar Panahi.

Trois femmes qui se rêvent, sont ou furent des comédiennes. L’envie d’être libre au-delà des interdits, des sacrifices et du regard pesant des hommes. Trois visages symboles de l’Iran passé, présent et futur. On se soutient, se protège, danse dans l’ombre et avance, main dans la main, sur une route étroite et sinueuse.

L’air de rien, Panahi s’amuse à mêler les genres – enquête à suspens, drame, comédie –, jonglant avec le vrai et le faux. Caméra, téléphone, lanterne magique font la diversité de ses images. Son film malicieux est avant tout la déclaration d’amour au septième art d’un homme empêché, mais passionné.

7/10

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« L’insulte » (The insult) de Ziad Doueiri

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“Le procès du siècle”                                                  

« Sale con » assène Yasser, le contremaître palestinien, à Toni, le chrétien. Un accrochage qui aurait dû rester sans lendemain, mais qui à Beyrouth entraîne les deux hommes dans un procès qui les dépasse.

C’est de l’eau qui asperge l’autre. Une gouttière non conforme qu’on refuse de mettre aux normes. Des mots que l’on ne parvient à digérer. Des excuses qui ne sortent pas et se changent en coups de poing dans le ventre. C’est un baril de poudre qui explose à la moindre étincelle, symbole d’un pays aux plaies encore béantes.

Cet engrenage qui étouffe les protagonistes afin d’évoquer la société dans laquelle ils se démènent n’est pas sans rappeler la mécanique de l’Iranien Asghar Farhadi. Le procès dépasse vite l’intime pour toucher au politique et à l’histoire du Liban. Il illustre la cohabitation conflictuelle entre chrétiens de souche et réfugiés palestiniens, veillant justement à ne pas prendre parti. Le propos est plutôt clair et bien tenu. Quelques effets démonstratifs – rebondissements superficiels, envolées dramatiques et musicales – lui font perdre en subtilité.

6.5/10

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« Un homme intègre » (Lerd) de Mohammad Rasoulof

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“Les pécheurs”                                                                   

Loin du tumulte de Téhéran, Reza s’installe avec femme et enfant à la campagne. Là, il devient un modeste pisciculteur. Mais le terrain qu’il occupe intéresse une société privée prête à tout pour l’obtenir.

Peut-on garder les mains propres quand tout est sale autour de vous ? Tel l’un de ses petits poissons rouges, Reza s’ébat pour survivre entre les mailles du filet qui l’étouffe. Car dans cet océan de corruption où la parole des juges, policiers, banquiers… s’achète par liasses, l’oxygène se fait rare. Si Reza refuse d’abord les règles de ce jeu inique, c’est pour mieux s’en servir au final, quitte à y noyer son âme. Nul n’est « prophète » en son pays, mais entre un rôle d’oppresseur ou d’opprimé, il faut apprendre vite à faire un choix.

La menace d’un emprisonnement immédiat n’a pas éteint les flammes du réalisateur. Son constat n’en est que plus amer, teinté de désespoir, face à l’oppression du régime. Attaque de corneilles, marée de cyprins morts, maison en feu, autant de scènes marquantes, de symboles inquiétants. Où trouver un refuge, une grotte, pour permettre à l’intégrité iranienne de se ressourcer ?

7/10

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