« Bienvenue à Suburbicon » (Suburbicon) de George Clooney

Critiques

“Mes chers voisins”                                                         

Bienvenue à Suburbicon, banlieue idéalisée des années cinquante. Une communauté multiculturelle qui s’enorgueillit de réunir, le sourire aux lèvres, des Américains de tout horizon. Mais quand une famille noire s’y installe, les âmes blanches se grisent.

Le décorum est parfait. Façades saines, pelouses impeccables, supermarché d’époque et église au milieu du quartier. Mais la réalité est trompeuse et le mal, insidieux. Il ne vient pas de l’autre, comme s’efforcent de le faire croire les esprits frappeurs, mais se terre à l’intérieur. Derrière ces rideaux fermés se dissimulent la haine, la vénalité et la violence la plus crasse. Des Etats-Unis dissociés qui rappellent ceux d’aujourd’hui.

Sur un scénario reconnaissable des frères Coen, Clooney joue la carte de la satire politisée. Méchant et plutôt bien vu, il manque néanmoins à ses personnages une conscience pour échapper au vide et se sauver en devenant des perdants magnifiques. Le comique disparaît et l’antipathie pointe avec l’ennui. Quelques notes d’espoir reposent enfin sur les générations futures, balles de base-ball survolant les murs.

5.5/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

Publicités

« A beautiful day » (You were never really here) de Lynne Ramsay

Critiques

“Le marteau et l’enclume”

Joe, dont la force physique n’a d’égale que sa fragilité psychique, est engagé pour retrouver la fille d’un sénateur, laissée aux mains d’un réseau pédophile. Ainsi s’engouffre-t-il dans une spirale impitoyable et sanguinaire.

Capuche sur la tête et barbe au vent, Joe prend les allures d’un Guillaume Tell moderne. Le justicier est dans la ville. Armé d’un marteau et mu par la vengeance, il frappe au cœur de ses ennemis. Puis, cheveux défaits et yeux hagards, l’homme devient Christ. Mais un sauveur suicidaire qui, traumatisé par son enfance, la guerre et le drame des migrants, ne croit plus à la rédemption. Autant de plaies à l’âme et au corps qui ne cicatrisent pas. Il faut bien les ailes puissantes du phœnix Joaquin pour porter un personnage aussi lourd. Mais, lesté par un scénario émacié et lacunaire sur la transmission de la violence, ainsi que par une mise en scène oscillant entre le génial et les excès, le voilà cloué au sol. Il s’envole néanmoins dans la plus belle scène du film, quand le tueur et le tué, couchés dans le sang, murmurent ensemble une chanson, main dans la main. Un soupçon d’humanité retrouvée en attendant la mort.

6/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« Seven sisters » (What happened to Monday?) de Tommy Wirkola

Critiques

“Hunger game”

Il était une fois des septuplées nées d’une mère morte en couche. Leur grand-père les recueille et prénomme chacune d’un jour de la semaine. Mais dans ce monde gangrené par la surpopulation, la politique de l’enfant unique fait loi. Aux yeux des autres, elles ne devront être qu’une. Ainsi, va leur vie secrète jusqu’à l’âge adulte. Un lundi soir, quand l’une ne revient pas. Et c’est l’existence de ses sœurs qui est menacée…

Il y a Monday, l’aînée modèle, Saturday, la fêtarde aguicheuse, et Sunday, l’idéaliste. Fragile, Garçonne, G.I. Jane et Geek complètent le tableau. Des caractères surlignés pour distinguer plus facilement les sept figures d’une même actrice, Noomi Rapace. La caricature est acceptable tant qu’on reste dans le conte noir comme l’ombre sur la neige. Quand la jeune Thursday se blesse au doigt, c’est six index en plus que l’on coupe pour saigner la différence. Insister sur la souffrance de la négation de soi et de ses dangers schizophrènes aurait permis au film de gagner en profondeur. Car l’univers dystopique proposé, mal dessiné, reste superficiel. Le scénario manque d’endurance et transforme l’intrigue en un « shoot’em up » dans lequel l’héroïne n’a que sept vies pour éviter le « Game over ».

6/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« D’après une histoire vraie » de Roman Polanski

Critiques

“Misery”

Alors que son dernier livre racontant le suicide de sa mère est un phénomène littéraire, Delphine, épuisée, ne ressent plus que le vide. Sa rencontre avec une admiratrice, Elle, lui redonne quelques couleurs. Mais cette nouvelle amie se montre de plus en plus intrusive et carnassière.

Roman Polanski a sans doute entraperçu dans le roman à succès de Delphine de Vigan des thématiques qui lui étaient familières. L’angoisse de la page blanche, l’enfermement psychique, la paranoïa ambiante, le double envahissant. Ce qu’il parvenait, cependant, à transcender dans ses films précédents, s’en tient ici aux limites d’une adaptation certes fidèle, mais sans éclats. A l’image de son héroïne incarnée par son épouse, le réalisateur souffre d’une panne d’inspiration créatrice. Perdant la dimension captivante de l’autofiction, il ne parvient aucunement à élever l’intrigue dans les airs de l’angoisse et de la perversité, alors que, dans le rôle de la prédatrice, Eva Green, la « burtonienne », pour la première fois en langue de Molière, lui apportait une facette gothique intéressante, du moins sur le papier. Mal dirigées, les comédiennes, distantes, peinent à croire à ce qu’elles racontent. Elles ne convainquent pas. Lecteurs, spectateurs et adeptes du cinéaste ne pourront qu’être déçus.

5/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« Mise à mort du cerf sacré » (The killing of a sacred deer) de Yorgos Lanthimos

Critiques

“Théâtre sans animaux”

Cardiologue émérite, époux et père attentionné, Steven paraît comblé d’un bonheur irréprochable. Pourtant, depuis quelques mois, c’est en cachette qu’il rencontre Martin, jeune orphelin d’un de ses patients décédé lors d’une opération. Un rapprochement étrange qui pourrait lui brûler les ailes.

Que peut inspirer à l’homme de science cet adolescent au visage marqué ? Un second fils à la recherche d’un substitut paternel ? Un oisillon malmené qui mériterait qu’on le protège ? La figure pitoyable de sa propre culpabilité ? La proie potentielle d’une perversité malsaine ? La relation est tendancieuse et n’augure rien de sain. Comme l’ensemble des personnages qui hantent cet univers glacial telles des âmes errantes manquant de chair. On se parle sans rien se dire. On se jauge et se dissèque. On s’aime sous anesthésie générale. Quand survient la foudre fantastique de la tragédie grecque, ces âmes déjà grises se noircissent. L’absurde devient sombre et inquiétant. La violence éclate. Œil pour œil, canine pour canine, la justice est une vengeance qui se mange froide. L’homme loup réclame le sacrifice du cerf. L’approche clinique et provocante de Lanthimos trouble, mais ne convainc pas autant qu’elle le devrait. Il lui manque du sens et du contenu, ainsi que ce cœur battant filmé en ouverture.

6.5/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« L’atelier » de Laurent Cantet

Critiques

“Plein soleil”

Olivia, romancière parisienne renommée, anime à La Ciotat un atelier d’écriture pour des jeunes en difficulté. Parmi eux, il y a Antoine, un élève doué, solitaire et inquiétant.

Laurent Cantet retourne à l’école. Cassant les murs de la classe parisienne qui lui permit de remporter la Palme en 2008, il laisse éclater la beauté estivale du sud. Malgré le bleu de la mer, le blanc des calanques et un accent chantant, la jeunesse qu’il décrit n’en est pas plus dorée. Entre la déscolarisation, les perspectives de chômage,  les attentats et les thèses extrémistes, elle aussi erre en quête de sens. Les yachts qui ont remplacé les tankers dans les chantiers portuaires de la ville demeurent des rêves inaccessibles. L’approche du réalisateur évolue cependant et gagne une dimension inattendue en s’orientant vers le film noir. Négligeant les autres protagonistes que l’on aurait aimé mieux connaître, l’intrigue se concentre sur Olivia et Antoine – talentueusement incarnés – et les confronte. Méfiance, attirance, séduction, interrogation, tous deux ont à apprendre l’un de l’autre. Le duel au soleil prend forme et se tend. Qui dégainera le premier ? Et pour quel mobile ? Sur le pays de lumière plane l’ombre.

7.5/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

 « Mon garçon » de Christian Carion

Critiques

“Son fils, sa bataille

Julien reçoit un message désespéré de son ex-femme, Marie. Mathis, leur garçon de 7 ans, a disparu, à l’occasion d’une classe verte dans les Alpes. Fugue ou enlèvement, le pire est à craindre.

Attention, exercice de style inédit genre « Actors Studio » ! Guillaume Canet, dans le rôle du père, ne connaît que quelques bribes du scénario et de son personnage, contrairement à ses camarades de jeu. En totale immersion, le comédien improvise et réagit comme s’il vivait personnellement les événements sans savoir où cela pourrait le mener. Seul contre tous, il devient un justicier dans la montagne, prêt à tout pour retrouver son fils. Tourné en quelques jours et de manière chronologique, le film se présente comme un thriller nerveux au suspens électrisant. Le dispositif très exigeant mis en place détermine à la fois l’intérêt et la limite de l’expérience. Soumis à ces conditions, Canet est-il plus crédible que ses partenaires ? Pas sûr. Sa spontanéité entraîne bafouilles et dialogues inaudibles. Mais le plus décevant demeure un scénario engoncé dans cet artifice qui multiplie les incohérences fâcheuses : un enfant disparaît d’un camp de vacances sans perturber un seul témoin ? Pratique. Mais que fait la police pendant ce temps ? Rien. Et comment parvient-on à rouler à toute allure avec une roue en moins ? Demandez à Christian Carion ! Jeu de rôle extrême ou cinéma-vérité, au vu du résultat, il est peu concevable que le procédé élu fasse florès et prêche de potentiels convaincus.

5/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« Mother! » de Darren Aronofsky

Critiques

“Pourquoi j’ai mangé ma mère”

Au commencement était cette maison décimée par le feu et qu’elle a, par amour pour lui, reconstruit de ses propres mains. Aujourd’hui, tous deux y vivent seuls au milieu d’une nature accueillante. Une nuit, un importun toque à la porte. Il le fait entrer et le laisse s’installer, malgré elle, en leur demeure.

Que vaut le film le plus décrié de l’année, rejeté en masse par la critique et le public ? Il faut le voir pour le croire. Sur un mode soi-disant inquiétant, glanant avec mollesse les codes de l’horreur psychologique et du fantastique, l’évangéliste Darren Aronofsky réécrit un Tout Nouveau Testament, de la Genèse à l’Apocalypse. Lui, Dieu créateur, est un écrivain en panne d’inspiration. Elle, Terre-Mère, cherche à protéger leur univers. Mais quand débarquent un vieil Adam, fumeur asthmatique, son alcoolique et frivole de femme, puis leurs fils mal élevés, c’est le crime au Paradis. Ils cassent, polluent, gaspillent et tuent les ressources offertes. Les pécheurs entraînent l’idolâtrie, les guerres de religions et le fanatisme terroriste. Y a-t-il un Christ Rédempteur dans la salle pour sauver l’humanité et le film simultanément ? Il est né le divin Enfant qui offrira corps et sang aux plus anthropophages des fervents. Aucun pardon possible alors, l’Enfer s’ouvre sous leurs pieds. Mais ne craignez pas, car la vie n’est qu’un éternel recommencement. Si grossière est la parabole que le message en devient risible au point de nous infliger une solide crise de foi en le bon sens du gourou réalisateur et de ses disciples acteurs.

3.5/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« Good time » de Ben et Joshua Safdie

Critiques

“La nuit fauve”

Le braquage paraissait si simple. Il aurait pu réussir si Nick n’avait pas fini par paniquer et courir lors d’un contrôle de police. Se sentant responsable, son frère Constantine va tout faire pour le sortir de prison. Quitte à s’enfoncer encore plus.

Les nuits new-yorkaises n’appartiennent pas aux frères de sang du Queens qui espèrent fuir le déterminisme. Elles préfèrent engloutir ces perdants choisis, appâtés par l’argent facile qui n’a jamais fait leur bonheur. Pas de répit donc pour « Connie », acculé par une succession de mauvais choix et une caméra collée à son visage. Une proximité contraignante qui s’impose d’emblée au spectateur. Menotté au personnage, il se noie avec lui dans un tourbillon d’eau sale peinant à retrouver un second souffle. L’angoisse et la tension montent dans cet océan d’imprévisibilité au rythme d’une musique électronique dissonante. L’asphyxie est proche, parasitée par quelques appels d’air. De l’absurde, de l’étrange, des rires échappés. En dépit d’un fatalisme trop vite ressenti, le spectacle étonne à en devenir presque fascinant. Cela reste beau une ville, la nuit. Un train cosmopolite hanté par des fantômes quêtant la sérénité qu’on leur refuse. Le « bon temps » promis dans le titre n’est qu’un leurre d’une ironie mordante, mais l’expérience éprouvante impressionne.

7/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com

« Petit paysan » de Hubert Charuel

Critiques

Vaches sacrées

Pierre se consacre corps et âme à son exploitation. Si bien que quand il découvre que l’une de ses vaches est atteinte par cette fièvre hémorragique qui se propage en Europe, menaçant d’abattage l’ensemble de son troupeau, il prend le risque de le cacher.

Il est 6 h 45 quand retentit le réveil énergique. Pierre peine à décoller ses paupières. Il se lève, chancelant, et se fraye tant bien que mal un passage à travers les génisses qui ont annexé sa chambre. Dans la cuisine, pensif, il sirote un café, en compagnie de l’une d’elles. La symbolique de ce rêve initial interpelle. La vie du petit paysan, incarné avec conviction par Swann Arlaud, est entièrement dictée par ses bêtes : foins, traite, vêlage nourrissent ses journées et ses nuits. La famille, les amis et les amours chronophages demeurent en marge. Quand le malheur est dans le pré, c’est ainsi toute son existence qui est en jeu. Le registre du film évolue alors. Du réalisme documenté – Hubert Charuel, fils d’agriculteur, aurait pu le devenir –, on effleure le thriller psychologique, voire le fantastique. Obsessionnel, le héros s’inquiète et le devient. Sa peau le démange. Pour tenter de s’en sortir, il lui faut mentir, voler, faire chanter sa sœur vétérinaire, se débarrasser de ses encombrants parents, intimider un témoin gênant, soudoyer la police et brûler les cadavres. On aurait aimé frémir davantage dans cette descente et en savoir plus sur les effets néfastes de ce virus imaginaire, rappel de l’encéphalopathie spongiforme bovine, qui pourrait s’attaquer à l’homme. Désirant peut-être éviter le piège du « vouloir tout dire tout de suite » tendu aux premiers films, le réalisateur préfère illustrer avec subtilité la réalité d’un monde rural à l’agonie, pilier essentiel de notre société.

7/10

twitter.com/cinefilik
cinefilik.wordpress.com