« L’ordre divin » (Die Götliche Ordnung) de Petra Volpe

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“Femmes des années septante”

Un petit village helvétique est sur le point de décider d’accorder ou non le droit de vote à la gent féminine. Nora, épouse, mère et bru dévouée, s’interroge pour la première fois sur sa place dans cette société. Nous sommes en… 1971.

Alors que le monde est en effervescence, que l’Amérique empêtrée dans la guerre du Viêt Nam est secouée par la vague hippie et les panthères noires, un bourg minuscule du canton d’Appenzell semble figé sous la neige. Y règne un ordre patriarcal millénaire où chacun occupe un rôle prédéfini : les hommes au charbon, les femmes à la maison, pour le meilleur et pour le pire. Et quand une petite troupe de ménagères désespérées osent enfin déployer leurs « elles », une vindicte masculine et étonnamment féminine menace de les clouer au pilori. Concentrée sur quelques jours, la lutte n’en sera pas moins âpre et décisive. A l’image des comédies engagées américano-anglaises – We want sex equality, Pride ou Les figures de l’ombre –, ce petit film suisse mélange habilement le grave et l’amusant. Audacieux, il n’hésite pas à associer étroitement émancipation et révolution sexuelles en prônant haut et fort l’amour significatif du vagin. Une image jaunie et le soin apporté aux détails environnants facilitent le saut dans cette époque d’un autre âge et pourtant pas tout à fait révolue. D’une situation très locale, le résultat rafraîchit les mémoires et touche à l’universel.

7/10

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« Marie-Francine » de Valérie Lemercier

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“Papa ET maman”

A 50 ans, Marie-Francine a perdu son mari, son travail et son logement. Il ne lui reste alors plus qu’une solution : retourner vivre chez papa et maman.

Après l’échec douloureux de son précédent film sur l’adoption, 100 % cachemire, Dame Valérie opte pour un sujet moins périlleux et déjà traité par d’autres, la génération boomerang. La cohabitation contrainte entre parents vieillissants et enfants adultes engendre les situations de comédie efficaces, mais attendues. Le spectacle de la grande gigue infantilisée dès le réveil jusqu’à ses arrivées tardives amuse plutôt. Néanmoins, malgré une histoire d’amour avec un autre quinqua subissant une situation identique, le personnage de Marie-Francine paraît si peu mis en valeur au milieu des autres qu’il en devient presque insignifiant. Pas ou peu de répliques cinglantes, si ce n’est le « vieux cul » qu’elle jette à la figure paternelle, une révolte molle et tardive, aucune évolution charismatique… Une héroïne terne qui ne restera pas dans les annales.

6/10

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« Paris pieds nus » (Lost in Paris) de Dominique Abel et Fiona Gordon

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“Pas de deux”

Dans son petit village enneigé du Canada, Fiona reçoit une lettre de sa vieille tante lui quémandant son aide. Menacée par la sénilité, Martha ne souhaite aucunement finir sa vie dans une maison de retraite. Le débarquement a lieu à Paris, cadre d’un chassé-croisé ubuesque entre les deux femmes, suivi avec insistance par Dom, un sans domicile fixe vite amoureux.

Quand la Statue de la liberté descend de son piédestal pour éclairer la tour Eiffel, cela donne une comédie hybride, typique de ce couple d’acteurs-réalisateurs dégingandés.  Un mélange de poésie surréaliste, de maladresse clownesque et de cinéma muet. Ils évoquent Chaplin, Tati et Wes Anderson, le perfectionnisme en moins. Cela peut charmer ou lasser selon les sensibilités. On retiendra surtout Emmanuelle Riva, mon amour, dans un de ses derniers rôles tristement prémonitoire.

6/10

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« L’autre côté de l’espoir » (Toivon tuolla puolen) de Aki Kaurismäki

Critiques

“Les lumières de la vie”                                                                                                      

A Helsinki, Wikhström quitte sa femme alcoolique et son métier de représentant en chemises pour ouvrir un restaurant. Khaled a fui Alep en guerre pour une terre d’asile avec l’espoir d’y reconstruire sa vie. Deux chemins parallèles que le destin décide de croiser sur un coup de poing.

Le cinéma d’Aki Kaurismäki pourrait se définir comme l’enfant illégitime des frères Dardenne et de Chaplin, égaré dans un espace-temps indéfinissable marqué par l’esprit scandinave et les années 70. D’un côté, un sujet social lourd, ancré dans la contemporanéité de l’immigration, le rejet et l’élan solidaire qu’elle suscite. De l’autre, une légèreté dégageant de son mutisme un humour et une poésie désuets, mais rassurants. Un mélange hétéroclite qui peut déconcerter, tenir à distance. Entrecoupées d’intermèdes rock’n roll diégétiques, les saynètes font avancer l’histoire à leur rythme en jouant une partition douce-amère. Ombres et lumière, sourires et émotion marquent ce tempo adagio, dont le point d’orgue restera les sushis à la finlandaise.

7/10

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« Citoyen d’honneur » (El ciudadano ilustre) de Gastón Duprat et Mariano Cohn

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“Affreux, sales et pas gentils”

Daniel Montovani devient le premier écrivain argentin à remporter le Prix Nobel de littérature. Cet honneur, il le reçoit dans un discours faisant rimer reconnaissance et impudence. Quelques temps plus tard, il est invité à devenir citoyen d’honneur de Salas, patelin de son enfance sis au cœur de ses romans. Après hésitation, il accepte de retrouver celles et ceux qu’il a quittés en faveur de l’Europe, il y a quarante années.

La bande annonce suggérait une comédie fine et mordante dans la lignée des Nouveaux sauvages de Damián Szifrón, où apparaissait déjà l’acteur Oscar Martínez. Si les crocs se laissent entrevoir à travers les babines, l’humour vinaigré ne fait pas longtemps saliver. Rat des villes contre rats des champs, la confrontation entre le cynisme de l’intellectuel exilé et la candeur arriérée de ses anciens concitoyens est bien présente. En tant que fable caustique et cruelle, elle laisserait même supposer un contre-point intéressant à La Visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt. En vain, le déséquilibre est tel que le contraste en devient gênant et ne réserve pas le renversement espéré. Derrière ses lunettes, Montovani dégage une vanité plutôt subtile qui ne suscite cependant guère de sympathie. Sa maîtrise du verbe lui permet néanmoins de garder l’ascendant sur les ploucs d’en face qui ne s’expriment que par la bêtise, la convoitise et une violence exacerbées. Le prétexte final de la fiction satirique est certes esquissé sans parvenir à excuser l’ensemble.

5/10

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« Monsieur & Madame Adelman » de Nicolas Bedos

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“La plume et le masque”

Le glas résonne sur les accords du Requiem de Mozart. Victor Adelman, le grand écrivain, est mort. Approchée par un journaliste lors de l’enterrement, son épouse Sarah accepte de lui conter leur histoire, sa vérité.

Des années 70 à aujourd’hui, l’amour dure 50 ans. Un amour irréversible entre une plume aiguisée et sa muse amusée, pour le meilleur et pour le pire. Le coup de foudre raté, la séduction enjouée, le bonheur évident, l’ennui, le doute, la déchirure et l’envie marquent les chapitres de ce roman photographié. Il y a du drôle, du tendre, du cru et beaucoup d’elle. Doria Tillier, belle plante serpentant à travers les âges, sème son mordant et son piquant. Elle arrose son compagnon de travail et de vie, Nicolas Bedos, plus caricatural quand il est à la limite d’imiter son père. N’en déplaise à certains, il a le talent d’un auteur signant de sa poésie acide ce premier film (trop ?) bien écrit.

7/10

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« T2 Trainspotting » de Danny Boyle

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“Terminus”

Mark est de retour à Edimbourg, vingt ans après avoir fui les embrouilles en emportant le magot. Il a une dette à payer à ses anciens compagnons d’infortune qu’il retrouve un à un.

Les pires toilettes d’Ecosse, l’explosion de caca, les trains sur les murs, le bébé au plafond ou juste un jour parfait pour s’étendre entre quatre planches. Qui ne s’en souvient pas n’avait pas la vingtaine en 1996. Sur la musique transcendante de Born Slippy, c’était l’air béat et les yeux écarquillés que l’on s’injectait le premier shot de Danny Boyle. Fixe supplémentaire ici empreint d’une nostalgie pas déplaisante, mais amère. Que sont devenus ces accrocs aujourd’hui ? Si les rides, le cholestérol, la calvitie et le viagra ont marqué les corps, les âmes elles sont toujours aussi grises. Les losers emblématiques d’autrefois n’ont rien appris de leurs échecs, quêtant encore et toujours dans la drogue, le sexe sans amour et la violence, une échappatoire. Seules quelques lignes… sur papier seront une planche de salut. Deux décennies plus tard, ces tristes héro(ïnomane)s et le montage épileptique de l’Anglais, trop ancrés dans le passé, n’hallucinent plus. Les effets seconds sont moindres car, pour tous, le temps a passé.

6.5/10

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« Patients » de Grand Corps Malade et Mehdi Idir

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“Le capitaine fracassé”

Un plongeon trop arrosé dans une eau pas assez profonde et c’est la vie sportive de Benjamin, dit Ben, qui cesse brutalement. Devenu tétraplégique incomplet, il lui faut réapprivoiser avec patience son grand corps malade.

En caméra subjective dès les premiers instants, le film force le spectateur à se coucher sur un brancard, puis sur un lit d’hôpital. Les lumières froides suspendues au plafond s’imposent et agressent le regard. Les visages furtifs qui paraissent et disparaissent révèlent sourire, aigreur ou condescendance. Le ressenti oppresse. L’on suffoque à l’idée même d’être un jour prisonnier de son enveloppe charnelle. De n’être plus qu’un pantin désarticulé à la merci de mains, bras et jambes bienveillantes. L’approche autobiographique de Fabien Marsaud, slammeur émérite et reconnu aujourd’hui, se révèle pourtant tendre, pleine d’humanité. Bien entouré par le personnel soignant et ses nouveaux camarades de guerre, son personnage premier, incarné par l’enthousiasmant Pablo Pauly, affiche un humour communicatif bienvenu à l’ironie douce. Il rappelle que derrière la douleur et la paralysie, il y a l’envie folle de rester debout. Et que la guérison, âpre, longue si possible, ne peut se faire en étant seul. Elle nécessite courage, abnégation et des espoirs adaptés.

7.5/10

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« Rock’n roll » de Guillaume Canet

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“Marion et Guillaume, à table !”

A 43 ans, Guillaume a tout pour être heureux. Acteur reconnu, réalisateur récompensé, époux et père comblé. Il suffit pourtant que sa partenaire de 20 ans lui assène qu’à son âge il n’a plus rien de « rock’n roll » pour que sa vie si bien rangée parte en… couille.

Jamais mieux servi que par lui-même, Guillaume Canet se prend pour sujet premier de son film. Inspiré par sa propre crise existentielle, il nous offre une auto-analyse délirante illustrant au passage les méfaits de la célébrité, de la médiatisation sociale et du sentiment de vieillir. Le pari est osé et en grande partie relevé, l’homme malmenant avec un plaisir pernicieux son corps et son image. Dans le genre « Ma femme est aussi une actrice », il est secondé avec panache par la Môme Cotillard, une épouse au taquet qui ferait rougir de plaisir toute la Belle Province. On s’amuse beaucoup, on rit parfois, mais on se lasse aussi de ce discours égocentré bien trop long pour être incisif. Néanmoins, l’autodérision est telle qu’on ne peut que saluer la démarche et la performance du tout jeune quadragénaire plus épanoui que jamais.

7/10

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« Demain tout commence » de Hugo Gélin

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“Fille à papa”

Samuel, garçon de la plage charmeur, vit sa vie comme une fête. Soirées et filles se succèdent sans sérieux au fil de ses nuits. Mais quand un matin, Kristin, ancien coup d’un soir, lui laisse un bébé sur les bras, c’est toute son insouciance qui vacille. Direction Londres pour tenter de la retrouver au plus vite.

Il suffit de pas grand-chose à Omar Sy pour séduire son public. Regard espiègle, sourire « ultra bright », coolitude modèle, l’intouchable personnalité préférée des Français souffle le show.  Papa gâteau fondant pour les yeux de biches de sa petite, il devient un cascadeur immortel, cuisine le poulet à la manière de Jack Sparrow et transforme leur loft en magasin de jouets génial. Mais quand la comédie quête le sérieux, lorgnant sur un « Kramer contre Kramer » teinté de « Jamais sans ma fille », on se lasse et décroche. Inutilement étiré, le scénario ampoulé perd toute crédibilité pour laisser l’artifice s’imposer. Demeure ce refrain connu mais toujours véritable rappelant que chaque jour est profitable, car demain… tout peut s’arrêter.

6/10

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