« La mission » (News of the world) de Paul Greengrass

Critiques

(Film Netflix) “Il était une fois dans l’Ouest”

En 1870, le capitaine Kidd parcourt les villes texanes pour lire en public les dernières nouvelles. Sa route croise celle d’une jeune orpheline d’origine allemande enlevée et élevée par les Indiens. Le brave homme se donne pour mission de la ramener à ses derniers parents. 

Le pouvoir des mots dans un monde reculé, divisé par la Sécession et rongé par l’illettrisme. La force des histoires, théâtres de la vie, sur un peuple blessé, avide de rêves. Les dangers de la propagande et des faits alternatifs qui enveniment médias et faibles esprits. Pas besoin de réseaux sociaux pour évoquer l’actualité. Sur le papier journal, ce western avait de quoi plaire en cherchant à remplacer les balles par les phrases éloquentes, les coups par les points. Pourtant, le rôle de passeur et de réconciliateur du nouvelliste doit se contenter de quelques scènes illustratives. Le sage Tom Hanks l’incarne avec envie mais sans réelle profondeur. Il manque du rugueux, dans ce héros trop lisse pour convaincre entièrement. Face à la petite prisonnière du désert – Helena Benni Zengel –, il joue sans surprise les pères de substitution affrontant avec courage tempêtes et duels au soleil. Quant à la réalisation de Paul Greengrass, on l’avait connue bien plus en tension dans ses œuvres précédentes Vol 93, Green Zone ou Jason Bourne. Mission pas totalement accomplie.

(6/10)

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« La ballade de Buster Scruggs » (The ballad of Buster Scruggs) de Joel et Ethan Coen

Séances rattrapage

(Rattrapage – Film Netflix) “Lonesome cowboys”

Cette ballade dans l’Ouest américain se raconte en six couplets, quelques chansons et des cartouches à foison.

Le livre imagé s’ouvre page après page, chapitre après chapitre. Les mots sont délicats et poétiques. S’illustrent un blanc Lucky Luke tirant moins vite que l’ombre, un gibier de potence à la corde au cou, un homme tronc au regard inquiet, un orpailleur fiévreux et son Kid fumeux, une pionnière prisonnière du désert et deux chasseurs en prime dans une diligence. Ces duels au soleil sang pour sang mêlent justiciers et salopards, morts ou vifs, ainsi que quelques Comanches pour parfaire ce beau décor qui mue saison après saison. Ce pays où l’on achève bien les chevaux n’est pas fait pour vivre vieux.

Même si l’on aurait aimé qu’elles se répondent davantage, ces six pépites à suspens brillent par l’humour absurde des deux frères et leur ironie subtile. Quand la comédie éclate, la tragédie cavale à sa rescousse.

(8/10)

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« The Witness » de Mitko Panov

Critiques

“Au nom de la loi”

La Cour pénale internationale de La Haye accuse le colonel Pantic de crimes contre l’humanité. Mais l’homme, considéré comme un héros national, terrifie les rares témoins disposés à parler. Pour éviter que le procès ne soit un échec, Vince Harrington, jeune auxiliaire de justice, part au pays à la recherche d’un ancien général qui pourrait enfin faire éclater la vérité.

Raie sur le côté, lunettes épaisses à la monture noire et cravate soigneusement nouée, Vince a tout du premier de la classe. Cet idéaliste au grand cœur ne compte pas les heures pour satisfaire sa soif de justice. Mais qu’est-il disposé à sacrifier au nom de la loi ? « Vous qui êtes si sensible, pourquoi avoir choisi le droit ? », lui demande la juge.

Le film peine à trouver un équilibre en mélangeant faits historiques – les guerres de Yougoslavie – et fiction. En manque de moyens et sans grandes idées, il hésite, oscillant entre l’action et le western. Malgré la présence de comédiens respectables – Marthe Keller et feu Bruno Ganz –, on peine à croire aux élans héroïques de ce sympathique gratte-papier, à la myopie guérie comme par miracle. Et quand la romance s’impose dans ce climat de guerre, il faut se contenter de l’artifice.

5/10

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« Les oiseaux de passage » (Pájaros de verano) de Ciro Guerra et Cristina Gallego

Critiques

“L’étreinte du serpent”

Dans la Colombie reculée des années 60, Rapayet souhaite épouser la belle Zaida. Mais la dot exigée par la communauté Wayuu à laquelle elle appartient dépasse ses modestes moyens. Pour faire fortune, le jeune homme se lance dans le trafic de drogue.

Une danse endiablée pour commencer, séance de lutte et leçon de séduction. La femme ouvre ses ailes pour que reculent ses prétendants. Les traditions sont respectées. Mais dans cette région isolée, des oiseaux de passage deviennent de mauvais augures. Anticommunistes, les hippies américains sèment les graines du capitalisme. La marijuana se substitue au café. L’herbe folle attise les esprits. Argent, vanité et convoitise enveniment les âmes, les étouffant telle l’étreinte du serpent. Dans cette histoire de la violence, la guerre est déclarée. Les frères d’hier sont les ennemis d’aujourd’hui. Les oiseaux ne se cachent plus pour mourir.

Invitation au voyage. Entre tragédie grecque et fresque ethnologique, le film, basé sur des faits réels, chante la naissance des cartels colombiens. Malgré son exotisme et ses longueurs, le discours est limpide, quasi-programmatique. La caméra cadre et enferme ses corrompus dans leur malheur. Avec le temps, la parole est oubliée au profit des armes, voitures, vêtements et logements neufs. Mirage au milieu du désert, une villa digne du Corbusier. Dans ce néant, le luxe se transforme en bunker, prison dorée prête à exploser.

7/10

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« Les frères Sisters » (The Sisters brothers) de Jacques Audiard

Critiques

« Even cowboys get the blues »                                

Aux ordres du Commodore, Charlie et son frère Eli poursuivent un certain Warm, alchimiste capable de faire jaillir l’or des rivières. Dans leur quête, ils sont aidés par Morris, un détective privé, éclaireur éclairé.

Des coups de feu lacèrent le noir de la nuit, avant que les flammes de l’enfer n’achèvent bien les chevaux. Devant cette impitoyable violence, même les cow-boys les plus solitaires éprouvent des états d’âme. Tuer n’est pas jouer. Charlie, l’aîné, doute. Il rêve de rentrer à la maison, se fourrer dans les doux jupons de Maman. « Ô mon frère, où vas-tu ? », pourrait lui rétorquer son cadet, plus autoritaire, lui rappelant la folie paternelle qui coule dans leurs veines. Et toutes ces richesses si proches qu’elles leur brûlent les mains.

Jacques Audiard entame sa conquête de l’Ouest en imposant sa touche au western, symbole américain par excellence. De quoi désarçonner un temps son spectateur avant de le convaincre. Si l’on échange des balles, c’est autant que des mots. Tourné en Espagne, il nous montre la mer au détour d’un sentier. Sa chasse à l’homme devient une chasse à l’humanité. Un parcours initiatique aux couleurs d’un conte, une odyssée mythologique sur les prémices d’un monde en devenir, qu’il dédie en toute fin… à son frère disparu.

6.5/10

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« La route sauvage » (Lean on Pete) de Andrew Haigh

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“Lonesome cowboy”                                

Charley, quinze ans, s’attache vite à Lean on Pete, le cheval de course dont il s’occupe avec soin. Quand il apprend que l’animal, jugé trop vieux, va être bientôt abattu, il s’enfuit avec lui.

Il court, il court, le garçon, après la vie, qui n’a guère été tendre. Une mère partie, un père instable, peu d’éducation ni de quoi manger à sa faim. Le jeune homme s’échappe alors pour rejoindre sa tante dans le Wyoming, au souvenir de laquelle il se raccroche avec ferveur. Comme aux rênes qui le rattachent à son unique compagnon.

La conquête de l’Ouest n’est aujourd’hui plus qu’un vague fantasme. Le rêve américain a fait place à la désillusion. Les héros sont fatigués, tristes. Le chemin du retour, vers un refuge hypothétique, sera long et périlleux.

Moins fort et puissant que The rider de Chloé Zhao, western tout aussi désenchanté, le film de l’Anglais Haigh révèle surtout un nouveau talent : Charlie Plummer, pauvre cowboy solitaire.

6.5/10

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« Hostiles » de Scott Cooper

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“Les revenants”                                

Le capitaine Blocker accepte, à contrecœur, d’escorter le chef de guerre Faucon jaune, jusqu’au Montana. Après sept années de captivité, il est permis au vieux Cheyenne malade de retrouver sa contrée d’origine pour y mourir. Mais, en ces temps hostiles, le périple sera impitoyable.

Savoir faire alliance avec l’ennemi. Pardonner à ceux qui ont massacré les siens. Abandonner la haine et la vengeance, pour fumer le calumet. Qu’ils soient cowboys, Indiens, soldats, civils, hommes ou femmes, c’est ensemble que ces survivants pourront se reconstruire.

Ce beau western, frôlant parfois l’emphase, rappelle la violence sur laquelle se sont érigés les Etats-Unis. Son message est limpide : ne pas regarder en arrière, mais avancer dans la bonne direction, marcher au-delà des différences, pour espérer transformer cette terre de sang en terre promise.

6.5/10

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« The rider » de Chloé Zhao

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“On achève bien les chevaux”                                

Une chute brutale et un coup de sabot terrible. Brady se réveille, une plaque métallique greffée dans le crâne. S’il se remet en selle, le rodéo et l’équitation pourraient le tuer.

C’est un sport d’une rare violence, qui fait de l’homme, un mannequin désarticulé, agrippé au dos d’un cheval devenu fou. Quelques secondes suffisent alors pour emporter les rêves d’une gloire espérée. Le rodéo, c’est la vie, pas le paradis.

Le jeune Sioux Bradley est une flèche brisée. L’existence ne lui a fait aucun cadeau : une mère morte, un père joueur, une petite sœur handicapée et son meilleur ami, aujourd’hui paraplégique. Son seul bonheur, il le consume en murmurant à l’oreille des chevaux.

Le constat fait craindre le misérabilisme. D’autant plus que, des personnages à leurs histoires, tout est dit vrai dans ce western désenchanté. La réalisatrice évite le piège tendu en sublimant la beauté des paysages et l’amour qui demeure entre tous ces cabossés. Mais, c’est dans les scènes associant l’homme à l’animal qu’elle parvient à nous voler des larmes. On achève bien les chevaux.

7.5/10

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« Three billboards : les panneaux de la vengeance » (Three Billboards Outside Ebbing, Missouri) de Martin McDonagh

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“Even cowgirls get the blues”                                     

Mildred Hayes a perdu sa fille il y a quelques mois, sauvagement assassinée. Sa colère et son désespoir contre une police incapable de lui rendre justice, elle les éructe sur trois grands panneaux à l’entrée de la ville.

Le shérif peut avoir peur. Calamity Haynes, la femme qui cogne plus vite que son ombre, s’avance l’air mauvais, montée sur ses grands chevaux. Le duel au soleil discret du Missouri est annoncé. Dans ce face à face sanglant, il n’en restera qu’un.

A l’honneur, Frances McDormand dégaine la première et touche la cible sans pour autant exécuter ses partenaires de jeu. Qu’il soit officier malade, mauvais flic, publicitaire vénal, fils digne ou nain amoureux, chacun gagne en épaisseur et complexité pour décrocher son étoile.

Car le réalisateur anglais McDonagh est un as de la gâchette qui prend un malin plaisir à faire danser son spectateur. Du drame à la comédie, du thriller au western, il tire dans le mille ses balles dialoguées. Ainsi disparaissent les larmes dans un rire franc, avant qu’un regard, un geste délicat, nous transperce le cœur. Devant ce truand, cette brute et ce très bon, on ne peut que s’incliner.

Assurément, l’un des grands films de l’année.

9/10

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« Lucky » de John Carroll Lynch

Critiques

“La bonne étoile”                                                             

Dans une ville perdue au milieu du désert américain, le vieux Lucky se contente de sa routine quotidienne. Une chute sans gravité l’incite néanmoins à s’interroger sur le temps qui lui reste.

Dans ce western sans action, les tortues terrestres ont remplacé les chevaux, les bandits sont devenus des avocats vertueux et c’est sur les cigarettes que l’on tire plus vite que son ombre. Corps rachitique, joues creusées et cheveux trop longs, Lucky a tout du parfait cow-boy fatigué sous son chapeau usé. Mais, son doux regard reste vif, perçant les failles de l’existence. Loup solitaire, mais pas isolé, il suscite la bienveillance et l’amitié de la communauté environnante.

Pas de quoi vibrer plus que de raison, mais un hommage émouvant et prémonitoire à l’éternel second, Harry Dean Stanton. A 91 ans, l’homme quitte la scène sur un sourire en ayant décroché enfin un premier rôle.

6.5/10

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