« L’ordre divin » (Die Götliche Ordnung) de Petra Volpe

Critiques

“Femmes des années septante”

Un petit village helvétique est sur le point de décider d’accorder ou non le droit de vote à la gent féminine. Nora, épouse, mère et bru dévouée, s’interroge pour la première fois sur sa place dans cette société. Nous sommes en… 1971.

Alors que le monde est en effervescence, que l’Amérique empêtrée dans la guerre du Viêt Nam est secouée par la vague hippie et les panthères noires, un bourg minuscule du canton d’Appenzell semble figé sous la neige. Y règne un ordre patriarcal millénaire où chacun occupe un rôle prédéfini : les hommes au charbon, les femmes à la maison, pour le meilleur et pour le pire. Et quand une petite troupe de ménagères désespérées osent enfin déployer leurs « elles », une vindicte masculine et étonnamment féminine menace de les clouer au pilori. Concentrée sur quelques jours, la lutte n’en sera pas moins âpre et décisive. A l’image des comédies engagées américano-anglaises – We want sex equality, Pride ou Les figures de l’ombre –, ce petit film suisse mélange habilement le grave et l’amusant. Audacieux, il n’hésite pas à associer étroitement émancipation et révolution sexuelles en prônant haut et fort l’amour significatif du vagin. Une image jaunie et le soin apporté aux détails environnants facilitent le saut dans cette époque d’un autre âge et pourtant pas tout à fait révolue. D’une situation très locale, le résultat rafraîchit les mémoires et touche à l’universel.

7/10

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« L’Opéra » de Jean-Stéphane Bron

Critiques

“Paris sur scène”                                                                                                              

Musique, danse, travail et passions. Des répétitions à l’administration, l’Opéra de Paris lève son rideau et dévoile ses coulisses lors d’une saison riche et complète

Miroir, mon beau miroir, dis-moi ce que tu dissimules derrière ton tain précieux… Car, au-delà du faste fièrement affiché, l’Opéra de Paris est un vivier d’humanité. La solennité du lieu peut tenir à distance. Mais le génie helvétique de la caméra si discrète de Jean-Stéphane Bron nous ouvre ses portes et nous y immerge au fil des rencontres. La direction, d’une modestie inattendue, ne s’autorise même plus à se définir comme la plus grande institution lyrique du monde. Du haut de son huitième étage, Dieu le père – Stéphane Lissner – contemple son œuvre. Son bureau domine les toits de Paris, Notre-Dame et la Tour Eiffel. Respecté, il laisse poindre une humilité lacrymale quand menace une grève générale ou à l’appel des applaudissements enthousiastes d’une première. Jeune baryton-basse en devenir, chorégraphe star, chef d’orchestre et belle étoile se découvrent furtivement, sans que soient négligées les milliers de mains qui s’activent des combles au sous-sol pour que le spectaculaire continue. Les séquences impressionnistes à l’émotion multiple se succèdent sur la longueur. On sourit de bon cœur quand un chanteur croche sur le « r » de « Bratwurst » ou qu’une jeune élève refuse de mettre en colère son violoncelle. On se fige lors d’une minute de silence hommage aux victimes du Bataclan ou à l’écoute de ces enfants défavorisés qui élargissent leur horizon en jouant sur des cordes sensibles. Art, culture, lyrisme, ego et souffrance de la beauté crée un dédale politique, économique et social, bribes symboliques de toute une nation qui nous entraînent avec un certain bonheur.

7.5/10

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« Above and below » de Nicolas Steiner

Séances rattrapage

(Rattrapage) “Quand t’es dans le désert”

Ils vivent en plein milieu d’un désert américain ou dans les égouts de Las Vegas. Des personnages malmenés par la vie qui s’accrochent comme ils le peuvent à un idéal en existant dans un monde parallèle et caché.

Un documentaire étrange et surprenant sur des marginaux en manque de place dans la société étriquée qu’ils côtoient. Sans trop en savoir sur eux, ils incarnent l’image de la solitude et de l’isolement, mais aussi la poésie, l’espoir et le rêve d’un ailleurs, d’un meilleur. Quelque peu circonspect quant au contenu du film, on salue le travail soigné sur le son, la musique, l’image et la lumière.

(7/10)

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Above and below

« Révolution silencieuse » de Lila Ribi

Critiques

“Elémenterre”

Adepte de la culture biologique, Cédric, paysan suisse, fait le choix d’une production céréalière entièrement locale. Une décision conséquente pour son exploitation et l’entier de sa famille.

Si le bonheur est dans le pré, il exige des sacrifices : oser remettre en question les acquis, affronter un système globalisé vicié et vicieux, quitte à se retrouver en marge. Un risque financier important pour ce père de six enfants et son épouse. Mais une démarche essentielle pour ces esprits zen. De ce retour au plus proche de la terre et du vivant dépend leur équilibre, leur harmonie. Les documentaires à succès Demain et Solutions locales pour un désordre global prêchaient la bonne parole en laissant de côté les difficultés engendrées. Plus intime, ce film capte avec modestie et sympathie les espoirs, les doutes et les frustrations qu’engendrent ces révolutions silencieuses à hauteur d’homme. Mieux tenu d’un point de vue cinématographique – lumière fuyante, cadre instable, image terne –, il aurait pu davantage convaincre et emporter.

6.5/10

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« Misericorde » de Fulvio Bernasconi

Critiques

“Pardonnez-moi”

Dans le froid Québec, un camion renverse Mukki et s’enfuit, laissant le jeune Amérindien pour mort. Touché par cette injustice, Thomas l’Européen renonce à prendre son avion de retour et promet à la mère de la victime de retrouver son bourreau.

Longues et désertes sont les routes de la Belle Province qui sectionnent ses forêts immenses. Échappatoires synonymes de liberté qui, de nuit, se teintent d’une noirceur inquiétante. Qui vous entendra crier si le danger vous y étreint ? Malgré des moyens limités, le réalisateur suisse parvient à créer une atmosphère malaisée, aidé par une musique de circonstance. Du road-movie au western, le cinéma nord-américain l’inspire. Sans les exploiter complètement, il parvient néanmoins à évoquer la périphérie perdue entre la civilisation des hommes et la nature sauvage, le métier de la route et son omerta, ainsi que l’horizon voilé qui pèse sur les communautés autochtones. Mais c’est le cheminement intérieur de ses personnages qu’il saisit et rend le mieux. Rongés par le sentiment de culpabilité, ces adultes concernés peinent à faire face à leur responsabilité et à demander pardon. Étape pourtant essentielle afin de rasséréner les esprits et réparer les vivants.

7/10

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« Un Juif pour l’exemple » de Jacob Berger

Critiques

Pensée du jour : Hellvétie

En 1942, alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage, la petite ville suisse de Payerne, sous ses airs rassurants, souffre économiquement. Faillites et fermetures se succèdent laissant planer rancœur et désillusions. Un petit groupe d’hommes, convaincu par la victoire prochaine de l’Allemagne nazie, décide en l’honneur d’Hitler de tuer pour l’exemple… un Juif. Ce crime va hanter l’enfance et l’œuvre de l’écrivain local, Jacques Chessex.

Film âpre et concentré qui  rappelle de manière percutante ce meurtre sordide qu’une certaine mémoire populaire aurait préféré oublier. Une souillure indélébile sur la blanche neutralité helvétique plus mythique que jamais. Au milieu des bêtes que l’on vend, achète, saigne et éviscère s’exposent la haine et l’antisémitisme. Avec intelligence et contrôle, le réalisateur recrée le contexte de l’époque et expose les faits. Il ose l’anachronisme et utilise le personnage de l’écrivain, enfant et vieillard, pour créer le lien entre le passé et le contemporain. Certains personnages et immeubles, les voitures modernes, les uniformes, n’appartiennent pas à 1942. Quant aux réfugiés d’hier cherchant à passer la frontière, ils ne peuvent qu’évoquer ceux d’aujourd’hui. De quoi signifier que la paix et le temps ne sont pas parvenus à réduire à néant la peur de l’autre.

7.5/10

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« Moka » de Frédéric Mermoud

Critiques

Pensée du jour : La vengeance est un plat qui se mange tiède

Une nuit, Diane s’échappe de la clinique suisse qui la recueille pour se rendre à Evian. A la recherche de la conductrice d’une voiture couleur moka qui a bouleversé son existence de mère, elle trouve Marlène, propriétaire d’une parfumerie. Son intention, l’amadouer et se venger.

Selon les mots du réalisateur helvète, l’envie de mettre en avant Emmanuelle Devos, qu’il a déjà eu le plaisir de faire tourner dans son précédent film Complices, était la plus forte. C’est sur son visage et sur ses épaules que repose l’essentiel de son intrigue. La comédienne, presque présente dans tous les plans, s’en sort avec caractère et conviction en jouant les chasseresses décidées, mais en déséquilibre. Nathalie Baye s’oppose à elle, en blonde platine, droite et lucide, cible mouvante de la première. Le cinéaste joue sur la confrontation et le contraste entre les deux femmes, quitte à appuyer parfois le trait. Le paysage lémanique, frontière entre deux pays, décor bordé par le lac et les montagnes, participe également à la symbolique posée, tout en dégageant une atmosphère autre et pesante. On regrettera toutefois des personnages secondaires proches du stéréotype, quelques facilités scénaristiques, ainsi qu’une retenue générale empêchant le trouble et le malaise de faire complètement effet.

7/10

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« L’aube » (Dawn) de Romed Wyder

Séances rattrapage

En 1947, les Britanniques tiennent la Palestine sous mandat et affrontent la lutte armée en faveur d’un Etat juif. Alors que les Anglais condamnent un membre de la résistance, les sionistes enlèvent un officier en représailles et proposent un échange. Le destin des prisonniers se jouera avant l’aube.

Adaptation d’un roman d’Elie Wiesel, ce huis-clos resserré, qui oscille entre cinéma et théâtre, s’interroge sur la fragile limite distinguant terrorisme et résistance. Tuer un homme, même pour une idée, signifie tuer un homme.

(7/10)

Dawn

« La vanité » de Lionel Baier

Critiques

« Memento mori », « Souviens-toi que tu vas mourir »… Tel est le message symbolisé par le crâne en anamorphose dissimulé dans la reproduction du tableau de Holbein qui orne maladroitement la paroi de ce motel en pleine décrépitude. David Miller ne l’a pas oublié, bien au contraire. Habitué à obtenir tout ce qu’il veut et quand il le veut, l’architecte vaniteux a même décidé d’anticiper son décès. Malade, il a fait appel à une association d’aide au suicide. C’est Esperanza qui est chargée de l’accompagner jusqu’à son dernier souffle avec pour seul témoin Tréplev, le prostitué de la chambre d’à côté. Sujet fort et polémique que la mort assistée qui, à l’écran, en a inspiré plus d’un – Mar Ardentro d’Alejandro Amenabar , Quelques heures de printemps de Stéphane Brizé et plus récemment Fin de partie de Sharon Maymon. Le Suisse Lionel Baier s’ajoute à la liste en préférant le ton d’un huis-clos plus humoristique que mélodramatique. Le début presque théâtral peine à trouver son rythme, le temps de poser la situation et les personnages. Action, trouvailles et bons mots s’enchaînent de manière artificielle parfois. Il faut attendre le « road trip » final de cette famille recomposée pour qu’une émotion véritable pointe et bouleverse. Dans leurs regards, c’est toute l’humanité qui transparaît. Et devant la mort, un geste d’amour, même vain, laissera une trace ineffaçable.

Pensée du jour : face à la mort, l’humain n’est que vanité.

7/10
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« L’iranien » de Mehran Tamadon

Critiques

Iranien exilé en France et athée déclaré, Mehran Tamadon a fait preuve d’une opiniâtreté certaine pour réunir face à lui et devant une caméra quatre mollahs, hauts dignitaires du régime de Téhéran. Son but, débattre durant trois jours et sous un même toit de ce qui les sépare. Ainsi, recrée-t-il dans un intérieur privé, un espace public aussi éphémère que réel, dans lequel la parole se veut libre et cordiale, en dépit de positions fort ancrées. L’expérience tourne à un exercice oratoire aussi grave qu’amusant qui enchaîne arguments pertinents et fallacieux sur des sujets délicats comme la laïcité, le voile, l’avortement et la démocratie, si bien que le contexte donné peut vite s’oublier pour toucher à l’universel insoluble du comment vivre ensemble. Si la mise en scène est créative, le dispositif limité n’évite pas quelques interprétations tendancieuses. Il se dote néanmoins du mérite, en ces temps de clivages religieux et culturels plus que marqués, de renouer le dialogue.

7.5/10