« Reminiscence » de Lisa Joy

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“Total recall”  

Nick Bannister tente de gagner sa vie en plongeant ceux qui font appel à ses services dans leurs souvenirs. De quoi leur permettre de retrouver un bonheur perdu ou de simples clés égarées. Quand Mae, une cliente qui a su le séduire, disparaît, l’ancien combattant se met à sa recherche.

Dans ce futur proche, le réchauffement climatique a transformé Miami en Venise. Les gratte-ciel ont les pieds dans l’eau et le bateau a remplacé l’auto. La nuit s’anime pour éviter la torpeur du jour. Les riches réquisitionnent les terres, faisant des miséreux des âmes flottantes. La colère des noyés gronde. Vision anticipatrice inquiétante qui permet néanmoins de belles images aquatiques comme ce théâtre immergé.

Quand le futur n’a plus rien à offrir, le passé devient un refuge dans lequel on s’engouffre pour ne plus en sortir. Présupposé digne d’intérêt, même si le scénario qui s’ensuit n’est pas aussi vertigineux qu’Inception ou Minority report. La réalisatrice multiplie les éléments clichés du film noir, comme le détective privé désabusé, la femme fatale et le vilain balafré. Voix over et flashbacks escortent romance impossible, trahisons et conspiration. Mais les rôles archétypiques se renversent. Dans ce cinéma, les hommes pleurent leurs amours perdues, quant aux belles entreprenantes, elles tiennent à la fois le manche, la bouteille et la crosse.

(6.5/10)

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« Deux » de Filippo Meneghetti

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“Une femme avec une femme”  

Mado et Nina sont plus que des voisines de palier. Septuagénaires, elles souhaitent enfin quitter la France pour s’établir ensemble à Rome. Mais un accident vasculaire cérébral bouleverse leur projet.

Dans la lumière fraîche d’un matin calme, deux fillettes jouent à cache-cache. Autour d’un arbre, l’une cherche l’autre dissimulée, quand celle-ci disparaît subitement. Voilà des années que Madeleine, veuve désormais, tait son véritable amour auprès des siens. Sa fille et son fils ne comprendraient pas. Même si la vie et les rêves ne tiennent souvent qu’à un fil.  

Il y a ce pont romain qui relie les rives et ce corridor séparant deux appartements. Cette veilleuse dans le couloir qui signale les présences, ce judas par lequel on épie et qui nous observe. Lors d’intrusions furtives, il convient de se blottir dans le noir, derrière un rideau de douche, avant de pouvoir atteindre le lit. Menaces, chantage, pierre jetée à la fenêtre et enlèvement, aimer ainsi devient une lutte toutes griffes dehors. Un mode « thriller » trop appuyé parfois et pas toujours utile que choisit Filippo Meneghetti. Sa mise-en-scène élégante et pudique s’avère néanmoins remarquable. Une simple poêle sur le feu lui suffit pour signifier le drame en train de se jouer. Des comédiennes à la hauteur et une histoire douloureusement tendre qui rappelle qu’il n’y a ni âge ni sexe ni genre pour dire « Je t’aime ».

(7/10)

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« Jungle cruise » de Jaume Collet-Serra

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“La croisière s’amuse”  

Persuadée que l’arbre aux vertus curatives n’est pas qu’une légende, la botaniste anglaise Lilly Houghton se rend au Brésil pour le découvrir. Escortée par son cher frère, elle embarque sur le rafiot de Frank Wolff, un bonimenteur de première.

Quand l’intrépide Mary Poppins défie The Rock, il y a des étincelles dans l’air. Aucunement intimidée par la montagne de muscles, Lillindiana lui tient tête et impose ses choix. Quant au troisième larron, plus coquet que sa sœur en pantalon, il participe follement à la mascarade en se révélant. Le trio improbable tient bon la barre dans cette relecture féministe et inclusive de l’attraction incontournable de Disneyland. Mais à l’écran, le numérique a remplacé l’artisanat des automates. Dans cette jungle à la Jumanji, serpents, jaguar, araignées et oiseaux animés ne suscitent ni la peur ni le rêve. Quant à l’Amazonie hawaïenne, elle n’est guère mise en valeur par un montage rapide et furieux préférant privilégier l’action, quitte à nous imposer un sous-marin allemand dans les eaux de ce long fleuve intranquille.

La croisière s’amuse donc, mais lassé par trop d’effets et un scénario bien prévisible, le spectateur débarque avec un petit mal de mer.

(5.5/10)

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« Seize printemps » de Suzanne Lindon

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“L’effrontée”  

Suzanne, seize printemps, se lasse déjà de son existence, des filles et des garçons de son âge. Sur son chemin, elle croise le regard de Raphaël, un comédien de trente-cinq ans.

Un film écrit, réalisé, interprété, dansé et chanté par l’apparition Suzanne Lindon, entourée d’acteurs installés. Cela fait beaucoup, même pour cette enfant gâtée par les fées, bercée entre Vincent du même nom et Sandrine Kiberlain. Pas de quoi lui jeter la pierre néanmoins et empêcher la jeune ambitieuse de s’exprimer.

Cultivée, l’héroïne lit Boris Vian et s’anime quelque peu sur les succès de Christophe. Blouse virginale et blue-jean, mèche noire rebelle sans cesse replacée derrière une grande oreille, l’effrontée réincarne Charlotte Gainsbourg, minaudant entre deux diabolos au cœur grenadine. Dans les boums, celle qui est ailleurs regarde les autres remuer sur des chansons datées et donne, sous la contrainte, la note de 5 à tous les garçons présents. Un résultat médiocre. Pialat, Miller, Kurys, Pinoteau inspirent donc le bal de la débutante. Hommage à des références qui finissent par être pesantes pour un trop long-métrage chaste et vain. Suzanne semble s’être trompée de génération, tant elle n’a rien à dire sur la jeunesse d’aujourd’hui. Sans Internet ni téléphone, que leur reste-t-il ? Le théâtre peut-être, mais il ne satisfait plus non plus l’acteur, réduit à jouer un arbre. Je m’ennuie, tu t’ennuies, ils s’ennuient. « J’attends que quelque chose se passe… », fredonne le générique de fin. Nous aussi.

(6/10)

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« Annette » de Leos Carax

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“Big Bazar”  

Ils ont tout pour être heureux, Ann et Henry. Elle est une cantatrice adulée et lui un humoriste à succès. Annette, fillette unique, va bientôt naître et couronner leur amour. Mais le ver est dans le fruit.

Attention, mesdames et messieurs, dans un instant, ça va commencer. Si vous voulez rire, pleurer, vibrer, bâiller ou péter, faites-le de manière discrète… Retenez votre souffle et plongez dans un univers à la folie des grandeurs. Le chef d’orchestre Carax est aux commandes et se met en scène pour nous accueillir : « So, may we start? »

Cette entrée en matière méta réjouit. A la partition, au micro et à l’initiative du projet, les Sparks entonnent un opéra glam rock qui tiendra 139 minutes, sauvant le film d’un possible naufrage. En un plan-séquence, les comédiens principaux les accompagnent avec simplicité dans les rues d’un « La La Land » proche d’Hollywood et de Broadway. Mais le couple star se sépare, moto contre limousine, et part dans une direction opposée. Adam Driver a pour mission de nous faire mourir de rire par ses bons mots ou des chatouilles. Impossible pour l’excellent acteur. Plombé par l’échec, il remet son masque de Dark Vador pour qu’Angèle lui balance son quoi en quelques notes. A l’opposé, Eve Cotillard croque la pomme en agonisant tous les soirs sur scène et sous les applaudissements. Ne pouvant être la hauteur, la Française appliquée est doublée pour les parties lyriques. Le décalage déçoit et maintient à distance. Opposition entre art élitiste et populaire, affres de la célébrité, besoin de reconnaissance, violences faites aux femmes, baby blues et exploitation des enfants marionnettes…, le roi Leos varie les thèmes, mais ne fait que les survoler. Mélange des genres entre tragédie musicale, romance appuyée, Titanic, le fantôme de l’opéra, concert pop assombri de meurtres et d’un procès. Ce big bazar conceptuel et visuel jongle avec la beauté et le grotesque. Quand cette scène touchante apparaît enfin, le temps pour une fillette de faire la leçon à son père vaincu. « Stop watching me », implore-t-il alors. Le rideau se referme, le spectacle est terminé, bonne nuit !

(6.5/10)

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« Garçon chiffon » de Nicolas Maury

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“Enfant gâté”   

Homme au bord de la crise de nerfs, Jérémie quitte Paris pour sa terre natale, le Limousin, afin de retrouver de la brillance auprès de sa chère mère.

Jérémie est en train de chiffonner sa vie. Jaloux maladif, il envenime sa relation avec son compagnon qui finit par le « jarter ». Comédien atypique, il peine à convaincre les réalisateurs ou tente d’échapper à leurs griffes. Déçu, il n’a pas assisté à l’enterrement de son père. Bénéficiant d’une des plus belles vues sur la capitale, le garçon mélancolique peine à y trouver sa place et son chemin. Droite ou gauche ? Un retour aux sources permettra-t-il à l’enfant gâté de grandir enfin ?

Sérieux égocentré ou autodérision totale. Ecorché vif ou diva excentrique. Chiot attendrissant ou tique importune. Le personnage est tout et son contraire. Il ne laisse guère indifférent, suscitant l’envie de lui expédier une bonne gifle ou de lui tendre un mouchoir pour essuyer ses nombreuses larmes. Jérémie est à « cent pour cent » le jumeau d’Hervé et le reflet de son tuteur Nicolas Maury. Rêvant d’un coin de Paradis, il quête la lumière et les applaudissements. Bien entouré, il choisit Nathalie Bye comme douce maman, réduit Isabelle Huppert à une passante figurante et offre à sa complice Laure Calamy le pétage de plomb de l’année. L’entreprise peut plaire par sa fantaisie, ses élans poétiques et son décalage comique. Mais sur la longueur, le freluquet fatigue, agace un peu et ennuierait presque. « Vous êtes ‘trop’ ! », lui dit-on. C’est tout lui.

(5.5/10)

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« Ammonite » de Francis Lee

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“Seule la mer”   

Sur la côte du comté de Dorset en 1840, Mary Anning est une paléontologiste renommée, mais déconsidérée par ses pairs. Ses journées, elle les passe en bord de mer, à la recherche de fossiles. Lorsqu’on lui demande de prendre à ses côtés Charlotte, épouse convalescente, sa routine se fissure.

Visage fermé et frustration rentrée. Le quotidien de Mary est morne, au chevet d’une mère malade, plus tendre avec ses chiots de porcelaine qu’avec sa propre fille. Les ammonites demeurent son échappatoire. Au diable les chapeautés patentés qui spolient ses découvertes sous prétexte qu’elle n’est qu’une femme. Face à elle, apparaît désormais la jeune Charlotte, fébrile et corsetée par un mari sévère. Au contact l’une de l’autre, leur carapace se fêle pour laisser éclater une passion libératrice.

Dans son film précédent – Seule la terre –, Francis Lee illustrait le corps à corps animal de deux gardiens de moutons. Les silences de la mère et de la mer ont pris la place d’un père immobilisé et des pâturages venteux ; deux héroïnes se sont substituées aux bergers. L’histoire est la même, mais l’approche plus lente, moins sauvage, due à la condition étriquée des personnages. Elle laisse planer quelques longueurs, malgré la brièveté des séquences. L’érotisme peine à pointer au travers d’un regard, d’un geste délicat et discret, avant que l’étreinte ne lui donne enfin le temps d’exister. Kate Winslet fait battre le cœur de l’océan en enlaçant sans rougir sa partenaire Saoirse Ronan, et s’autorise cet amusant clin d’œil. Cette fois, c’est elle qui prend le fusain pour croquer la silhouette de sa Rose en train d’éclore avant que ne chavire le navire de leurs sentiments.

(6.5/10)

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« Master Cheng » (Mestari Cheng) de Mika Kaurismäki

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“Dessert sucré” 

Cheng et son fils entrent dans le restaurant du bord de route de la blonde Sirkka. L’homme est à la recherche d’un certain Monsieur Fongtron. Plus tard, lorsqu’un groupe de touristes chinois en rade débarque, il propose ses services en tant que cuisinier professionnel. Ses plats raffinés émoustilleront ce petit coin de Laponie.

On imagine sans peine le décalage culturel démarquant la saucisse-purée flasque finlandaise des nouilles sautées asiatiques appétissantes. A l’écran, l’opposition manque pourtant de goût et de piquant, préférant nous servir un beignet bien mielleux. Le « top chef » est très vite adopté par les pères Noël bourrus du village. Sauna et tai-chi-chuan semblent si bien aller ensemble. Quant à la belle tenancière solitaire, elle est évidemment sous le charme de ce papa perdu. Tout coule sans anicroches ici, comme l’eau silencieuse d’un lac serein sous le soleil de minuit. Et si la police met son grain de sel, c’est uniquement pour faire de la figuration. Loin de la saveur aigre-douce des sushis de son petit frère Aki – L’autre côté de l’espoir – Mika chante une douce sérénade, trop sucrée pour les papilles.

(5.5/10)

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« Milla » (Babyteeth) de Shannon Murphy

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“This is a love story”

Quand la lycéenne Milla rencontre le farouche Moses, elle ne peut être attirée que par son énergie et sa vitalité. De quoi lui faire oublier un temps le mal qui la ronge.

Sur un quai de métro, la jeune fille hésite. A l’approche de la rame, sa cadence respiratoire accélère. Il suffirait juste d’un mouvement, d’un petit pas pour… Mais en lieu et place, c’est lui qui la bouscule et frôle avec audace les wagons qui circulent. Un choc pour un coup de foudre entre ce garçon sauvage et une cancéreuse au bout de sa vie.

Une romance adolescente qui, sur le papier, fait craindre le pire. Mais l’approche choisie évite autant que possible les clichés liés au genre. Bal de fin d’année, chimiothérapie, perruque, infidélités et faux espoirs sont certes évoqués, mais laissés en suspens, camouflés dans les ellipses. L’intérêt est ailleurs et notamment dans les personnages gravitant autour. Un petit monde nuancé qui, en quelques scènes allusives, gagne en épaisseur. Les parents de Milla ressemblent à ceux de Juno. Aimants, discrets et maladroits, ils acceptent comme ils le peuvent le Roméo dépendant de leur fille. Quitte à lui refiler leur propre Xanax et morphine pour qu’il ne disparaisse pas. Saynètes potentiellement scabreuses mais traitées avec humour et une certaine légèreté. Rappelant fortement l’élan poétique du sensible This is not a love story d’Alfonso Gomez-Rejon, Milla s’étiole néanmoins sur la longueur. Rattrapée par son sujet, le film perd, à l’image de son héroïne, force et fraîcheur.

(6.5/10)

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« Palm Springs » de Max Barbakow

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“Un mariage sans fin”

Coincé dans une boucle temporelle, Nyles revit sans cesse le jour du mariage de l’amie de son amie. Quand Sarah, la sœur de l’épousée, l’y rejoint par accident, il trouve en elle une compagne d’infortune.

Il y a pire que Palm Springs pour y consumer l’éternité. Hôtel de luxe, plongeons dans la piscine, cocktails à foison et petits fours. Le purgatoire a un goût de paradis. Mais les mêmes discours et vœux échangés deviennent des litanies. Et les flèches décochées ne sont pas uniquement celles de Cupidon. On se saoule pour oublier, baise qui l’on peut en attendant et tue le temps en se tuant. Que faire d’autre ? Mais à deux, c’est déjà mieux. Sans Sarah, rien ne va !

Un jour sans fin auquel on ne peut ne pas penser. Plus régressif, plus vulgaire, plus alcoolisé, et beaucoup moins romantique. Il n’y a pas de fumée sans joint. Cette comédie marrante ne deviendra certainement pas un classique comme le film de Harold Ramis qu’elle n’ose jamais nommer. Elle parvient néanmoins à souffler un petit vent frais dans le désert californien.

(6/10)

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