« Ma fabuleuse Wanda » (Wanda, mein Wunder) de Bettina Oberli

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“Femme à tout faire”  

Wanda, aide à domicile polonaise, revient en Suisse pour s’occuper du patriarche Joseph, victime d’une attaque cérébrale. Sa présence ne laisse aucun membre de la famille indifférent.

Elle connaît bien cette belle maison, située au bord du lac de Zurich, et tous ceux qui l’habitent. Elsa, la reine mère, accueillante, mais exigeante. Sa grande fille, Sophie, affairiste frustrée et méfiante. L’incompris Gregi qui, plus passionné par les oiseaux que par l’entreprise, peine à quitter le nid. Mephisto, le chien incontinent. Le vieux Joseph, enfin, plus épris qu’il ne devrait l’être de cet ange gardien venu de l’Est. Ménage et service en cuisine sont à sa charge pendant ces trois mois travaillés, en plus de la toilette et des soins quotidiens prodigués au malade. Sans oublier ce petit extra confidentiel pour quelques billets de plus. Un accord gagnant-gagnant jusqu’au jour où la fabuleuse Wanda tombe enceinte.

Il y a un peu du Théorème de Pasolini dans cette histoire de famille aisée, séduite et bouleversée par un personnage étranger. Face à l’annonce d’un futur héritier, le clan des Wegmeister-Gloor et les vérités éclatent. Dans cette tragicomédie vivante, le nerf de la guerre est principalement l’argent. Tout s’achète et tout se vend, les femmes, les vaches, les enfants. Un regard caustique qui fait parfois grincer des dents. Mais l’amour, quand il est maternel, surpassera les vénalités d’usage. Et malgré les peines et les trahisons, Marthe Keller reste toujours d’une grande classe.

(6.5/10)

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« Cinq nouvelles du cerveau » (The brain) de Jean-Stéphane Bron

Critiques

(56es Journées de Soleure) “A. I.”

Le cerveau, machine complexe, extraordinaire et mystérieuse. Peut-on le reproduire, le surpasser, le transcender ?  Cinq neuroscientifiques partagent leurs expériences et interrogations.

Le couteau suisse Jean-Stéphane Bron se triture les méninges et nous encourage à en faire de même. Comment se définissent nos intentions ? Qu’est-ce que la conscience ? Les robots seront-ils dotés d’une âme ? Apprendront-ils à apprendre ? Remplaceront-ils un jour l’humain ? Le domineront-ils ? Ne sommes-nous qu’une étape sur le chemin de l’évolution, programmés à disparaître ? Fascinés, ces scientifiques ne sont-ils pas en train de jouer avec le feu au risque de nous brûler tous ?

Moins créatifs peut-être que les documentaires précédents du réalisateur – Le génie helvétique, Cleveland contre Wall Street, L’expérience Blocher –, ces cinq tête-à-tête suscitent plus de questions que de réponses. C’est avec un intérêt teinté d’inquiétude qu’on les appréhende. Dans les laboratoires, science et fiction ne font plus qu’un.

(7/10)

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« Just kids » de Christophe Blanc

Critiques

“Les enfants d’en bas”  

Suite à la disparition de leur père, Jack, Lisa et Mathis deviennent orphelins. Leur mère est morte précédemment de maladie. Mathis, le cadet âgé de 10 ans, nécessite un tuteur. Et, d’un commun accord, c’est son frère aîné, tout juste majeur, qu’il se choisit.

Une voiture abandonnée, la porte ouverte, le long d’un rail. Quand s’annonce au loin un train qui va la dépasser à grande vitesse. Pas besoin de plus pour comprendre. Ne restent que les enfants. Jack devient du même coup un père de substitution. Mais on n’est pas sérieux, quand on a dix-neuf ans. Celui qui se décrivait dorénavant comme l’adulte de la maison réalisera qu’il n’est qu’un « putain de gamin ».   

Le film enchaîne alors les scènes familiales de manière elliptiques et sans véritable intrigue. Jack et Mathis font la fête. Jack et Mathis disent au revoir à grand-père. Jack et Mathis partent à Barcelone. Jack et Mathis mangent du jambon. Jack et Mathis déménagent au sud de la France. Jack et Mathis jouent aux courses. Jack et Mathis rient, pleurent et s’insultent dans un « Je t’aime moi non plus » pas toujours consistant. Quelques moments touchants grâce à ce jeune duo endeuillé, mais ce manque de liant narratif qui aurait pu tout emporter. Dans le rôle de Jack, Kacey Mottet-Klein se détache néanmoins. De plus en plus charismatique, l’enfant d’en haut a bien grandi.

6/10

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« Petite sœur » (Schwesterlein) de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond

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“La chambre du frère”  

Dramaturge en panne d’inspiration, Lisa est au chevet de son frère, Sven. Ce comédien allemand de renom est en proie à une leucémie agressive. Entre l’Allemagne et la Suisse, sa jumelle va tout faire pour l’aider à remonter sur scène.

Elle est née deux minutes après lui et restera à ses yeux pour toujours sa « petite sœur ». Pourtant, c’est aujourd’hui elle qui le porte, l’encourage, le réconforte et tente de le soigner en lui cédant sa moelle et son sang. Face à ces inséparables, une mère fantasque – la délicieuse Marthe Keller –, un régisseur pragmatique et un mari esseulé qui ne comprennent pas toujours. Ce théâtre de la vie a pour décors la Schaubühne de Berlin ou l’air chic et pur de Leysin. Il s’achèvera dans un ultime dialogue fraternel de toute beauté.

Après avoir libéré Michel Bouquet de sa Petite chambre, le duo helvétique aborde à nouveau une situation dramatique avec délicatesse. Leur approche de la maladie demeure humble et évite le torrent lacrymal. Malgré quelques artifices superfétatoires – un vol en parapente incongru, une tentative d’enlèvement – et des personnages masculins pas vraiment à la hauteur, survole une héroïne : dans le rôle de la cadette, Nina Hoss fait preuve à chaque instant de son grand talent.

7/10

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« Les enfants du Platzspitz » (Platzspitzbaby) de Pierre Monnard

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“Enfance volée”                                                           

En 1995, les autorités décident de faire disparaître la scène ouverte zurichoise de la drogue. Des milliers de toxicomanes se retrouvent alors renvoyés dans des régions sans structure adaptée pour les accueillir. C’est loin de la grande ville que Mia, 11 ans, doit affronter la dépendance de sa mère.

Dans la terrible jungle du Platzspitz, une jeune fille s’avance parmi les âmes errantes. Protégée par son seul casque, elle quête celle qui a chu dans l’enfer des paradis artificiels. Lorsque sa cassette s’emmêle, c’est son refuge musical qui se brise, laissant les griffes de cette nuit se refermer sur elle.

Adapté d’une histoire vraie, le film se place à hauteur de l’enfant dévouée. Contrainte de grandir plus vite qu’elle ne le voudrait, Mia soutient, protège et supporte la cause première de son malheur, allant jusqu’à prier à genoux un Christ en croix de ne pas abandonner celle-ci. Face à sa pugnacité s’oppose la faiblesse de sa mère qui n’aura droit à aucune circonstance atténuante, contraignant sa fillette à mentir, voler, et acheter sa poudre explosive. Seul moment de tendresse entre les deux héroïnes convaincantes, l’apprentissage du roulage d’un joint. On s’agace et déplore l’irresponsabilité de ces adultes en souffrance qui dérobent l’enfance de leurs propres enfants, de même que la passivité de services sociaux dépassés.

Malgré les rais lumineux d’une bande de copains aussi esseulés et la présence d’un ami musicien imaginaire, tout paraît bien sombre ici. De quoi donner une autre image de la blanche neige helvétique.

7/10

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« The Witness » de Mitko Panov

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“Au nom de la loi”

La Cour pénale internationale de La Haye accuse le colonel Pantic de crimes contre l’humanité. Mais l’homme, considéré comme un héros national, terrifie les rares témoins disposés à parler. Pour éviter que le procès ne soit un échec, Vince Harrington, jeune auxiliaire de justice, part au pays à la recherche d’un ancien général qui pourrait enfin faire éclater la vérité.

Raie sur le côté, lunettes épaisses à la monture noire et cravate soigneusement nouée, Vince a tout du premier de la classe. Cet idéaliste au grand cœur ne compte pas les heures pour satisfaire sa soif de justice. Mais qu’est-il disposé à sacrifier au nom de la loi ? « Vous qui êtes si sensible, pourquoi avoir choisi le droit ? », lui demande la juge.

Le film peine à trouver un équilibre en mélangeant faits historiques – les guerres de Yougoslavie – et fiction. En manque de moyens et sans grandes idées, il hésite, oscillant entre l’action et le western. Malgré la présence de comédiens respectables – Marthe Keller et feu Bruno Ganz –, on peine à croire aux élans héroïques de ce sympathique gratte-papier, à la myopie guérie comme par miracle. Et quand la romance s’impose dans ce climat de guerre, il faut se contenter de l’artifice.

5/10

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« L’Apollon de Gaza » de Nicolas Wadimoff

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“Dans le secret des dieux”

En août 2013, une statue d’Apollon est découverte au large de Gaza. Son état de conservation extraordinaire suscite convoitises, interrogations et controverses. Depuis, plus rien, le bronze a disparu.

Où l’Apollon a-t-il été repéché ? Par qui et comment ? Qui le détient aujourd’hui et pourquoi le cache-t-il ? La caméra explore le temps et mène l’enquête avec finesse et poésie. Archéologues, experts, religieux, ministre et faussaires « repentis », se succèdent pour témoigner. Ils l’on vu, touché ou pas. Les mensonges s’accumulent dans « ce pays où il n’y a pas de place pour la vérité ». Et si cet événement n’était que mythologie ?

L’enjeu dépasse la question de ce dieu des arts et de la beauté. Dans cette odyssée impossible, le conflit reste présent. L’occupation, les postes-frontières et la menace des bombes scandent le quotidien des Gazaouis. Aussi, le patrimoine méditerranéen devient une guerre commerciale et politique. Car un pays sans histoire ne possède pas d’avenir.

7/10

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« Le réformateur » (Zwingli) de Stefan Haupt

Critiques

“Une histoire suisse”

En 1519, le protestant Ulrich Zwingli arrive à Zurich. Principal artisan de la Réforme, il va savoir imposer ses idées nouvelles, au risque de ne pas faire l’unanimité.

Humaniste avant tout, le prêtre revendique une Eglise à hauteur de ses fidèles : que l’on traduise la Bible en allemand pour que le peuple puisse enfin la comprendre ! Cédons à la ville les ors du décorum religieux afin qu’elle prenne en charge les miséreux affamés ! D’ailleurs, rien d’écrit n’interdit de manger de la viande en plein Carême, alors qu’ailleurs on brûle pour de la viande avalée un Vendredi saint ! Autorisons enfin le mariage des prêtres afin d’éviter les enfants illégitimes… Des principes révolutionnaires à l’époque, dont certains feraient encore aujourd’hui débat, 500 ans plus tard.

Ce film sage et appliqué donne une figure moins austère au penseur helvétique et modernise son discours. Manque de moyens ou choix délibéré, la mort violente du héros sur le champ de bataille n’est pas montrée. Elle aurait pu rendre hommage une dernière fois à la parole de l’homme et son importance sur ceux qui l’ont entendue.

6/10

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« Le merveilleux voyage de Wolkenbruch » (Wolkenbruchs wunderliche Reise in die Arme einer Schickse) de Michael Steiner

Critiques

“Un juif pour exemple ?”                                           

Mordechai Wolkenbruch, juif orthodoxe, fait le malheur de sa mère. Il ne s’intéresse à aucune des jeunes filles de bonne famille qu’elle lui présente. C’est que l’étudiant zurichois a rencontré Laura, une émoustillante « goya ».

Il est plutôt attendrissant ce brave Motti quand il s’adresse directement à nous. Sous le poids lourd de sa kippa, il se débat pour éviter de finir asphyxié par les jupons de sa « Mame ». Judith Wolkenbruch ne fait pas que couper des têtes et aurait mérité une scène plus tendre avec son fiston pour se sauver de la caricature à gros traits. En dépit d’une échappée belle dans la bulle de Tel Aviv, le reste, plus gentillet qu’amusant, est plat comme du pain azyme. Charme désuet et neutralité d’usage pour cet opus helvétique.

5.5/10

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« I am not your negro » de Raoul Peck

Séances rattrapage

(Rattrapage) “Noir, c’est noir”

Proche de Martin Luther King Jr. et de Malcolm X, l’auteur James Baldwin s’en est allé avant d’avoir pu achever son livre sur leurs assassinats. Ce documentaire captivant relate ses années de lutte et de résistance en faveur des droits civiques afro-américains.

« L’histoire des Noirs en Amérique, c’est l’histoire de l’Amérique. Ce n’est pas une belle histoire… » Images d’archives, entretiens, extraits de films réunis témoignent du malaise ambiant : peur, haine, violence, ségrégation demeurent palpables aujourd’hui encore. Héraut héroïque de la cause, Baldwin avertit, ses grands yeux humides : tant que les Blancs ne chercheront pas à comprendre pourquoi il leur a semblé nécessaire d’inventer la figure du « nègre », il n’y aura pour ce pays aucun avenir.

(8/10)

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