« Un triomphe » de Emmanuel Courcol

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“L’heure de la sortie”  

Intermittent du spectacle sans contrats assurés, Étienne accepte d’animer un atelier théâtre dans une prison. Impressionné par le potentiel de ses cinq « élèves », il leur propose d’aller plus loin en jouant du Samuel Beckett.

Leur vie derrière les barreaux c’est attendre. Attendre le repas servi, l’heure de la sortie quotidienne, la visite au parloir, la fin de leur peine. Et si Étienne était enfin l’homme providentiel, le Godot capable de changer leur présent, leur avenir.  

Le scénario semble cousu de fil blanc, soutenu par son titre triomphant et divulgâcheur. Grâce à l’art de la scène, les loups s’efforceront de devenir agneaux afin de gagner la rédemption. En préférant taire leurs exactions, le réalisateur rend ces détenus sympathiques, voire héroïques. Si le film remplit en partie une grille archétypique, il prend plus de valeur grâce à ses jeunes acteurs dits débutants. « Ils jouent faux, mais sont dans le vrai » et impressionnent par leur naturel. Leurs partenaires de la Comédie-Française peuvent être fiers. Quant aux mots de l’auteur irlandais, ils font écho aux situations vécues entre ces murs : violence, humiliation, absurde, espoirs déchus. Enfin, le grand final déstabilise. Incroyable, il discrédite l’ensemble de la troupe au risque de décevoir. Une ombre passe avant que ne s’éteignent les projecteurs. Quand un carton confirme la véracité de cette histoire, c’est la preuve encore que la réalité dépassera toujours la fiction. Une issue grave et saugrenue qui aurait ravi Beckett lui-même.

(6.5/10)

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« France » de Bruno Dumont

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“Fake news”  

Journaliste de télévision adulée, France de Meurs parcourt le monde en quête d’exclusivité. Mais quand elle renverse un scootériste par accident, toutes ses certitudes s’effondrent.

Tailleur Dior et brushing impeccable, la reporter de charme a rendez-vous à l’Elysée. Assise au premier rang, la bonne élève attire l’attention du Président par ses messes basses impolies et calculées. Séduit par l’effrontée, Emmanuel Macron lui accorde la première question. C’est la victoire en chantant. Une entrée en matière montée de toutes pièces par Bruno Dumont afin d’asseoir son propos.  

Car France cultive l’art du faux. Au Sahel, en Syrie ou peut-être en Libye, la correspondante devient réalisatrice. Elle fait jouer ses combattants témoins, commande son caméraman et crie « Action » ou « Coupez ». Même sous les bombes, la belle se met en scène en arborant un rouge à lèvres couleur sang. Après le danger, le réconfort près de la piscine du palace du coin ou à bord d’un bateau confortable, loin du pneumatique de fortune sur lequel s’entassent des migrants africains.

Le factice imprègne l’intimité de la femme, comme cet appartement-musée qu’elle habiterait, son mariage non rentable où tentent d’exister en gagnant cinq fois moins son mari écrivain et leur fils qui ne la respecte pas. La fatalité qui scellera leur destin a tout d’une publicité pour automobile.

Le trucage démonte les paysages parisiens qui défilent lors de ses nombreux déplacements en voiture. Le pare-brise s’agrandit et devient écran de cinéma, comme dans les films anciens. Et ces décors montagnards, carte postale bavaroise.

La star satellise des personnages caricaturaux qu’ils soient intervieweurs comme elle, politiciens ou simples quidams avides d’un autographe ou d’un selfie de préférence. Palme à Lou, son assistante, l’humoriste Blanche Gardin, telle qu’elle s’illustre sous les projecteurs.

L’art du mensonge et de la trahison enfin, lors d’une romance avortée. Si l’amoureuse a les idées claires, son cœur lui fait mal.

Dans ce portrait caustique d’une profession et d’un pays, le cinéaste nordiste semble vouloir dénoncer le diktat médiatique en quête perpétuelle de sensationnalisme. Un théâtre des illusions dans lequel le pire, c’est le mieux. Son long discours, souvent ampoulé, ne convainc pas toujours. Mais Léa Seydoux révèle un arc-en-ciel émotionnel bienvenu. En icône vénérée, narcisse arrogant qui se fane, épouse castratrice ou éplorée, mécène bouleversée par une luxation, femme bafouée, l’actrice sauve la France et fascine.

(6/10)

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« Ma fabuleuse Wanda » (Wanda, mein Wunder) de Bettina Oberli

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“Femme à tout faire”  

Wanda, aide à domicile polonaise, revient en Suisse pour s’occuper du patriarche Joseph, victime d’une attaque cérébrale. Sa présence ne laisse aucun membre de la famille indifférent.

Elle connaît bien cette belle maison, située au bord du lac de Zurich, et tous ceux qui l’habitent. Elsa, la reine mère, accueillante, mais exigeante. Sa grande fille, Sophie, affairiste frustrée et méfiante. L’incompris Gregi qui, plus passionné par les oiseaux que par l’entreprise, peine à quitter le nid. Mephisto, le chien incontinent. Le vieux Joseph, enfin, plus épris qu’il ne devrait l’être de cet ange gardien venu de l’Est. Ménage et service en cuisine sont à sa charge pendant ces trois mois travaillés, en plus de la toilette et des soins quotidiens prodigués au malade. Sans oublier ce petit extra confidentiel pour quelques billets de plus. Un accord gagnant-gagnant jusqu’au jour où la fabuleuse Wanda tombe enceinte.

Il y a un peu du Théorème de Pasolini dans cette histoire de famille aisée, séduite et bouleversée par un personnage étranger. Face à l’annonce d’un futur héritier, le clan des Wegmeister-Gloor et les vérités éclatent. Dans cette tragicomédie vivante, le nerf de la guerre est principalement l’argent. Tout s’achète et tout se vend, les femmes, les vaches, les enfants. Un regard caustique qui fait parfois grincer des dents. Mais l’amour, quand il est maternel, surpassera les vénalités d’usage. Et malgré les peines et les trahisons, Marthe Keller reste toujours d’une grande classe.

(6.5/10)

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« Comment je suis devenu super-héros » de Douglas Attal

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(Film Netflix) “Les gardiens”   

Dans une France où les surhommes côtoient les simples mortels, Moreau est un lieutenant désabusé depuis un drame passé. Il est aujourd’hui chargé d’enquêter sur le trafic d’une substance ravageuse qui procure des pouvoirs à ceux qui n’en ont pas.

Les super-héros ont envahi Paris. Et ils se nomment Pio Marmaï, Clovis Cornillac, Leïla Bekhti et Benoît Poelvoorde. Petite moustache, bedaine et peignoir, le Belge masqué avait tout pour nous promettre l’hilarité. Mais le film mise sur le polar urbain, grisâtre et austère, au point de se prendre un peu trop au sérieux. En dépit de comédiens appliqués, on aurait préféré qu’il penche davantage vers l’irrévérence comique de The Boys que de s’en prendre aux prétentieux Watchmen. Sans le spectaculaire américain, la ligue des justiciers français Magneto, Dr Manhattan, Black Widow et Flash peine à rivaliser.

(6/10)

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« Free Guy » de Shawn Levy

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“Joystick”  

Modeste employé de banque, Guy n’est pas malheureux d’habiter à Free City, malgré les meurtres et braquages au quotidien. Mais le jour où il découvre qu’il n’est qu’un personnage non-joueur, ses ambitions changent.

C’est un jour sans fin pour Guy. Mariah Carey dans les oreilles, chemise bleue uniforme, salutations matinales à Goldie, son poisson rouge, un café avec deux sucres à l’emporter et un sourire aux clients depuis son guichet : « Ne passez pas une bonne journée, mais une excellente journée ! » Il lui suffira alors de chausser des lunettes pour voir enfin le monde tel qu’il est. Un immense jeu vidéo dans lequel il n’est qu’un Sim manipulé par des avatars et des trolls.

Free Guy s’adresse avant tout aux geeks qui s’animent devant les gamers sur Twitch, danses de Fortnite, boucliers Marvel et sabres laser Star Wars. Mais avant de passer son tour, on peut y déceler aussi les réflexions du Truman show et l’action ludique du Ready Player One spielbergien. Dans le rôle du gars ordinaire à la chemisette, le sympathique Ryan Reynolds retrouve un humour à la Deadpool, plus grand public néanmoins. Si l’on accepte de jouer le jeu, le film, qui rappelle qu’il n’y a pas que les écrans dans la vie, devient un vrai joystick, d’autant plus en 4DX.

(7/10)

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« French exit » de Azazel Jacobs

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“Voir Paris et mourir”  

Suite au décès de son mari, la prodigue Frances se retrouve ruinée. Une amie généreuse lui propose son appartement à Paris. Elle y débarque avec son grand garçon et son chat.

Au douanier qui lui demande la raison de son séjour en France, la veuve joyeuse répond : « Je suis venue voir la Tour Eiffel et mourir ». Romantisme malsain pour ce panier percé qui n’a jamais su travailler de sa vie. Escortée de son fils impassible, la belle piétine gaiement les cendres de son bûcher des vanités, dilapidant chacune des dernières liasses qui lui restent en pourboires et achats mirobolants.

Que la route est longue et ennuyeuse quand elle mène à une impasse. La bourgeoisie a un certain charme quand il demeure discret. Mais entre New York et Paris, l’on peine à éprouver de l’empathie envers ces pauvres riches inadaptés au quotidien du commun des mortels. Dans le rôle de la reine, Michelle Pfeiffer, mille cigarettes au bec, se montre plus diva que divine. Le film gagne en intérêt lorsqu’il réunit autour de Catwoman une cour des miracles dans laquelle chacun cherche son chat. Hélas, cette piste aux étoiles contraires, mal exploitée, n’est que poussière. Le réalisateur privilégie l’absurde et le surnaturel d’une séance de spiritisme à la bougie ou d’une réincarnation animale. Quant à la Tour Eiffel, cliché illusoire, elle n’aura les honneurs que d’une carte postale.

(5/10)

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« OSS 117 : Alerte rouge en Afrique noire » de Nicolas Bedos

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“Jouer n’est pas tuer”  

Après avoir échappé aux soldats soviétiques en Afghanistan, OSS 117 est envoyé en Afrique. Ses missions, empêcher les rebelles de prendre le pouvoir et retrouver OSS 1001, un jeune espion disparu.

Dépêcher Hubert Bonisseur de la Bath dans les contrées subsahariennes, c’est oser croire qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine s’en tirera sans casse. L’agent passionnément français n’est guère connu pour sa souplesse d’esprit. Outre les tapes qu’il balance sur les fessiers offerts de ses secrétaires et les allusions homophobes adressées à son collègue admiratif, il consolide ses préjugés coloniaux en choisissant Tintin au Congo comme Guide du routard. Aussi, s’évertue-t-il d’hurler qu’il n’est pas raciste en cognant avec force un marchand du coin. Selon ses principes, les Africains sont des êtres joyeux, sympathiques, qui dansent bien et apportent de la couleur au monde. Mais ils ont encore besoin des jupons de leur grande sœur hexagonale pour s’élever. Même si une vague d’un rouge vif menace également la fière République en cette année 1981 : le « communiste » François Mitterrand défie le sortant Valéry Giscard d’Estaing, avide de diamants éternels.

Nouvellement aux commandes, Nicolas Bedos, provocant mais pas trop, s’amuse visuellement à citer les vieux James Bond, tout en ridiculisant son héros, sans pourtant l’achever. Jouer n’est pas tuer. Jean Dujardin, plus « Connerie » encore que Sean, s’en sort toujours avec une certaine classe, même si l’âge avançant et une panne de lit ont de quoi le faire douter. Son pupille, Pierre Niney, crocodile aux dents longues, n’y résistera pas. Malgré ses qualités, le film manque parfois de souffle et de rythme, précipitant sa fin pour mieux annoncer une suite. Dommage pour l’espion qu’on aimait bien.

(6.5/10)

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« Kaamelott – premier volet » de Alexandre Astier

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“La foire du trône”  

En 484 après J.-C., Alzagar, chasseur avide de primes, met la main sur Arthur, roi déchu en exil et réfugié incognito à Rome. Certain de pouvoir toucher le gros lot, le gredin part livrer ce butin de premier choix à son ennemi Lancelot, qui règne désormais sur Kaamelott.

« Chevaliers de la table ronde, goûtons voir si le film est bon. » Mais, permettez-moi en premier lieu de me confesser. Face à la série culte, je ne suis qu’un lad, même pas un écuyer digne de l’adoubement. De quoi sans doute altérer mon jugement qui ne repose que sur ce que j’ai pu saisir à mon humble niveau de ce retour du roi. Dans mon souvenir, il y avait une pastille télévisuelle vitaminée à l’absurde et pleine d’esprit. Avec bonheur, l’humour décalé imprègne quelques séquences, portées par les fidèles Perceval et Karadoc. Mésentente, bonne bouffe et jeux tordus sont au rendez-vous. Les bouffons de service sont néanmoins supplantés avec élégance par Guillaume Gallienne et Alain Chabat, le temps d’un petit tour et puis s’en vont. Hélas, dilué sur deux heures, cette dérision à la Monty Python perd en saveur, noyée dans des scènes guerrières, mélancoliques ou romantiques d’un niveau moindre. Poussé par l’envie de n’oublier personne, le chef d’orchestre Alexandre Astier cumule territoires, peuplades et personnages dans un montage rapide qui abuse du champ-contrechamp. Influencé peut-être par l’épique Game of thrones, il nous offre une foire du trône plus proche d’un énième volet des Visiteurs. Tiens, voilà Christian Clavier. Dans cette folie des grandeurs, les experts s’y retrouveront peut-être, mais pas sûr qu’ils y découvriront le Graal recherché.

(5.5/10)

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« Présidents » de Anne Fontaine

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“Vive la République !”  

Ancien chef de l’État, Nicolas redoute qu’une vague bleu marine ne submerge les prochaines élections. Il s’en va donc en Corrèze, sur les traces de François, son meilleur ennemi, pour lui proposer une alliance contre nature.

Toute ressemblance avec des personnages existants est bien entendu fortuite. D’ailleurs, l’un mesure 1,82 m, quand l’autre laisse éclater sa colère sur un court ou lorsque le prénom Emmanuel se murmure à son oreille. Et même si les deux retraités ont aussi la mémoire tenace des chiffres 2012 et 2017, cela n’a évidemment rien à voir.

La politique tricolore a rarement été aussi badine, surtout en ces temps de campagne brutale et d’abstention record. Il suffit de pas grand-chose à OSS 117 pour enfiler le costume étriqué de son personnage : tics nerveux, gigotement et ambition démesurés. Quant à Grégory Gadebois, une couleur et des lunettes lui apportent cette normalité caractéristique. L’imitation totale est heureusement évitée. Rive droite, rive gauche, la barque louvoie avec une certaine habileté entre la caricature et la satire. Nicolas perd au scrabble, passe l’aspirateur et toilette son ratier Sugus. Pendant ce temps, François, l’apiculteur, conduit tracteur et vélo électrique, jouant l’amour est dans le pré sur un saxophone. Autour de ces messieurs gravitent les premières dames, inquiètes et lucides, et des gardes du corps aux bons mots comptant triple. Mutine, Anne Fontaine s’amuse en affabulant un éventuel retour. Plus courtois que caustique, le résultat est encourageant. Hollande a bien ri. Quant à Sarkozy, refusant modestement d’appréhender toute œuvre impliquant sa personne, il a déclaré apprécier le choix de Jean Dujardin pour l’incarner. Quand la réalité rattrape la fiction, vive la République, vive la France !

(7.5/10)

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« Les deux Alfred » de Bruno Podalydès

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“Game of drones”  

Alexandre est dans le rouge. Déçue, son épouse, sous-marinière, a plongé dans les abysses en lui laissant le soin de s’occuper de leurs deux bouts de chou. Chômeur, mis sous pression par son banquier, le papa esseulé doit accepter un poste de « reacting process » dans une jeune boîte dynamique qui refuse que ses employés aient des enfants. 

Bienvenue dans un monde quasi d’aujourd’hui où les machines sont de plus en plus émotionnelles – les téléphones intelligents se « smackent » pour échanger leurs données et les voitures sans chauffeur deviennent caractérielles quand on ne « smile » plus – et les humains épuisés, de plus en plus mécaniques – finis le « bonjour » et le « salut », quand le « on » remplace le « je ». Sur les trottoirs de Paris, c’est le « game of drones », aussi nombreux que les crottes canines. Le franglais prédomine, ce qui freine toute communication. Quant au principe du « No child », rendant le travailleur corvéable à merci 24/7, il efface l’historique et avorte tout futur.

De quoi fuir et déprimer si la poésie lunaire des frères Poda n’existaient pas. Dans leur univers ubérisé, les cœurs imprègnent aussi les murs, on paie en claquettes ou se vend grâce à l’enluminure. Malgré la piquante Sandrine Kiberlain, il manque un peu du mordant provoc’ grolandais ou « dupontellien » pour tout emporter. Aussi le film gagne en douceur enfantine ce qu’il perd en efficacité comique et politique.

(6.5/10)

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