« Des hommes » de Lucas Belvaux

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“Les blessures assassines”  

Sans être attendu, Bernard débarque aux soixante ans de sa sœur cadette et sème la discorde. Ancien combattant, il ne s’est jamais remis de l’Algérie.

Il y a le sang qui coule dans les veines et sur les mains. Des souvenirs qui assaillent et ne laissent plus jamais tranquilles, surtout la nuit. Des secrets qui rongent les âmes tristes par leur silence. Une page d’histoire que l’on cherche à déchirer, celle de ce livre encore ouvert. La guerre a fait de ces enfants des hommes… et des fous.

L’entrée en matière est laborieuse avec un gargantuesque Gérard Depardieu filmé au ralenti. Aviné, enragé, il hurle, titube, entravé par plusieurs villageois exaspérés. Grotesque, la scène déclenche gêne ou rires forcés dans la salle. En retrait, les autres acteurs – Catherine Frot, Jean-Pierre Darroussin – ne peuvent s’imposer. Quant aux plus jeunes, figurant le passé, ils déclament parfois leurs lignes de manière mécanique. On craint plus lourd encore quand la voix off prend le relais afin de compléter l’image.

Et pourtant, c’est ainsi que le film s’élève. Les tessitures des comédiens se mélangent en un chœur polyphonique pour soutenir une narration complexe et ses sauts dans le temps. Le vocabulaire de là-bas n’aide pas toujours à la compréhension. Mais le beau texte, issu sans doute du roman éponyme, touche. Il tente de poser des mots sur les maux, sans parvenir à décrire l’indicible, comme Duras et Resnais qui avaient tout et rien vu à Hiroshima. Face aux blessures assassines, Depardieu, qui reprend couleurs et hauteurs par sa seule voix, énonce : « Je ne peux le raconter ».

(6/10)

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« Mulan » de Niki Caro

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(Film Disney+) “Chinoiserie”

Alors que son père, malgré son âge et son handicap, est contraint de rejoindre l’armée impériale afin de combattre l’envahisseur, Mulan, sa fille aînée, décide de prendre sa place. Au milieu d’hommes, la jeune femme dissimulée sous l’armure devra se révéler aux autres et à elle-même pour s’élever.

Il n’y a hélas pas grand-chose à sauver dans cette nouvelle adaptation en prises de vues réelles d’un des dessins animés les plus réussis de la maison-mère. Couleurs saturées, scènes de combat aux effets dépassés – il y a 20 ans, Tigre et dragon de Ang Lee faisait bien mieux –, comédiens engoncés. On s’ennuie ferme devant près de 2 heures de chinoiseries anglophones sans âme ni émoi. Qui plus est, l’absence de Mushu le dragon, remplacé par un phénix apathique, enlève tout l’humour magique à l’œuvre. Aurait-elle gagné à être projetée sur un grand écran de cinéma ? Même pas certain.

(4.5/10)

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« Jojo Rabbit » de Taika Waiti

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“La führer de vivre”                                                    

Encouragé par son ami imaginaire Adolf, le chétif Johannes, dit Jojo, est fier et heureux d’appartenir aux Jeunesses hitlériennes. Mais quand il découvre que sa propre mère cache une Juive dans la maison, toutes ses certitudes se craquellent.

Il fallait oser transformer le nazisme en conte initiatique pour enfants. Adaptant un roman, le réalisateur néo-zélandais s’élance couillu dans l’aventure, allant jusqu’à s’afficher dans le rôle du moustachu à la mèche grasse. Pour le meilleur et pour le rire, pourrait-on dire. Alors certes l’équilibre entre le comique et le drame le plus sombre n’est pas toujours trouvé, le film peinant à maintenir la cadence. Quant aux images d’archives du début, elles suscitent par comparaison un certain malaise. Mais l’ensemble évoque le cinéma de Wes Anderson et son regard sur l’innocence enfantine entremêlée de gravité. Des moments de poésie se dégagent aussi dans les scènes où Scarlett Johansson tente d’expliquer la vie à son fils. Au final, le lapereau Jojo plaira peut-être davantage aux plus jeunes, nécessitant néanmoins un accompagnement adulte pour leur rappeler que l’histoire n’a rien d’une farce.

6.5/10

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« 1917 » de Sam Mendes

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“Bienvenue en enfer”                                                 

6 avril 1917. Sur le front franco-allemand, les lignes de communication sont coupées. On charge alors les soldats Blake et Schofield de livrer un message au-delà des lignes ennemies afin d’empêcher le massacre de 1600 soldats britanniques. Mission impossible ?

Bienvenue dans les cercles de l’enfer ! Les tranchées asphyxiantes, les barbelés incisifs, les souterrains piégés où les rats deviennent des bombes à retardement, ce désert putréfié par la chair humaine et animale, les cerisiers coupés, l’avion descendu, la lame de l’adversaire, le village en flammes et les cadavres flottants du Styx. La guerre est traîtresse assassinant même la jeunesse survivante.

Construit à partir d’un seul plan-séquence illusoire, le film nous entraîne au plus près de ces messagers, héros malgré eux. Gadget pour certains, esbrouffe pour d’autres, l’effet immersif qui découle de ce procédé n’en est pas moins saisissant. La caméra, d’une fluidité rare, accompagne les nouvelles recrues MacKay et Chapman dans leur pensum, parfois devant, souvent derrière ou à leurs côtés. En jouant sur les décors, l’éclairage et le son, l’homme de théâtre Sam Mendes varie le formel et rapproche le tout de l’horreur et du fantastique. Tel un cauchemar éveillé, il nous propose une expérience éprouvante à l’intensité rare qui ne peut laisser indemne.

9/10

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« Pour les soldats tombés » (They shall not grow old) de Peter Jackson

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“Les seigneurs de la guerre”

A partir d’archives inédites, Peter Jackson fait revivre la Première Guerre mondiale, de l’engagement des troupes britanniques jusqu’au retour au pays, quatre années plus tard.

Cadençant l’écran carré noir et blanc animé, les témoignages d’anciens combattants qu’on ne verra jamais se succèdent à un rythme soutenu. Ils rappellent l’enthousiasme de ces gamins volontaires mentant sur leur âge pour être enrôlés. La guerre n’est qu’un jeu lointain qui galvanise un patriotisme fier, proche de l’arrogance. Austère, trop longue et volubile, cette entrée en matière épuiserait presque.

Une fois débarquées sur le continent, les recrues malhabiles découvrent la réalité. L’image s’élargit, se colorise et commence à parler. L’immersion est totale, troublante, dérangeante. Vermines, puces, rats, inondations, donnent aux tranchées un avant-goût des Marais Morts. La gangrène force à fermer les yeux. Avant que le gaz, les bombes et les baïonnettes ne parachèvent l’horreur qui gobe cette jeunesse. Rien qu’une tasse de thé pour avoir l’illusion d’être encore humain.

Vient l’Armistice de 1918. Le temps de découvrir que l’ennemi d’en face n’est autre qu’un reflet dans le miroir déformant de la politique. La Grande Guerre était-elle vraiment utile ? Les combattants encore en vie rentrent groggy. Face à eux, une administration et des civils incapables de comprendre. Débute une autre lutte.

Le travail de sélection, de restauration et de montage accompli par Peter Jackson et par ses équipes, est colossal. Il redonne une aura à près de 600 heures d’archives restées muettes jusqu’ici. S’il ne convainc pas toujours, le documentaire s’avère d’importance et devient d’emblée source historique.

7/10

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« Tolkien » de Dome Karukoski

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“Le cercle du poète disparu”

Acculé dans les tranchées de la Somme, le lieutenant John Tolkien se remémore son enfance miséreuse, sa camaraderie franche au collège et son amour pour la belle Edith.

Longtemps, le biopic du Seigneur des anneaux ressemble à s’y méprendre à une relecture du Cercle des poètes disparus. A la King Edward’s School, le futur écrivain, pauvre et orphelin, se lie d’amitié avec un peintre, un poète et un compositeur en devenir. Malgré les obstacles familiaux et sociétaux, tous se persuadent que l’art a le pouvoir de changer le monde. La communauté « barrovienne » des buveurs de thé est fondée, source d’inspiration de l’alliance disparate chargée de détruire l’anneau maléfique.

Avec plus ou moins de subtilité, le film évoque furtivement d’autres éléments annonciateurs de l’œuvre légendaire. La verte contrée sudafricaine rappelle la rassurante Comté. Alors que les fumées périurbaines de Birmingham préfigurent les forges de l’Isengard. Quant à l’œil de Sauron et le souffle de Smaug, ils enflamment les terres sales de la Grande Guerre.

Les images sont léchées, l’interprétation et la reconstitution honnêtes. Le kitsch est parfois frôlé, dans la romance contée notamment. Au final, l’histoire sage de J. R. R. Tolkien, non adoubée par ses héritiers, se laisse découvrir avec un intérêt poli, alors qu’elle aurait mérité du fantastique.

6/10

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« Le chant du loup » de Antonin Baudry

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“Le silence de la mer”                                                 

Le Titane, sous-marin français, a pour mission de récupérer au plus vite un commando sur les côtes syriennes. Mais une frégate iranienne le repère et le prend en chasse. Lors de l’attaque, le jeune Chanteraide, en charge de l’identification des bruits extérieurs, détecte un son inconnu. Animal inoffensif ou danger grandissant ?

Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer. C’est sur ces mots d’Aristote que débute notre plongée en eau trouble. Une immersion dans un monde inconnu où le silence est d’argent, et l’oreille est d’or. Un sous-marin est un engin aveugle, qui parle un jargon incompréhensible et doit pouvoir, grâce à l’ouïe d’experts, distinguer entre une menace nucléaire et un cachalot malade. Le sort de la terre en dépend.

Voguant sur un scénario solide et une réalisation élégante, Antonin Baudry, ancien diplomate, nous entraîne dans le secret des profondeurs. Un univers rare sur les écrans hexagonaux, peuplé d’hommes dominant encore les machines, de frères devenus ennemis malgré eux, et de vies noyées. Quelques facilités romantiques pour féminiser l’ensemble, mais une tension palpable. Car au fond de la mer, personne ne vous entend crier.

7/10

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« Bienvenue à Marwen » (Welcome to Marwen) de Robert Zemeckis

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“La vallée des poupées”                                            

Mark a perdu la mémoire après un lynchage qui l’a pratiquement laissé pour mort. En attendant le procès de ses agresseurs, il construit un monde habité par des poupées dans lequel il peut mettre en scène et rejouer sa propre vie.

Bienvenue à Marwen, petit village de Belgique imaginaire perdu en pleine Seconde Guerre mondiale. Un pilote américain et quelques Amazones surentraînées le protègent de l’invasion nazie. Mais gare à la fée verte qui trouble et empoisonne les esprits.

De cet univers propre à l’enfance, suintent l’érotisme et la violence. Dans l’esprit de Mark, la femme, obscur objet de désir, est une combattante admirée et fétichisée jusqu’à la pointe de ses souliers. Basé sur des faits réels, le film oscille entre conte fantastique, drame intime et romance perverse, quêtant un équilibre qu’il ne trouve pas toujours. Malgré ces failles, Zemeckis demeure un magicien des effets spéciaux, parvenant à donner à ses poupées, les visages des acteurs qu’elles incarnent. Et quand il fait réapparaître à un carrefour la DeLorean, c’est un retour vers le passé qui nous enchante.

6/10

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CinéKritiK : « Avengers : infinity war » de Anthony Russo et Joe Russo

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“L’union fait la force ?”                                

L’impitoyable Thanos est bien décidé à éliminer la moitié de l’univers qu’il estime surpeuplé. Pour ce faire, il a besoin de rassembler les six Pierres d’Infinité qui lui accorderont les pleins pouvoirs. Les Avengers pourront-ils empêcher ses terribles desseins ?

Ils sont venus, ils sont tous là pour cette « battle » qui s’annonçait royale. Iron Man, Thor, Hulk, Spider-Man, Captain America, Black Panther, les Gardiens de la Galaxie et compagnie, qui squattent les écrans hollywoodiens depuis près d’une décennie, sont bien au rendez-vous. Promesse partiellement tenue toutefois, puisqu’aucune scène ne réunit les 25 personnages dans un même cadre. Pas suffisamment de place sur la photo de famille ? Les super-héros sont si nombreux qu’ils combattent aussi pour espérer exister à travers quelques miettes de dialogue. Ainsi, laissent-ils le plus beau rôle au grand méchant, à qui les postulats malthusiens apportent une dimension plus profonde que de coutume.

L’opération purement commerciale ravira les plus fanatiques de la série, en quête de toujours plus. Les autres se lasseront très vite de ce trop-plein à la mécanique répétitive et de ses effets plus si spéciaux. « Il n’y aura pas de résurrection cette fois-ci », avertit-on, l’air grave… Juste le temps de préparer l’épisode prochain, bien évidemment.

5/10

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« Les heures sombres » (Darkest hour) de Joe Wright

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“La guerre est déclarée”                                                

Mai 1940. L’Angleterre est inquiète. Hitler avance au pas de l’oie, écrasant l’Europe occidentale sur son passage. Jugé faible, le Premier Ministre Chamberlain démissionne, remplacé en urgence par l’expérimenté Churchill. A lui de prendre les décisions graves et de convaincre par les mots.

« On ne raisonne pas un tigre, quand il tient notre tête dans sa gueule ». La position de l’homme est claire. Elle semble définitive. Mais le doute l’envenime, sachant les sacrifices engendrés. C’est dans le métro londonien, au contact du petit peuple, que le politicien trouvera la force de ne pas plier face à l’ennemi, marquant à tout jamais l’histoire. Scène idéale. Scène improbable.

Sous le poids du costume et du maquillage, Gary Oldman s’efface entièrement pour laisser revivre le mythe. L’imitation impressionne. Parfaite, mais sans surprise. A l’image de ce film qui, surpassant celui de Jonathan Teplitzky, n’ose toutefois sortir du cadre d’une reconstitution appliquée sous forme d’hommage. A l’opposé, sur cette même période, Christopher Nolan abandonnait les coulisses du pouvoir pour survoler Dunkerque. Un grand rendez-vous émotionnel, héroïque et de lyrique.

6/10

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